A LA ROYNE.

Madame, ceste dépesche est pour vous faire toutjour entendre la

continuation des choses, que par le Sr. de Vassal je vous ay naguières

mandées, lesquelles sont en l'estat que Vostre Majesté verra en la

lettre que j'escriptz au Roy, à laquelle me remettant, et attandant de

vous renvoyer le Sr. d'Amour, aussitost qu'aurons recouvert les

lettres de la response que la Royne d'Angleterre veult faire aulx

vostres, je vous diray seulement, Madame, que ceste princesse a

merveilleusement loué la valleur de Monseigneur vostre filz sur le

gain de ceste bataille, et m'a dict qu'elle lyra avec affection le

discours d'icelle, pour y trouver les actes généreux de son hardiesse;

et qu'elle a entendu que le Roy s'est acheminé en son camp pour avoir

part à la gloire, que les exploictz des armes ont accoustumé de

produire aulx grandz princes; et en toutes sortes elle a parlé fort

honnorablement de l'ung et de l'aultre, et pareillement de la digne et

vertueuse conduicte que Vostre Majesté donne à leurs affaires. Mais

aulcuns des siens, qui sont fort protestans, affin d'opposer toutjour

quelque chose à la grandeur de la victoire, ont desja semé que les

Viscomtes, nonobstant Mr. Damville, ont repassé les rivières, et se

sont joinctz à monsieur l'Admyral; et que le dict Admyral, pour

n'avoir fait guières grand perte de gens de cheval en ceste bataille,

se trouve à ceste heure plus fort que jamais en campaigne. Tant y a

qu'on m'a asseuré qu'ilz ne le croyent ainsy, et qu'ilz sçavent que

desjà plusieurs familles sont passées de la Rochelle par deçà pour

craincte du siège.

Il est arrivé despuys trois jours ung homme que le comte Pallatin a

dépesché après l'arrivée de Mr. de Lizy, mais je ne sçay encores ce

qu'il a proposé, et me sera très difficile de le descouvrir, parce que

toutz ceulx qui ont meintennant le manyement en ceste court sont très

passionnez protestans. Il semble que l'ambassadeur d'Espaigne et le

marquis de Chetona ayent contraires adviz des choses d'Allemaigne,

car le dict ambassadeur dict que [le duc de] Cazimir a VI mil reytres

arrestez et que le duc Auguste en peult mettre cinq mil aux champs

quant il vouldra, ainsy que le Sr. de Chanthonay par ses dernières le

luy a escript; et le dict marquis dict que le duc d'Alve a les plus

seurs adviz du dict pays que nul aultre, et qu'il est asseuré que le

dict [duc] de Cazimir, encor qu'il ayt ung nombre de capitaines

arrestez, n'a toutesfoys baillé l'antiguelt aulx soldatz pour les

avoir bien prestz quant il vouldra, et qu'il y courra du temps assés,

avant que sa levée commance de marcher, ainsy que fit celle du duc de

Deux Pontz; et que le duc Auguste employe la grand authorité qu'il a

en Allemaigne à estre mesnagier et se faire riche; et que si ceulx là

viennent en armes, que le dict duc d'Alve leur yra incontinent au

devant avec six mil chevaulx et douze mil hommes de pied, les

meilleurs gens de guerre qui soyent soubz le ciel; discourant

plusieurs aultres choses là dessus qu'il a faict cadrer à la parfaicte

intelligence et grand confiance, dont aujourduy les affaires d'entre

ces deux grandz Roys de France et d'Espaigne se conduysent.

A quoy, encor que je me soys monstré fort consentant pour le regard de

Voz Majestez Très Chrestiennes, je n'ay layssé pourtant de luy dire

que, de leur costé, ilz monstrent de vouloir jouyr d'un trop grand

repoz, durant nostre grand travail, sur ung débat qui leur touche

aultant qu'à nous, et qu'ils debvoient desjà avoir couru sus à ces

princes protestans, qui viennent ainsy soubstenir ceulx qui mènent la

guerre dans vostre royaulme. Noz propoz n'ont esté que fort gracieulx

et pleins de toute bonne affection, ainsy que les avons menez, et nous

[nous] sommes entrevisitez souvant pendant que j'ay esté prez du dict

Vuyndesor; et se sont curieusement enquiz où est à présent le prince

d'Orange.

J'entendz que Doulovyn et le bastard de Briderode, après avoir faict,

sur la pescherie de Flandres et sur aulcuns lieux maritimes de Olande

et Frize, ung pillage de six ou sept vintz mil escuz, et ayant joinct,

à ce qu'on dict, envyron trente vaysseaulx, toutz bien équipez en

guerre, et deux mil harquebouziers, et ung nombre de corseletz, se

dellibèrent de tenir la mer. D'aultre part le capitaine Sores est

desjà party de la Rochelle avec dix ou douze navyres bien armez, dont

celluy où il va, lequel s'appelle le Prince, est de trois centz

tonneaulx avec deux centz cinquante bons hommes dedans; et encor que

ny les ungs ny les aultres n'abordent pour le présent en ce royaulme,

néantmoins les pleinctes des maulx qu'ilz commancent de faire,

viennent jusques icy, et je suys après à les faire remédier; mais il

sera bon que cependant voz frontières de mer et les pouvres merchantz

soyent advertys d'y prendre garde, ainsy que j'en ay desjà donné adviz

aulx gouverneurs, qui sont plus voysins d'icy. Sur ce, etc.

De Londres ce 1er de novembre 1569.

J'entendz que le capitaine Vilènes de Boulonoys est venu de deçà soubz

ung passeport de Vostre Majesté. Mandés moy, s'il vous playt, s'il

faudra que je le face observer, et sera vostre bon playsir commander

qu'il soit faict part de ceste dépesche à Monseigneur vostre filz.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 126 / 189 题