AU ROY.

Sire, m'ayant la Royne d'Angleterre, aujourduy matin, envoyé les

lettres qu'elle répond à celles de Voz Majestez, j'en ay incontinent

dressé ceste dépesche pour vous renvoyer le Sr. d'Amour, lequel

s'estant bien et sagement acquicté de sa charge, vous rendra lui

mesmes compte de ce que la dicte Dame luy a dict, et de ce qu'il luy a

respondu; et parce que, de ma part, je vous ay assez informé par mes

précédantes de toutz les propos qu'elle m'a tenuz, touchant la

victoire qu'il a pleu à Dieu vous donner, je ne vous en diray icy rien

davantaige. Seulement adjouxteray, Sire, que les protestans de deçà

s'esforcent en plusieurs sortes de relever par parolles la réputation

des affaires de ceulx de la Rochelle, ainsy qu'ilz les vouldroient

bien fort relever par effect, s'ilz pouvoient; publians qu'ilz n'ont

perdu que quelques gens de pied, et que pour leur rester la cavallerye

aussi entière que celle de Monsieur, frère de Vostre Majesté, ilz ne

sont pour quicter encores la campaigne. Et m'a l'on dict que aulcuns

des plus passionnez ont mandé à monsieur l'Admyral que s'il peult

meintenir la guerre jusques à l'entrée du printemps, qu'il sera lors

sans aulcun doubte secouru d'Allemaigne d'un grand nombre de gens de

pied et de cheval, et d'icy de tout ce qu'on pourra d'argent; ce que

je n'ay encores comprins debvoir estre ainsy par les propos de ceste

Royne, laquelle, pour dire vray, est celle de toutz ceulx de sa court

et de tout son conseil que je trouve mieulx disposée et plus

respectueuse ez choses qui vous pourroient offancer en ceste guerre,

estantz les aultres, qui tenoient le party de la paix, toutz

meintennant en prison ou en arrest, ce qui me faict aller plus réservé

en aulcunes choses envers la dicte Dame.

Et mesmes voyant que presque toutz les grandz et les principaulx

merchantz estrangiers et naturelz de ce royaulme, lesquelz peuvent

assez envers elle, concourent toutz à l'accord des différandz des Pays

Bas, quant ilz voyent le Sr. marquis de Chetona de par deçà, dont j'ay

miz peyne, en monstrant de le desirer aussi, de faire pareillement de

mon costé que vous ne soyez demeuré en suspens avec ceste Royne et

les siens, et que le commerce ayt esté déclairé libre entre voz deux

royaulmes, en quoy semble que je l'aye plus inclinée à ce party,

qu'elle ne se veult encores laysser persuader pour l'aultre; duquel ne

se cognoist qu'il y ayt guières de contantement entre les depputez sur

les premiers abouchemens qu'ilz ont heu ensemble, où enfin elle n'a

vollu que l'ambassadeur d'Espaigne, icy résidant, ayt aulcunement

assisté, bien qu'une foys elle eust monstré le vouloir permettre.

Et je n'ay layssé pourtant, ez propos que j'ay tenuz à la dicte Dame,

de luy insister fort fermement sur deux principaulx poinctz, l'ung de

deffandre le traffic de la Rochelle à ses subjectz, et l'aultre de

pourvoir aulx affaires de la Royne d'Escoce. En quoy il y a heu

beaulcoup de contention entre elle et moy, mais non sans qu'elle ayt

monstré ne vous vouloir non plus offancer, qu'elle ne veult estre

offancée de Vostre Majesté; et en fin, j'ay obtenu, pour le regard du

dict commerce de la Rochelle ce que verrez par sa response qu'elle m'a

faicte bailler en escript, me priant d'asseurer Voz Majestez Très

Chrestiennes que, si elle y pouvoit quelque chose de mieulx, elle le

feroit en toutes sortes pour vous en contanter; mais que les

privillièges de ses merchans, lesquelz elle a juré de meintenir, ne

luy permectent rien davantaige.

Et touchant les affaires de la Royne d'Escoce, de tant que je ne luy

ay aussi vollu admettre les excuses qu'elle m'a alléguées, de n'y

pouvoir meintennant entendre, elle m'a dict, tout ouvertement, que la

Royne d'Escoce l'a si griefvement offancée de tretter mariage avecques

ung sien subject, et praticquer avecques luy de la succession du

royaulme d'Angleterre, sans l'en avoir advertye, (veu les bons tours

de parante et de vraye amye qu'elle luy avoit toutjour monstré),

qu'elle demeure fermement résolue, quoy que doibve advenir, de ne

pourvoir en rien aulx affaires de la dicte Dame, qu'elle n'ayt heu

responce de ce que son ambassadeur Mr. Norrys vous en aura faict

entendre de sa part, en quoy j'ay estimé ne debvoir, pour ceste foys,

passer plus avant; mais j'ay conseillé monsieur l'évesque de Roz

d'envoyer demander audience pour luy faire une recharge, lequel a prié

le marquis de Chetona de faire aussi quelque office en cest endroict,

affin de monstrer que les deux plus grandz Roys de la chrestienté

concourent à procurer la restitution de ceste princesse.

Aulcuns ont opinion que la Royne d'Angleterre a si grand desir de

veoir meintennant la dicte Royne d'Escoce hors de son pays, qu'elle

est pour la délivrer ez mains du comte de Mora; et qu'à cest effect

elle pourroit bien avoir ainsy soubdain renvoyé l'abbé de Donfermelin,

pour advertir le dict comte de préparer des forces sur la frontière

affin de la recepvoir; ce que je n'ay encores du tout descouvert, mais

je mettray peyne de le sçavoir et d'y remédier par toutz les moyens

que je pourray.

Le comte de Lenoz avoit heu, sabmedy dernier, son passeport pour aller

au dict pays d'Escoce, affin de se randre partie au secrétaire

Ledinthon, mais pour quelques considérations, que ceste Royne a heu,

il a faict arrester [son dict passeport], dont il y a envoyé ung

promoteur. Et remectant les aultres particullaritez de deçà à la

suffizance du dict sieur d'Amour, je supplieray, pour la fin de la

présente, le Créateur, après avoir très humblement baysé les mains de

Vostre Majesté, qu'il vous doinct, etc.

De Londres ce Ve de novembre 1569.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 128 / 189 题