AU ROY.

Sire, faisant à ceste heure la Royne d'Angleterre le retour de son

progrez par des maisons escartées des gentishommes, où elle n'a de

coustume d'ouyr volontiers parler d'aulcune matière d'affaires, par ce

que ceulx de son conseil ne sont avecques elle, j'avois réservé de

l'aller trouver quant elle arriveroit à Amthoncourt, qui sera, à ce

qu'on dict, le lieu de son séjour de deux moys, pour luy continuer

les instances du commerce, et de la restitution des prinses, et de

n'aller plus par les Anglois à la Rochelle; et luy compter

pareillement l'acheminement de Monsieur, frère de Vostre Majesté,

avecques vostre armée pour aller secourir Poictiers, suyvant le

contenu de vos lettres du VIIe du présent; mais m'estant cependant,

par aultres lettres de Voz Majestez du VIIIe ensuyvant, arrivé l'adviz

de l'heureux succez que la dicte entreprinse de Mon dict Seigneur a

desjà heu[15], je n'ay vollu différer de le faire incontinent entendre

à la dicte Dame par ung mot que je luy ay escript, là par où elle est,

avec la coppie de voz dictes lettres qui sont dignes d'estre veues, et

lesquelz contrepoyseront de beaulcoup les bruictz, que ceulx de la

nouvelle religion publioyent et faisoient prescher en leurs esglizes,

d'avoir levé le siège de Navarreins; d'avoir deffaict Mr. de Tarride

et prins Mr. de Bonnivet; et relèveront la réputation de voz affaires

par deçà contre ceulx qui les y désadvantaigeoient auparavant; dont je

prie Dieu vous continuer toutjour sa divine assistance.

[15] L'amiral de Coligni, qui avait mis le siège le 24 juillet

devant Poitiers, défendu par le duc de Guise, fut forcé de

l'abandonner le 9 septembre pour aller au secours de

Chatellerault, que le duc d'Anjou menaçait.

Je crains bien que si ce remuement, qu'on dict de ceulx de la dicte

nouvelle religion en Picardye, s'estand vers Normandye et jusques sur

ceste mer estroicte, qu'il ne convye les Anglois d'entreprendre

quelque chose, quant ilz sentyront la guerre si prez d'eulx; et m'a

l'on dict que quelques ungs de Roan et des envyrons de Dièpe sont,

despuys deux jours, passez en ce royaulme pour parler et pratiquer

avec ceste Royne, dont ay mandé aulx gouverneurs de dellà qu'il leur

est besoing d'estre plus vigilans que jamais, et que je mettray

toutjour peyne de les advertyr, le plus d'heure qu'il me sera

possible, de toutz les aprestz et menées que je sentyray qui se feront

icy.

Le Sr. de Quillegrey, à son retour d'Allemaigne, n'a faict que passer

par ceste ville, dont n'ay peu encores guières rien aprendre du faict

de sa commission, sinon qu'il monstre estre fort comptant de l'avoir

bien acomplye par dellà, ainsy qu'il luy estoit commandé de le faire,

et a dict en quelque lieu qu'il pourtoit la carte blanque des princes

protestans à ceste Royne, qui la font chef et luy deffèrent la somme

des affaires et la principalle détermination et conclusion de ce qui

s'y entreprendra. Je m'attandz bien que là dessus elle et les siens

seront à ceste heure poussez à plusieurs grandes persuasions, lesquelz

je ne sçay si je les pourray avec le temps modérer et réfroydir; en

quoy je feray bien tout ce qu'il me sera possible, mais il m'y fauldra

conduyre sellon que je pourray aprendre de la négociation du dict

Quillegrey plus que je n'en sçay à présent, qui, possible, se trouvera

ne raporter tant de grandz promesses d'Allemaigne comme il le veult

faire aparoir.

Il semble que Mr. de Lizy et le Sr. de Jumelles se trouveront à la

prochaine diette de l'empyre à Augsbourg, à laquelle le Sr. de

Trokmarthon n'a poinct esté pour ceste foys envoyé, mais j'entendz

qu'on a mandé au docteur Christophe Du Mont d'y assister pour la Royne

d'Angleterre; et espèrent ceulx de la nouvelle religion quelques

grandes déterminations de la dicte assemblée, mettans en grand compte

que les Suysses y ont esté appellez et qu'ilz ont promiz d'y convenir.

La commune opinion continue en ceste ville que le Sr. Chapin Vitel et

le docteur Vargaz seront bientost devers ceste princesse, mais l'on

m'a dict que le saufconduict, qu'elle a dépesché pour cella, n'est que

pour ung messagier, qui doibt venir luy aporter des lettres du Roy

d'Espaigne, sans aultrement expéciffier ny le nom ny la qualité

d'icelluy; dont n'est vraysemblable que les dictz personnaiges se

commettent soubz ung si simple saufconduict en ce voyage, sans qu'il y

soit faict plus expresse mencion d'eulx.

La Royne d'Angleterre est entrée en plus grande jalouzie et deffiance

qu'elle n'avoit encores esté de la Royne d'Escoce, et a vollu que,

oultre le redoublement des gardes, le comte de Huntinton et le

viscomte de Harifort, avec quelques ungs des leurs, soyent allez là où

est la dicte Royne d'Escoce, bien que toutz deux luy soyent mal

agréables et bien fortz suspectz. Je ne diffèreray pour cella de

continuer, en temps et lieu, l'instance de sa restitution et de sa

liberté, en la claire et ouverte façon que j'ay toutjour faict, au nom

de Vostre Majesté; et prieray Dieu, etc.

De Londres ce XXIIIe de septembre 1569.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 92 / 189 题