=Chiffre.=--[Madame, ce que, par mes deux précédantes dépesches, du IIIe
et VIIe du présent, Vostre Majesté aura commancé entendre de
l'altération des affaires de deçà pour le partement du duc de Norfolc,
et ce que le Sr. de La Croix, présent pourteur, vous dira où l'on en
est meintennant, vous fera bien juger qu'il y auroit assés matière
pour allumer ung grand débat dans ce royaulme, si beaulcoup des
principaulx seigneurs d'icelluy n'estoient après à l'estaindre; mais
ilz y font si grand dilligence qu'aulcuns espèrent, veu le retour du
dict duc, et la bonté de la Royne d'Angleterre, que les choses n'en
passeront plus avant. Aultres estiment que le dict duc, et les aultres
seigneurs qui sont en arrest, se sont beaulcoup hazardez de s'estre
ainsy facilement commiz ez mains de la dicte Dame, laquelle les faict
desjà examiner par commissaires qui leur sont assez suspectz. Je
cognois bien que les affaires de la Royne d'Escoce courent mesme
fortune que les leurs, qui sans ceulx là semble que fussent long temps
demeurez sans remède. Je feray tout ce qu'il me sera possible pour
procurer que, si l'on accommode ceulx des dictz seigneurs, ceulx de la
dicte Dame ne soyent délayssez, et que ceulx de Voz Majestez Très
Chrestiennes n'en viègnent pourtant en pire estat, ainsy que, par le
dict Sr. de La Croix il vous plairra l'entendre, auquel me remettant
je prieray, pour le surplus, Nostre Seigneur, etc.]
LE SR. DE LA CROIX DIRA A LEURS MAJESTEZ, oultre le contenu des
lettres.
=Chiffre.=--[Que le duc de Norfolc s'en estoit party mal contant de
ceste court et s'estoit retiré en sa maison, pour luy avoir la Royne
d'Angleterre faict de grandes démonstrations de malcontantement sur ce
qu'il aspiroit au mariage de la Royne d'Escoce, et luy avoit usé de
fort rigoureuses parolles, s'il ne s'en despartoit.
Mais luy, qui estoit desjà, à ce qu'on dict, passé bien avant en ce
propos par l'adviz des plus notables et principaulx du royaulme,
desquelz il a encores les seings devers luy, avec grande aprobation du
peuple, et non sans l'avoir aussi ouvertement communiqué aulx plus
inthimes et espéciaulx conseillers de la Royne sa Mestresse; et qui,
pour ceste occasion, avoit toutjour pensé qu'elle l'aprouvoit comme
chose convenable au bien de ses affaires et à l'advantaige de sa
couronne, a estimé ne s'en pouvoir ny debvoir meintennant en façon du
monde retirer.
Mesmes luy a semblé que la dicte Dame n'avoit aucune juste occasion de
luy vouloir mal pour cella, ny de trouver mauvais le dict mariage,
ains que c'estoient ses ennemys et malveillans, qui alloient ainsy
irritant ceste princesse contre luy pour le faire ruyner et pour
ruyner les affaires de la Royne d'Escoce, et icelle déboutter de la
légitime succession de ce royaulme après sa cousine, et attempter aulx
propres personnes et à la vie d'elle et de luy, dont monstroit estre
dellibéré de s'y opposer et de leur résister par toutz les moyens
qu'il en pourroit avoir;
Et néantmoins requéroit l'assemblée de la noblesse et des estatz
d'Angleterre, et la convocation du Parlement pour juger ceste cause,
et pour justiffier qu'elle n'avoit jamais esté mise en avant par la
Royne d'Escoce ny par luy, ains qu'elle avoit esté proposée à toutz
deux par les plus notables du conseil et de toutz les principaulx du
royaulme, comme très utille à leur Royne et convenable au bien de sa
couronne et de ses subjectz; et partant, qu'il estoit besoin d'obvier
par la dicte assemblée au mal qui s'en pourroit ensuyvre, si leurs
ennemys s'esforçoyent de l'empescher, et pourvoir par mesme moyen à
plusieurs aultres affaires qui se monstroient très urgens en ce
royaulme, protestant qu'il avoit toutjour procédé et qu'il vouloit
encores toute sa vie procéder, avec deuhe révérance et subjection
envers la Royne sa Mestresse; et que, pour chose qui dorsenavant se
peult ensuyvre en ce faict, son intention ne seroit de faire rien en
offance d'elle, ains de procurer toutjour l'honneur et grandeur de sa
couronne, et le bien et repos de ses subjectz, et s'opposer à ceulx
qui estoient cause de ceste perturbation.
Mais la dicte Dame, à qui tout cecy venoit à contrecueur, parce
qu'elle craignoit qu'on luy vollût déclairer ung successeur à sa
couronne, ce qu'elle a toutjour fort reffouy, manda ceulx de son
conseil à Vuyndesor pour dellibérer du dict affaire; et de peur que la
plus part tinsent la main à le faire réuscyr au contantement du duc,
elle vollut bien leur signiffier, avant qu'ilz commençassent d'y
procéder, ce qu'elle desiroit y estre faict, mandant aulx comtes
d'Arondel, de Pembrot et milor de Lomelley, aussitost qu'ilz furent
descenduz de cheval, de ne partir de leurs logis et demeurer séparez
les ungs des aultres, jusques à ce que une responce, qu'elle attandoit
du dict duc, fût arrivée, et les fit cependant examiner comme ses
complices; et dépescha sur l'heure le capitaine des pencionnaires pour
aller quérir le dict duc; et fit ressarrer les portz et passaiges de
son royaulme, redoubler les gardes de la Tour de Londres, manda au
comte de Cherosbery de redoubler celles de la Royne d'Escoce et de
transporter la dicte Dame à Tutbery, comme en lieu plus fort que là où
elle estoit; et en mesme temps, pour l'opinion qu'on eust que le Roy
et le Roy d'Espaigne fussent de ceste intelligence, l'on volla ung
mien pacquet prez de la mayson de milor Coban, et guetta l'on celluy
de l'ambassadeur d'Espaigne, lequel, entendant la perte du mien, se
garda de dépescher.
Et ayant d'abondant la dicte Dame envoyé de toutes partz advertyr ses
subjectz, et mandé ses plus prochains parantz, et ceulx en qui elle
avoit plus de confiance, de la venir trouver, et se trouvant
d'ailleurs le dict duc en Norfolc et Suffoc, où il est fort aymé, et
où ceulx du pays luy vindrent offrir hommes et argent pour le
secourir, et que plusieurs aussi vers le Nort se monstroient bien
affectionnez envers la Royne d'Escoce, l'on estima que bientost il y
auroit gens en campaigne pour les deux partiz, sous la conduicte du
comte de Lestre d'une part, et du dict duc de l'austre, bien qu'on
publioit que le dict de Lestre et le secrétaire Cecille avoient, du
commancement, donné leur parolle et leur main au dict duc en ceste
cause; mais despuys, ayantz à genoulx cryé pardon à la Royne leur
Mestresse, s'en estoient despartys, ce que aulcuns estiment qu'ilz
avoient ainsy prins le party du dict duc pour mieulx descouvrir son
faict et puys le luy traverser.
Mais le dict duc, ayant prins aultre délibération, est revenu despuys
lundy dernier au mandement de la dicte Dame contre l'opinion de toutz
ses amys, et incontinent luy a esté commandé l'arrest en une mayson à
trois mille de Vuyndesor, jusques à ce qu'il aura esté ouy. Et dict on
qu'il a esté assés adverty du courroux en quoy la dicte Dame
persèveroit contre luy, mais que, se confyant en sa bonne cause, et
pour cuyder plus servyr par sa présence que absent à celle de la Royne
d'Escoce, et à saulver la personne d'elle, laquelle il a estimé estre
en quelque dangier, si l'on venoit aulx armes; et aussi, voyant que
les dicts comtes d'Arondel et de Pembrot et milord de Lomelley, qui
luy sont estroictement conjoinctz d'amytié et de parentaige, estoient
arrestez, et qu'il se sent fort apuyé de la bienveuillance de la
noblesse et du peuple du pays, et mesmes de toutz les principaulx du
conseil, il s'est ainsy franchement venu représanter; dont, par ce
moyen, tout son affaire se débat meintennant dans la court, non sans
beaulcoup de contention, ny sans qu'on ait opinion qu'il eust encores
mieulx faict pour luy de ne venir poinct. Tant y a qu'estantz les plus
grandz et les plus nobles du pays meslez en cecy, il ne pourra estre
qu'il n'y ayt de la besoigne taillée entre eulx pour les empescher,
possible, qu'ilz n'en entrepreignent d'aultre de quelque temps.]
Et semble, si les choses passoient ung peu en avant, qu'il se
manifesteroit je ne sçay quoy de la division de la religion qui ne se
monstre encores, car infinys protestans sont pour le duc, mais,
d'aultant qu'on est après, des deux costez, à modérer cest affaire et
garder qu'on n'en viègne aulx armes, et que cependant ceulx qui
manyent l'estat pour ceste princesse sont passionnez protestans, j'ay
suspect ce qu'ilz ordonnent au faict des dictes armes et de la guerre;
mesmes que, parmy ce qu'ilz ont mandé, ces jours passez, aulx
capitaines et canoniers de se tenir prestz, ilz ont aussi mandé en
ceste ville d'y aprester un grand nombre de chairs, de biscuictz et de
bières, comme pour ung soubdain avitaillement; ce que n'est pour s'en
servir en une guerre dans le pays, de quoy les gouverneurs de
Normandie et Picardie sont desjà advertiz, et sera bon que ceulx de
Bretaigne et de Guyenne le sachent.
Mesmes que, quant le conseiller Cavaignes est party pour la Rochelle,
milord Coban a heu commission de le mener à Gelingan veoir le bon
estat des grandz navyres de ceste Royne, comme pour luy monstrer
qu'ilz seront prestz quant il sera besoing, et a esté dict parmy les
Françoys, qui sont en ceste ville, qu'ilz tiennent desjà comme à eulx
les principalles ville de la Basse Normandie, réservé le chasteau de
Caën; et naguyères, le jeune viscomte de Rohan est arrivé
d'Allemaigne, qui monstre venir icy pour quelque pratique et menée
qu'il a en main.
L'on s'est resjoui en ceste court pour l'alliance que le Sr. de
Quillegrey a conclue de la Royne, sa Mestresse, avec le comte
Pallatin, le duc Auguste de Saxe et Lansgrave d'Essen, bien qu'il ne
l'ayt peu, à ce qu'on dict, tretter avecques l'Empereur. Il a admené
ung gentilhomme de la part du dict Lansgrave pour la venir ratiffier,
lequel a esté favorablement receu de la dicte Dame, et, après avoir
receu présent d'elle et du comte de Lestre, et quelques chiens de sang
pour son maistre, il a esté expédié et est prest pour s'en retourner.
J'entendz que XL mil {lt} esterlin, qui se debvoient fornir en
Allemaigne pour le priz du vin et du sel de la Rochelle, ont esté
payez, et le dict Quillegrey en a rapporté les acquitz, mais l'on
s'esbahyt que le duc de Cazimir ne soit desjà en campaigne, et estime
l'on que Mr. de Lizy le hastera; et que, si son entreprinse a esté
différée, qu'elle n'est pourtant interrompue, imputant le retardement
à son mariage et non à faulte de volonté ny de moyens, dont s'espère
que la conclusion s'en fera à Heldelberc, où le duc Auguste doibt bien
tost venir avec douze centz chevaulx pour y admener sa fille, et que
le prétexte d'entrer en France sera pour demander quelque somme que le
Roy reste [devoir] au dict duc de Cazimir.
=Chiffre.=--[Du costé d'Irlande, l'on ne se peult tant asseurer des deux
frères du comte d'Ormont, et de la troupe où ilz estoient, qu'on
tiègne l'eslévation du tout apaysée de leur costé, et les aultres
tiennent encores les armes, et continuent à les exécuter tout
ouvertement; dont milord Sydeney a mené l'armée contre eulx, et parce
qu'on doubte assés de l'évènement, l'on luy a freschement envoyé
quatre centz homes d'icy.
Le depputé d'Escoce doibt bien tost arriver en ceste court, à qui a
esté desjà envoyé son passeport pour douze chevaulx, et parce qu'il
est envoyé de la part du comte de Mora, et qu'il arrive sur le
courroux et malcontantement de la Royne d'Angleterre, je crains fort
qu'il obtiègne plus qu'il ne vouldra requérir contre la Royne
d'Escoce; tant y a qu'on dict que les affaires ne vont au dict pays
d'Escoce, comme le dict comte de Mora desireroit.
L'on se prépare bien fort de respondre aulx propositions, que feront
ceulx qui viendront de la part du Roy d'Espaigne; et j'entendz qu'on a
adverty ceulx, qui peuvent estre le plus chargez du faict de ces
prinses, de s'absenter, dont le visadmyral Chambrenant et Haquens, et
aulcuns aultres des principaulx qui y ont miz la main, ont desjà faict
voille à la Rochelle et en Irlande, et dict on que le dict Haquens se
résoult de tenir encores ceste année la mer contre les Espaignolz.
Je ne sçay si ce qui aparoit de trouble en ce royaulme retardera la
venue des dictz députez de Flandres, attandu mesmement qu'on a envoyé
ung trompette à Gravelines advertir qu'ilz ne se hastent de passer, et
cependant semble que ceulx cy veulent passer oultre à faire vandre les
merchandises des Espaignolz.]
Je desire que sellon l'estat de toutz ces affaires et d'aultres qui,
possible, paroistront encores plus grandz, il playse à Leurs Majestez
me commander toutjour comment j'auray à m'y conduyre, affin de suyvre
droictement leur intention et faire, jour par jour, ce qu'ilz
estimeront convenir plus à leur service.