AU ROY.

Sire, vous ayant, le premier de ce moys, dépesché le Sr. de Sabran,

avec tout ce qui se offroit lors à ma cognoissance digne de celle de

Vostre Majesté, je dellibérois partir le lendemain pour aller trouver

la Royne d'Angleterre affin de luy présenter voz lettres, que j'ay

receues dans vostre paquet, du XVe du passé, mais j'ay heu adviz qu'au

partir de Bazin, elle s'est mise hors de son dellibéré progrez, pour

aller veoir quelques petitz lieux escartez, et l'on m'a dict que je

feray beaulcoup mieulx d'attandre qu'elle soit arrivée en Amptonne;

et ainsy j'ay attandu de partir jusques à ceste après dinée que je

m'achemine au dict lieu pour y arriver aussitost qu'elle.

Je viens d'entendre que quelques mauvaises personnes luy ont

merveilleusement soublevé le cueur contre la Royne d'Escoce par ung

aultre nouveau moyen, après qu'ilz ont veu que celluy de la cession du

tiltre de ce royaulme demeuroit convaincu par les amples déclarations

de Vostre Majesté; c'est qu'ilz luy ont persuadé que, n'ayant la dicte

Royne d'Escoce peu parvenir au premier et plus éminent lieu de ceste

coronne, elle pratiquoit meintennant d'avoir le second, et que, contre

ce que la dicte Royne d'Angleterre avoit tant fermement résisté à

toutz ses estatz et parlemens de ne déclairer son successeur, elle

s'esforçoit meintennant de monstrer que c'estoit elle, se insinuant

pour seconde personne en ce royaulme, affin de se faire la première,

veuille ou non la dicte Dame, et mesmes avant le temps, par le moyen

des catholiques; lesquelz ilz luy remonstrent qu'elle les a eslevez en

grandz espérances, et desjà toutz attirez à sa dévotion, dont le

trouble n'est petit en ceste court, par ce mesmement que la dicte Dame

a senty que toutz les plus grandz de ce royaulme, et les principaulx

de son conseil, incistent que la dicte Royne d'Escoce soit délivrée et

restituée à sa coronne. De quoy l'on m'a dict que la dicte Royne

d'Angleterre est bien fort offancée contre le comte de Lestre et

contre le secrétaire Cecille de ce qu'estans eulx deux ses expéciaulx

serviteurs, ilz ne debvoient, sans son sceu, avoir entreprins, comme

ilz ont faict, de porter ce party; et est fort après meintennant à les

séparer du duc de Norfolc et du comte d'Arondel qui l'ont, quant à

eulx, toutjour manifestement porté. Et de tant, Sire, que sur ce

courroux l'on vouldra, possible, forger encores des nouveaulx délays

ez affaires de la Royne d'Escoce, qui seroit aultant que les ruyner du

tout, Vostre Majesté et celle de la Royne tiendrez, s'il vous playt,

du premier jour, à l'ambassadeur, Mr. Norrys, le propoz conforme à ce

que je vous ay mandé par le dict Sr. de Sabran affin que, sur les

lettres qu'il en escripra à sa Mestresse, son dict conseil ayt plus

grand argument de luy remonstrer qu'elle les doibt advancer, et ne les

avoir ainsy suspectz, comme les malicieux le luy représantent.

Il y avoit icy quelque commancement de bruict, quant le dict Sr. de

Sabran est party, que Poictiers avoit esté prins d'assault le XIXe du

passé, mais ayant receu lettres de Mr. de La Meilleraye et de Mr. de

Sigoignes qui disent le contraire, j'en ay admorty et les nouvelles et

les gaigeures qui s'en faisoient en ceste ville; et j'espère que Dieu

vouldra qu'il en adviègne aultrement, car certes j'aurois bien à

rabattre les entreprinses qui se mettroient incontinent en avant sur

la dicte nouvelle, si elle estoit vraye.

Ceulx de ce conseil, despuys le pourparler que je fiz avec eulx à

Fernan Castel, quant je leur présentay les députez de Roan, m'ont

envoyé ung escript en latin que j'ay miz dans ce paquet, et sont ung

peu marrys que je leur aye faict la responce que Vostre Majesté verra

touchant la restriction du commerce des Pays Bas, car estimoient que

je passerois cella légièrement, ce que je n'ay ozé faire au préjudice

des trettez, sans avoir vostre commandement là dessus; mais sellon que

je voy qu'ilz y vont de grande affection, et pour le temps, je croy,

Sire, qu'il n'y aura grand mal de le laysser couler, et sinon en le

consentant expressément, à tout le moins en ne le contradisant

guyères; car aussi bien y pourvoirront ilz par leurs costumiers à

l'yssue des merchandises, comme j'entendz que le duc d'Alve l'a aussi

prohibé aulx Pays Bas.

Il est quelque bruict qu'en Espaigne l'on a arresté les nefz

venitiennes, qui venoient à Londres chargées de plusieurs merchandises

nécessaires en ce royaulme, de quoy, s'il est vray, ceulx cy seront

bien fort marrys.

Les quatre ourques et trois vaysseaulx de l'homme du prince d'Orange

sont enfin sortyes de ceste rivière en grand équipage de guerre, mais

je n'ay encores adviz quelle routte elles ont prins; seulement j'en ay

adverty les gouverneurs de la frontière de dellà pour y prendre garde;

et estantz toutes aultres choses en l'estat que je vous ay mandé par

mes dernières, je n'adjouxteray, pour le surplus, à la présente qu'une

dévotte prière à Dieu, etc.

De Londres ce Ve de septembre 1569.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 76 / 189 题