AU ROY.

Sire, celluy des miens que j'avois envoyé devers la Royne d'Angleterre

pour luy porter les nouvelles de l'acheminement de Monsieur, frère de

Vostre Majesté, au secours de Poictiers et de l'heureux succez

qu'avoit eu son entreprinse, a trouvé encores la dicte Dame à

cinquante mil d'icy, délibérée de n'aprocher pour ceste foys Londres

de si près comme est Amptoncourt, à cause du souspeçon de peste qui y

a apareu au commancement de cest authomne; et a prins son chemyn à

Windesor, où l'on dict qu'elle fera deux ou trois mois de séjour, et

m'a faict escripre, par Mr. le comte de Lestre, qu'elle avoit eu fort

agréable d'entendre ce que je luy avois mandé des évènemens de France

sellon la vérité des lettres que m'en aviez escriptes, ausquelles

vennant de si bonne part elle ne volloit faillir d'y adjouxter foy;

toutesfoys qu'elle me envoyoit le sommaire de ce qu'on luy en avoit

mandé à elle, qui est, Sire, ce que trouverez en ung mémoire à

part[16], et qu'elle prioit Dieu de mettre une bonne paix entre vous

et voz subjectz.

[16] Cette pièce n'a pas été transcrite sur les registres de

l'ambassadeur.

Elle ne m'a encores respondu sur la deffance que je luy ay requis de

faire à ses subjectz de n'aller plus à la Rochelle, sinon ce que je

vous ay desjà mandé qu'elle m'avoit dict n'y avoir encores peu

persuader ses merchans, mais qu'elle en parleroit de rechef à son

conseil pour y mettre ordre, et qu'à tout le moins elle me donnoit

desjà parolle qu'on n'y porteroit rien, sur peyne de mort, de quoy

vous pussiez estre offancé, ny ceulx du dict lieu secouruz. Mais

cependant, affin de ne monstrer que contre mon instance elle veuille

permettre à ses dictz subjectz d'y aller en flotte, il sort trois et

quatre vaysseaulx à la foys de ceste rivière de Londres, et le mesmes

des aultres portz de ce royaulme, pour y aller quérir du sel et du vin

comme les aultres foys, mais nul de ses grandz navyres de guerre ne

les va conduyre; seulement j'entendz que le visadmyral Chambrenant

équipe quelques vaisseaulx à Plemmue pour fayre ceste conduicte, et

que Hacquens va mener au dict lieu de la Rochelle deux riches ourques,

qu'il a freschement prinses sur les Espaignolz ou sur les Portugois;

et n'ay poinct sceu qu'ilz chargent aulcunes munitions, ny vivres

pour y porter. Vray est que la coustume des Anglois est de prendre

toutjour double monition de pouldre, quant ilz partent pour ung

voyage, dont je crains qu'ilz en facent part à ceulx du dict lieu.

L'homme du prince d'Orange et le bastard de Briderode ont esté, ces

jours passez, encores veuz rouant sur la coste de Hollande et Zélande,

mais incontinent sont sortys XIIII bons navyres de guerre des dictes

isles, à la conserve de leurs pescheurs, pour empescher que ceulx cy

n'exécutent leurs mauvaises intentions; et je crains bien que cella ne

les contraigne de revenir en ceste mer estroicte et vers la coste de

France, dont j'estime que les gouverneurs de vostre frontière

demeurent aperceuz d'y faire avoir toutjours bonne garde.

L'on attend en grand dévotion les depputez du Roy d'Espaigne, desquelz

toutesfoys n'est venu aulcunes nouvelles despuys le partement du

secrétaire de monsieur l'ambassadeur d'Espaigne, qui leur est allé

porter le saufconduict, et n'est que ceulx cy ne demeurent en

quelque meffiance de ceste grande facillité du Roy d'Espaigne, après

une si notable injure qu'il a receue, craignantz que ce soit pour les

tromper; dont y pourra encores avoir de la difficulté sur la seureté

et manière de l'accord.

La Royne d'Angleterre a envoyé ung gentilhomme devers la Royne

d'Escoce sans lettre de sa main, mais avec charge de parler à elle, en

présence du comte de Cherosbery, sur ce qu'on l'a advertye qu'elle

pourchassoit de se maryer avec le duc de Norfolc, et qu'elle ne

debvoit avoir pensé de le faire sans son sceu. A quoy la dicte Dame

ayant enquis le dict gentilhomme s'il avoit lettre ou commission de

la Royne, sa Mestresse, pour lui dire cella, et s'estant le dict comte

advancé de dire que sa commission luy estoit assés cogneue, elle a

respondu qu'il ne suffizoit en tel faict, qui touchoit tant à elle,

qu'il eust veu la dicte commission si elle mesmes ne la voyoit, et

qu'encores que la Royne d'Angleterre ne luy eust escript, elle ne

laysseroit pourtant de luy escripre; et ainsy a baillé pour toute

responce une bien honneste et sage lettre au dict gentilhomme, de

laquelle la dicte Royne d'Angleterre aura, possible, occasion de

demeurer satisfaicte; et monsieur l'évesque de Rosse l'est allée

trouver à Windesor pour luy oster ces mauvaises impressions et se

plaindre de la garde plus estroicte qu'on a freschement redoublée à la

Royne, sa Mestresse, mesmes d'y avoir commis le comte de Hungtinton et

le viscomte de Harifort, qui sont ses ennemys conjurez. Cependant le

duc de Norfolk n'est plus à la court, ains s'en est allé en Norfolk,

sans faire semblant de vouloir encores retourner. Sur ce, etc.

De Londres ce XXVIIe de septembre 1569.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 96 / 189 题