AU ROY.

Sire, jusques au retour du Sr. de Sabran il n'a esté possible de

persuader à ceulx cy que le siège de Poictiers fût levé, et mesmes y a

heu plusieurs gageures qu'il estoit prins, mais à ceste heure ilz n'en

doubtent plus, de quoy la partie des catholiques se resjouyt

grandement, et va à ceste heure bien espérant de voz affaires,

nonobstant qu'on leur dye plusieurs choses d'aulcuns aultres aprestz

d'Allemaigne; et donnent grand louange à Vostre Majesté de

l'entreprinse d'avoir si à propos secouru ceste place, et à Monsieur,

frère de Vostre Majesté, grand honneur de l'avoir heureusement

exécutée, et à Mr. de Guyse et à Mr. le marquis son frère, et aultres

seigneurs et gens de valleur qui estoient dedans, une grande

réputation d'avoir si longuement et si bravement soubstenu ce furieulx

siège. Je cognoys bien que cella, à la vérité, donne desjà beaulcoup

de réputation à voz affaires, et fera, possible, que ceulx, qui

concernent icy vostre service, se porteront mieulx.

Il semble que toutes ordonnances, pour les entreprinses de ceulx cy

hors du royaulme, demeurent en quelque suspens, à cause des troubles

qu'ilz ont crainct de voir advenir au dedans, et n'y a, pour encores,

sinon des navyres merchantz qui soyent prestz à sortir pour aller au

vin et au sel, tant à Bourdeaulx que à la Rochelle, qui monstrent ne

faire le voyage que de eulx mesmes pour leur traffic, sans commission

de ceste Royne ny de son conseil, bien que je m'asseure qu'ilz ne

partent sans l'avoir; et s'estime que bien peu yront à la Rochelle,

s'ilz sentent pouvoir faire librement et seurement leur emplette à

Bourdeaulx.

Ceulx qui espéroient ung prochain accord ez différantz des Pays Bas,

estiment qu'il est beaulcoup retardé par la sommation, qu'on a envoyé

faire par ung trompette au gouverneur de Gravelines, d'advertir les

députez qu'ilz ne viègnent poinct; en quoy semble qu'avec le peu de

volonté d'accorder, l'on ayt aussi prins quelque souspeçon d'ung tel

deputté comme est le Sr. Chapin Vitel, et qu'on vouldroit bien qu'ung

aultre, qui ne fût pour comprendre tant des affaires de deçà comme

luy, eust la commission d'y venir[17]. L'on tenoit desjà les dictz

différans pour toutz accordez, veu la facillité du Roy d'Espaigne, et

qu'il n'avoit empesché les nefz veniciennes de venir continuer leur

traffic comme auparavant; mais l'on juge meintennant qu'ilz prendront

quelque tret.

[17] Ciapino Vitelli, marquis de Chelona, célèbre capitaine

italien, était l'un des principaux chefs de l'armée espagnole

sous les ordres du duc d'Albe. En 1564, il avait conduit les

bandes italiennes dans l'expédition d'Afrique. Depuis, Philippe

II l'avait envoyé dans les Pays-Bas, où il exerçait les

commandements les plus importants; il fut même dans la suite créé

Grand-Maréchal.--Tous les historiens ont pensé que cette mission,

dont il fut chargé en 1569, avait pour but secret d'assurer aux

catholiques d'Angleterre un chef expérimenté, aussitôt qu'ils se

seraient déterminés à prendre les armes.--Il est mort dans les

Pays-Bas en 1576.

Je ne sçay que penser, pour encores, des affaires du duc de Norfolc et

de ces seigneurs qui sont en arrest en ceste court, ny pareillement de

ceulx de la Royne d'Escoce; car les ungs semblent dépendre des

aultres. Tant y a que bien tost l'on verra ce qui s'en doibt bien ou

mal espérer; et cependant Vostre Majesté en entendra, s'il luy playt,

le présent estat par le Sr. de La Croix, lequel j'envoye bien

instruict de cella et d'aultres choses d'icy; et, vous supliant très

humblement luy donner entière foy, je n'adjouxteray à la présente

qu'une très dévotte prière à Dieu, etc.

De Londres ce VIIIe d'octobre 1569.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 107 / 189 题