AU ROY.

Sire, se retrouvant la Royne d'Angleterre vendredy dernier, qui estoit

le jour qu'elle m'avoit assigné pour luy aller présenter les lettres

de Voz Majestez, fort pressée d'affaires, et m'ayant contremandé au

sabmedy à deux heures après midy, elle les a receues allors, ensemble

celluy qui les aportoit bien fort favorablement; et, après s'estre

curieusement enquise de vostre bon portement et de celluy de la Royne

et de Monsieur, et de monsieur le duc et de Madame, et puys d'aulcunes

particullaritez de la bataille, elle m'a respondu, quasi en la mesme

façon comme la première foys que je luy en avois parlé; c'est qu'elle

se resjouyt de cestuy vostre advantaige aultant et, possible, plus que

nul autre de voz aultres alliez et confédérez, tant parce qu'elle

estime debvoir cella à vostre commune amytié, que pour l'intérest

qu'elle a que les subjectz ne viennent au dessus de leurs princes;

mais que, pour aultres respectz, elle ne peut faire qu'elle n'en soit

assez marrye, principallement pour l'amour de vous mesmes, de tant que

une victoire sur voz subjectz ne sçauroit estre qu'à vostre propre

dommaige, et ne peult remplyr vostre royaulme que de sa propre

callamité; et qu'aussi, à dire vray, quoy que je luy heusse dict que

vous ne prétandiez aultre chose que l'obéyssance de voz subjectz, si

creignoit elle néantmoins que vous y voulussiez meintennant cercher la

ruyne de leur religion, me demandant fort expressément si j'avois heu

souvenance de ce que, à ce propos, elle m'avoit naguyères prié de vous

escripre, comme elle seroit très ayse de vous pouvoir proposer quelque

bon expédiant avec voz subjectz, qui vous fût aultant agréable et à la

Royne, comme elle mettroit peyne de le faire réuscyr proffitable et

advantaigeux pour Voz Majestez, et si vous m'y aviez encores rien

respondu.

Je luy ay dict que je n'avois rien obmiz de son dict propos par mes

dernières lettres, mais que la responce ne pouvoit estre si tost

venue, et qu'au reste, voz subjectz expérimenteroient, ainsy qu'ilz

ont toutjour faict, beaulcoup de clémence en Voz Majestez, pourveu que

vous trouvissiez en eulx la parfaicte obéissance qu'ilz vous doibvent.

Les aultres responces de la dicte Dame sur aulcunes choses, que je luy

avois auparavant proposées, et dont j'en avois baillé ung mémoire à

ceulx de son conseil, ont esté gracieuses, et s'est esforcée de les

faire à vostre contantement, desquelz je vous envoyeray la substance

par le premier. Et puys m'a touché ung mot de la venue du Sr. Chapin

Vitel, qu'on appelle le marquis de Chetona, comme elle l'avoit trouvé

de bonne sorte franc et ouvert, et homme propre pour tretter des

affaires qu'ilz avoient à démesler ensemble, ès quelz elle espéroit

que le tort du duc d'Alve seroit manifeste; car juroit son Dieu

qu'elle n'avoit jamais pensé de retenir l'argent du Roy d'Espaigne,

son frère, et que luy aussi avoit enfin monstré qu'il ne le croyoit

pas, ains avoit courtoysement envoyé devers elle.

Sur quoy je luy ay dict que Voz Majestez Très Chrestiennes avoient

esté très ayses d'entendre l'acheminement du dict marquis par deçà, et

que ces différendz allassent prendre ce bon trein d'accord que ung

chacun y espéroit, et que m'aviez commandé luy offrir tout le service

à quoy elle trouveroit bon de m'employer en cest endroict, au nom de

Voz Majestez, ainsy que je luy voulois bien dire que j'avois desjà

offert le semblable au dict sieur marquis et à monsieur l'ambassadeur

d'Espaigne, lesquelz j'avoys veuz en passant à Colbronc, où nous

[nous] estions rencontrez; ce que la dicte Dame a heu bien fort

agréable.

Et à ce propos, Sire, j'ay à vous dire que, jusques à vendredy

dernier, je n'ay jamais peu obtenir que la dicte Dame m'ayt vollu

permettre de visiter le dict ambassadeur, lequel aussi elle n'a

encores aulcunement souffert venir en sa présence, mesmes y a heu

beaulcoup à faire à la persuader qu'elle le layssât estre ung des

depputtez de la conférance, mais enfin elle l'a consenty; et

ainsy,--luy et le dict sieur marquis, et le sieur de Latour,

secrétaire des Estatz de Flandres, et le Sr. de Fonges, homme bien

lettré, toutz quatre pour le Roy d'Espaigne, et le milord Quiper, le

marquis de Norampton, le comte de Lestre et le secrétaire Cécille,

pour la Royne d'Angleterre,--conviendront, certains jours de la

sepmaine, en la maison du parc de Vuyndesor pour tretter de ces

différandz; mais, pour encores, la matière est si crue qu'on ne peult

cognoistre quel boult elle fera, tant y a que, des deux costez, l'on

monstre avoir grande espérance de l'accord; et ceulx d'icy semblent

préparer le Sr. Piquelin comme pour l'envoyer, incontinent après le

dict accord, ambassadeur en Espaigne. Néantmoins, de tant que les

premiers articles, qu'on a proposez pour le Roy Catholique, semblent

estre d'une si grande demande qu'on me l'a dicte monter à six millions

d'or, j'ay opinion, joinct ce que j'ay compris du parler de la dicte

Dame, que le pouvoir des dictz depputez d'Espaigne sera trouvé

deffaillant, et non assés ample; et que, là dessus, la matière pourra

estre acrochée. Et si, semble qu'on ayt aulcunement suspecte la venue

du dict marquis par deçà, et qu'on crainct qu'il ne se suscite quelque

nouvelleté dans le pays pendant qu'il y est, dont se tient ung grand

aguet sur luy, et sur le dict ambassadeur d'Espaigne, et sur les

dépesches qu'ilz font en Flandres; et en font, eulx aussi, plusieurs

de leur part pour contenir et réprimer ce qu'ilz sentent, et qu'on

dict assés ouvertement qui s'esmeut en divers endroictz de ce

royaulme.

Au surplus, Sire, j'ay faict entendre à ceste princesse que Vostre

Majesté avoit commandé au Sr. d'Amour de porter voz lettres de

conjouissance à la Royne d'Escoce, sur la victoire que Dieu vous a

donnée, avec ung semblable discours de ce qui y a succédé, comme vous

le luy avez envoyé à elle; dont l'ay priée de luy octroyer ung

passeport pour y aller, et que puysque l'abbé de Donfermelin a esté

icy de la part du comte de Mora, et qu'elle l'a desjà renvoyé, qu'il

luy playse meintennant satisfaire aulx choses, que je luy ay

dernièrement requises pour la liberté et bon trettement de la personne

de la Royne d'Escoce et pour le secours qu'elle luy veult bailler,

affin de la restablir à sa couronne, et résister aux entreprinses que

le comte de Mora va exécutant, de jour en jour, contre elle.

A quoy elle m'a respondu que, quant à l'abbé de Donfermelin, il avoit

porté des commissions si estranges et mauvaises contre la Royne

d'Escoce, que, si elle ne fût poinct offancée meintennant, elle

mettroit peyne de les faire réparer au comte de Mora, quoy qu'il

costât, mais qu'elle n'estoit aulcunement convyée de ce faire; et,

quant aulx aultres choses que je luy avois requises pour elle, qu'elle

avoit envoyé ung discours des tortz qu'elle luy avoit faictz à son

ambassadeur Mr. Norrys, pour les faire au vray entendre à Voz

Majestez, et qu'elle espéroit que vous les cognoistriez telz que

dorsenavant vous seriez plus pour sa cause que pour celle de la Royne

d'Escoce; et qu'elle vouldroit en toutes sortes honnorer voz messaiges

et messaigiers, mais vous suplioyt ne trouver mauvais si elle ne

permettoit, durant ce sien juste courroux, que ses subjectz vissent

recepvoir une si grand visite, comme seroit celle de la part de Vostre

Majesté à la dicte Royne d'Escoce; mais que si je luy voulois bailler

voz lettres, que pour l'honneur d'icelles elle les luy feroit

seurement tenir.

Je luy ay répliqué plusieurs choses là dessus bien fort vifvement,

sellon que monsieur l'évesque de Roz et moy les avions auparavant bien

pensées, mais elle est demeurée fermement résolue de ne vouloir en

rien procéder sur les affaires de la dicte Royne d'Escoce, qu'elle

n'ayt responce de ce que son ambassadeur vous en aura proposé.

=Chiffre.=--[Sur quoy Vostre Majesté trouvera ez mains du Sr. de Flemy

de quoy pouvoir bien respondre au dict ambassadeur, mais il fault que

ce soit en sorte que le dict ambassadeur ne cognoisse qu'on ayt envoyé

en France la coppie de la lettre que les seigneurs de ce conseil ont

escripte à la Royne d'Escoce pour le mariage du duc de Norfolc. J'ay

receu nouvelles de la dicte Dame qu'elle se porte bien, et qu'elle est

infinyement marrye que les lettres, qu'elle vous escripvoit

dernièrement, ayent esté perdues avecques mon pacquet, et qu'il vous

playse l'excuser meintennant, si elle ne vous escript; car n'a la

liberté de faire ung seul mot que fort secrectement par le chiffre que

nous avons ensemble. Elle vous reccommande sur toutes choses le

secours de son chasteau de Dombertran. Le comte de Lenoz est dépesché

pour aller en Escoce pour faire partie au secrétaire Ledinthon, que le

comte de Mora veult faire exécuter comme coulpable du murtre du feu

Roy d'Escoce.] Sur ce, etc.

De Londres ce 1er de novembre 1569.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 125 / 189 题