AU ROY.

Sire, après avoir esté deux jours seulement en ung villaige, hors

d'icy, pour y prendre ung meilleur air que celluy de la ville, qui est

suspect de peste, je suys allé, le XXIe de ce moys, trouver la Royne

d'Angleterre à Vuyndesor, laquelle m'a plus favorablement receu que

ceulx, qui me cuydoient fort meslé ez affaires du duc de Norfolc, ne

l'estimoient, et m'a bien monstré la dicte Dame qu'à la vérité elle

estoit grandement courroucée contre le dict duc, et infinyement contre

la Royne d'Escoce, mais bien fort délivrée de toute souspeçon de Voz

Majestez.

Néantmoins pour m'essayer, en me faisant son excuse de ce que, ayant

desiré la veoir plustost, elle ne me l'avoit peu ottroyer à cause des

affaires qui luy estoient survenuz, elle me dict, en ryant, qu'elle

croyoit que l'ambassadeur d'Espaigne et moy sçavions, de long temps,

quelz affaires c'estoient.

A quoy je luy respondiz que au contraire je craignois estre en grande

faulte de les avoir sceu trop tard, et de n'en avoir donné assés

d'heure l'adviz que je debvois à Voz Majestez pour l'intérest que vous

y aviez, à cause de la Royne d'Escoce; que [je] sçavois au reste

combien curieusement l'on avoit cerché de vériffier que je fusse de la

partie, sans regarder si en cella l'on offençoit la grandeur de Vostre

Majesté, ny si l'on violloit la seurté de vostre ambassadeur, ny si

l'on enfraignoit la protection, en laquelle elle m'avoit receu de

vostre part avec ma légation; que, entre les aultres recerches, avoit

esté trouvé bon de me faire voller mon pacquet, ce que sachant combien

Vostre Majesté l'auroit à cueur, et m'en sentant infinyement oltragé,

je ne cesserois de luy en demander réparation et justice jusques à ce

qu'elle me l'auroit faicte; et que, pour tout cella, l'on n'avoit

trouvé que j'eusse rien entreprins ny pratiqué en son royaulme, qui ne

fût digne d'ung ambassadeur d'ung très vertueulx et magnanime prince

son allié et confédéré, luy pouvant jurer, avecques vérité, que

c'estoit elle mesmes qui, première, m'avoit faict prendre garde de

cest affaire; dont luy remiz en mémoire aulcuns poinctz qu'elle m'en

avoit touchez en mes précédantes audiences. De quoy elle se souvint

incontinent, et comme personne très affectionnée à la matière, après

aulcunes grandes excuses de mon pacquet, avec promesse de m'en faire

justice contre quiconques s'en trouveroit coulpable, elle tourna à me

discourir les mesmes propos qu'elle m'avoit auparavant tenuz du

susdict affaire, et que ce que je n'en avois peu comprendre, lorsque

par parolles couvertes elle m'en avoit parlé, c'estoit ce que j'en

voyois meintennant; et qu'il estoit sans doubte qu'on avoit essayé de

soubslever tout son estat contre elle, dont estoit bien ayse que je ne

m'en fusse ainsy entremiz, comme avoit faict l'ambassadeur

d'Espaigne,--«duquel, dict elle, j'ay sceu le mesmes propos qu'il en a

tenu à l'évesque de Roz, bien qu'ilz ne fussent que eulx deux seulz,

quant ilz en discoururent ensemble.»

Je ne laissay pour tout cella, Sire, de faire une très grande et vifve

instance à la dicte Dame, pour la liberté et bon trettement de la

personne de la Royne d'Escoce, à ce qu'elle ne la vollût commettre ez

mains de ceulx que la dicte Dame estime estre ses ennemys, ny souffrir

qu'il luy fût dict, faict, ny usé chose qui ne convînt à la dignité de

ce que Dieu l'a faicte estre princesse Souveraine en la chrestienté,

parante et alliée des plus grandz princes chrestiens, expéciallement

de Vostre Majesté et d'elle mesmes; et qu'au reste, elle vous vollût

résouldre du secours et assistance qu'elle entendoit luy bailler pour

la remettre en son estat, sans laysser passer plus avant ses mauvais

subjectz à establyr leurs affaires comme ilz faisoient contre elle

dans son propre pays; lesquelz je sçavois qu'ilz s'aprestoient de

nouveau pour aller achever de ruyner et tiranniser les bons subjectz

et serviteurs de la dicte Dame, et d'essayer de luy prandre par force

le chasteau de Dombertran; à quoy je la prioys pourvoir d'ung si bon

expédiant et prompt remède, que cella peust estre empesché.

Desquelz propos se trouvant la dicte Dame en quelque perplexité, me

respondit diversement, tantost en une sorte, et puys en une aultre, et

allégua plusieurs excuses, lesquelles, parce que je ne les luy voulois

admettre, nous fusmes en assés longue contention; et enfin me pria

estre contant d'emporter d'elle, pour ceste foys, qu'elle vous donroit

compte, du premier jour, de toutes les choses qui avoient passé entre

la Royne d'Escoce et elle, et ne reffuzeroit que Voz Majestez en

fussiez les juges, espérant que vous luy garderiez une oreille pure

pour en entendre la vérité, laquelle, possible, vous trouveriez estre

bien fort aultre qu'on ne le vous avoit raporté, et qu'elle

procèderoit, au reste, comme elle avoit toutjour faict, bien

droictement, ez affaires de la Royne d'Escoce, mais non avec la mesme

affection qu'auparavant, jusques à ce qu'elle eust mieulx esclarcy si

ce qu'on luy avoit raporté d'elle estoit vray ou faulx.

Or est il intervenu, Sire, et interviennent en cecy plusieurs faictz,

lesquelz je feray par ung des miens tout exprès entendre bientost à

Vostre Majesté, et cependant j'estime, qu'en ce qui concerne la

personne de la Royne d'Escoce, il est pourveu qu'elle n'ayt que tout

bon trettement mais ung peu moins de liberté qu'elle ne souloit.

Le mesme jour de ceste audience, la Royne d'Angleterre avoit heu de

son ambassadeur, Mr. Norrys, nouvelles certaines de la grande et

notable victoire, qu'il a pleu à Dieu vous faire avoir sur voz

ennemys par la vaillance et conduicte de Monseigneur vostre frère,

soubz le bon heur de Vostre Majesté, de laquelle la dicte Dame me

demanda les particullaritez, sachant que son mesmes courrier m'avoit

apporté ung vostre pacquet; mais de tant que Mr. Brulart ne m'en avoit

touché qu'ung mot en général, en une sienne lettre à part, je luy

dictz que Vostre Majesté me commandoit seulement de luy annoncer la

certitude et grandeur de la victoire, de laquelle vous luy aviez vollu

faire la première part, mais que vous attandiez de vous en conjouyr

plus amplement avec elle, quant Monseigneur vostre frère vous en

auroit envoyé le vray récit de sa main.

Sur quoy elle me pria fort affectueusement vous escripre qu'elle se

resjouyssoit de vostre prospérité et de voz victoires aultant et,

possible, plus que nul de voz aultres alliez et confédérez, et ne

regrectoit sinon qu'estant le gain de la bataille vostre, la perte

n'en fût sur quelque aultre, car certainement elle estoit toute sur

vous; dont s'estimeroit bien heureuse, au cas que volussiez prandre

quelque bon expédiant avec voz subjectz, qu'elle vous en peust

moyenner ung, qui vous fût aultant agréable comme elle le vous

desireroit utille et honnorable, et très advantaigeux pour vostre

grandeur, me conjurant bien fort ne faillyr de le vous faire ainsy

entendre, ce que je luy promiz de faire, luy remonstrant qu'il n'avoit

jamais tenu à Vostre Majesté que voz subjectz n'eussent jouy d'ung

bien asseuré repos, soubz vostre obéyssance; ne voulant obmettre,

Sire, de vous dire que ceste nouvelle a tant resjouy et relevé le

cueur des catholiques en ce royaulme, qu'ilz n'en font moins de

solemnité que si elle estoit proprement pour eulx, bien que ceulx de

l'aultre party vont rabattant la grandeur de la victoire tant qu'ilz

peuvent.

Le Sr. Chapin Vitel est arrivé par deçà, auquel on a arresté à Douvres

toutz ceulx de sa compaignye, qui estoient cinquante ou soixante, et

luy a l'on seulement permiz d'en mener cinq; qui, encores, pour le

prétexte de la peste, l'on ne l'a layssé entrer en Londres, ains luy

et Mr. l'ambassadeur d'Espaigne ont esté conduictz à Quinston et de là

à Coulbronc, prez de Vuyndesor, par ung gentilhomme Angloys, qui ne

les habandonne guyères, et sont attendans leur audience, laquelle je

croy qu'ilz auront demain. Sur ce, etc.

De Londres ce XXIVe d'octobre 1569.

Ainsy que je fermoys la présente, le Sr. d'Amour est arrivé avec

vostre dépesche du VIIe du présent, lequel a esté contrainct

d'attandre quelques jours le passaige à Dièpe.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 118 / 189 题