Sire, c'est une chose merveilleusement estrange et presque incroyable
qu'entre tant de subjectz, que Dieu a vollu soubzmettre soubz
l'obéyssance de Vostre Majesté, et qui se vantent ordinairement
d'estre tant affectionnez au bien de voz affaires et conservation de
vostre couronne, il n'y en ayt néantmoins ung seul qui face seulement
semblant de s'esforcer à esteindre ce feu qu'on voyt journellement
embrazer, et [qui] peult consummer cestuy vostre royaulme; et que au
contraire ilz s'en sont trouvez plusieurs qui ont infinyement
travaillé à l'allumer et augmenter, et accroistre. Et, combien que
cella deust plustost et premièrement procéder de ceulx qui, de gayeté
de cueur et pour leur seul [intérest] particullier ont esmeu et sucité
ces troubles, contre le gré et volonté de Vostre Majesté, et qui font
la guerre ou la paix, quant il leur playt, et non pas de ceulx qui
iniquement et injustement sont assailliz et poursuyviz en leurs
consciences, honneurs, vies et biens, et qui n'ont aultre intention
que de se deffandre et conforter contre telles injustes violences,
n'ayant jamais rien tant hay que les troubles et esmotions ny tant
procuré que l'entretien de la paix, toutesfoys la Royne de Navarre et
Mr. le Prince, son filz, Mr. le Prince de Condé et les Seigneurs,
Chevaliers, Gentishommes et aultres, qui les accompaignent, esmeuz et
poussez de ceste affection et obligation naturelle qu'ilz ont à Vostre
Majesté et à la conservation de vostre royaulme, n'ont peu ny vollu
différer plus long temps à recercher et raporter de leur part, comme
ilz ont toutjours faict, toutz les remèdes propres et convenables dont
ilz ont peu adviser, pour garentyr cestuy vostre royaulme d'une ruyne
et subversion dont il a esté tant de foys, comme il est encores plus
que jamais, menassé; et pour restablir une paix et tranquillité
publique à laquelle, pour s'estre toutjours démonstrez par trop
facilles et enclins, on sçayt assés en quelz périlz et dangiers ilz
ont esté prestz de tumber, si Dieu par sa saincte grâce ne les en
eust, contre toute espérance et opinion humaine, garentys et
préservez; tellement qu'ilz ont fort peu d'occasion d'espérer et
attandre de pouvoir parvenir à ce qu'ilz desirent, si ce n'est qu'il
playse à Dieu de changer du tout le cueur de leurs ennemys qui vous
envyronnent, et les incliner à une paciffication; estimans plustost
les dictz sieurs Princes et les Seigneurs, Chevaliers, Gentishommes et
aultres, qui les accompaignent, que, au lieu de recognoistre ceste
libéralle et franche volonté qui est manifeste aujourd'huy, et le
debvoir auquel ilz se veulent mettre pour restablyr une parfaicte et
estroicte unyon et repoz entre voz subjectz, qu'elle sera calomniée et
sinistrement interprétée, comme elle a toutjours esté, par ceulx qui
ne hayssent et ne craignent rien plus que de veoir ceste
réconcilliation; d'aultant néantmoins que les dicts sieurs Princes,
Seigneurs, Chevaliers et aultres, qui les accompaignent, n'ont jamais
rien eu en plus grande recommendation que de randre toutjours de plus
en plus leurs actions manifestes à Vostre Majesté, et imprimer souvant
des tesmoignages du desir singulier, qu'ilz ont toutjours heu, de
vivre et morir en l'estroicte obéyssance et subjection naturelle
qu'ilz vous doibvent, et faire paroistre à tout le monde combien leurs
cueurs et volontez sont esloignez des impostures et calompnies du
cardinal de Lorrayne et aultres ses adhérans, ministres et
pensionnaires des ennemys naturelz de vostre coronne.
Et [d'autant] que les Françoys, qui ont esté contrainctz de
s'assembler à leur très grand regrect, ne tendent que à meintenir et
conserver leur religion, leurs honneurs, leurs vies et leurs biens,
ilz ont estimé que telles considérations ne les pouvoient ny debvoient
empescher ou retarder de poursuyvre et pourchasser, de tout leur
pouvoir, l'effaict d'une tant salutaire et nécessaire paix à ce
royaulme, et rendre tesmoignage de l'humillité, révérance et respect,
qu'ilz portent à Vostre Majesté; ce qu'ilz eussent encores beaulcoup
plustost faict, sinon qu'ilz ont toutjours estimé que leurs ennemys
eussent pancé, ou pour les moins vollu faire acroyre, que c'eust esté
la nécessité qui les eust induictz à cella,--veu mesmes les
asseurances, que leurs dictz ennemys ont bien ozé donner à Vostre
Majesté, qu'il ne s'estoit faict aulcune levée de gens de guerre en
Allemaigne pour le secours des dicts sieurs Princes; et, quant bien on
en auroit faict, qu'il y avoit moyen et forces suffizantes pour les
empescher d'entrer en ce royaulme; et, ores qu'ilz y fussent entrez,
qu'il y avoit tant de rivières et de passaiges entre eulx et les dictz
sieurs Princes, qu'il seroit fort aysé de les empescher de se joindre;
et quant ilz seroient joinctz, que les dictz sieurs Princes n'auroient
aulcuns vivres pour les entretenir;--ayantz pour ceste cause vollu
temporiser et attandre qu'ilz eussent joinctz et payés leurs dictes
forces, et rassemblé les aultres qui estoient dissipées et esparces,
lesquelles on sçayt estre telles qu'on ne peult nyer qu'ilz ne
puyssent bien ayséement résister à leurs dictz ennemys et exécuter des
mauvais dessings, s'ilz en avoient quelque mauvaise volonté, comme on
a vollu dire.
Si donc, aulx premiers troubles que feu monsieur le Prince de Condé et
les Seigneurs, Chevaliers, Gentishommes et aultres, qui les
accompaignent, receurent et acceptèrent les condicions de la paix,
concernant le seul faict de la religion et liberté de leurs
consciences, incontinent après la mort de feu monsieur de Guyse et du
Mareschal de Sainct André, et après avoir prins prisonnier monsieur le
Connestable, qui estoient les trois principaulx chefz et conducteurs
de l'armée;--si, aulx derniers troubles, incontinent qu'on offrit au
dict sieur Prince et aulx Seigneurs et Gentishommes de sa compaignie,
le restablissement de l'exercisse de la religion, quoy qu'ilz eussent
joinctes grandes forces estrangières et qu'on fût prest de donner
l'assault à la ville de Chartres, à la teste et veue du camp de
l'ennemy, qui estoit la plus part desbandé, et que, à la seule
démonstration de paix, qui fut faicte par ung trompète envoyé soubz le
nom de Vostre Majesté, non seulement le dict sieur Prince despartit de
faire donner l'assault, mais fit du tout lever le siège et retirer son
armée, sans avoir néantmoins raporté d'une si prompte obéyssance que
une paix sanglante et playne d'infidellité;--si, aulx mesmes troubles,
le lendemain de la bataille St. Deniz, le dict sieur Prince envoya
vers Vostre Majesté le Sr. de Telligny pour luy remonstrer la ruyne et
désolation qui menassoit dez lors ce royaulme, si on y laissoit entrer
les estrangiers qui estoient desjà sur les frontières, et pour
proposer et mettre en avant les moyens et remèdes pour parvenir à une
paix qui ne touchoit que le seul faict de la religion, encores que le
dict sieur Prince eust [eu] du meilleur en la dicte bataille, comme on
sçayt, et que monsieur le Connestable, l'ung des principaulx chefs de
l'armée des ennemys, y eust esté thué;--brief, si voz éedictz ont
toutjours esté faictz et la paix accordée, lorsque ceulx de la
religion ont eu moyen, par les forces, de s'en faire croyre, s'ilz en
eussent vollu abuser;--et qu'en toutz les propoz et traictez de paix,
il n'ayt esté faict mencion que du seul faict de la religion, et que
leurs ennemys n'ayent jamais esté amenez à une paciffication que par
une nécessité, et lors [que] par la force ouverte ilz ne pouvoient
plus rien entreprendre contre eulx;--en quelle conscience et avec
quel visaige et contenance peult on dire qu'il va en ces troubles
d'aultre faict que de la religion?
Et affin néantmoins de convaincre toutjours davantaige le dict
cardinal de Lorrayne, et aultres ses adhérans, des menteries et
impostures qu'ilz publient encores toutz les jours, les dictz sieurs
Princes, et les Seigneurs, Chevaliers, Gentishommes et aultres, qui
les accompaignent, voulans oblyer l'infidellité, lascheté et
desloyaulté, dont l'on a usé en leur endroict par le passé, déclairent
et protestent aujourdhuy devant Vostre Majesté, comme devant Dieu, que
quelques mauvais traitemens qu'on leur ayt faict recepvoir jusques à
ceste heure, il ne leur est jamais tumbé en pensée de les inputer à
Vostre Majesté, pour estre vostre naturel par tropt esloigné de telles
sévéritez, rigueurs et injustices, dont vous avez par tant de fois
randu de si ouvertes démonstrations qu'on n'en peult justement
doubter. Et moins encores ont ilz pensé à changer, ny mesmes diminuer,
tant peu que ce soit, de la volonté et affection naturelle qu'ilz ont
tousjours eue à la conservation, advancement et grandeur de vostre
estat; et que, si par toutz les effectz susdictz on a cogneu et veu à
l'oeil qu'ilz n'ont aultre fin et intention que de servir à Dieu,
sellon sa vollonté et sellon qu'ilz sont instruictz par sa saincte
parolle, soubz l'obéyssance, profession et authorité de voz éedictz,
et d'estre maintenuz et conservez esgallement comme voz aultres
subjectz en leurs honneurs, vies et biens, que meintennant ilz en
veulent encores randre une preuve et tesmoignage si manifeste, que
leurs ennemys mesmes ne les puyssent révoquer en doubte; non que
toutes foys ilz veuillent entrer en aulcune justiffication de leurs
actions passées, pour estre leurs ignocences et justice de leur cause
assés cogneue de Vostre Majesté et de toutz les roys, princes et
potentatz estrangiers, qui ne sont de la faction et party d'Espaigne;
et moins encores veulent ilz entrer en capitullation avec Vostre
Majesté, saichans bien, grâces à Dieu, quel est le debvoir d'un bon et
fidelle subject envers son souverain Prince et Seigneur naturel; mais
d'aultant, Sire, qu'on sçayt assés le bon marché qu'on a faict, par cy
devant, de la foy et parolle de Vostre Majesté, qui doibt estre
saincte, sacrée et inviolable, et avec quelle audace on a abusé de
vostre nom et authorité, au péril et dangier extrême de toutz voz
subjectz, qui font profession de la religion réformée; il semble bien
qu'on ne doibt trouver estrange si les dictz sieurs Princes,
Gentishommes et aultres, qui les accompaignent, vous suplient très
humblement de vouloir déclairer vostre volonté, touchant la liberté de
l'exercisse de la dicte religion, par ung éedict solempnel, perpétuel
et irrévocable; affin que par icelluy ceulx qui ont esté desjà par
deux foys si témérayres que d'enfraindre et violler, avec toute
impunité, ceulx que vous avez faictz, soient plus retenuz par le dict
troisiesme éedict.
Et, pour ce que ceulx qui n'ont jamais peu endurer l'union et repos,
qui estoient meintennu entre voz subjectz par le moyen de
l'observation de voz éedictz, ont prins occasion de les altérer et
corrompre par nouvelles interprétations et modiffications, du tout
contraires à la substance de voz éedictz et à l'intention de Vostre
Majesté; et que les dictz sieurs Princes, Gentishommes et aultres, qui
les accompaignent, recognoissent qu'ilz ont esté, par ung très juste
jugement de Dieu, beaulcoup plus affligez en temps de paix que en
temps de guerre ouverte, pour avoir trop ayséement consenty, aulx
trettez de paix qui ont esté faicts, qu'on ayt faict la part à Dieu,
et qu'on se soit contanté qu'il fût festé seulement en certains lieux
et endroictz de ce royaulme et par certaines personnes.
Ne pouvant plus en saine conscience rien remettre de ce qui apartient
du service de Dieu, ils suplient très humblement Vostre Majesté de
vouloir ottoyer et accorder générallement à toutz voz subjectz, de
quelque quallité et condicion qu'ilz soyent, libre exercisse de la
dicte religion en toutes les villes, villaiges et bourgades, et toutz
aultres lieux et endroictz de vostre royaulme, et pays de vostre
obéyssance, sans aulcune exeption ou réservation, modiffication, ou
restriction de personnes, de temps, ou des lieux, avec les seurtez
nécessaires et requises; et oultre, ordonner et enjoindre à toutz vos
dictz subjectz de faire profession manifeste de l'une ou l'aultre
religion, affin de couper chemyn à plusieurs, lesquelz abusans de ce
bénéfice, sont tumbez en athéisme et en une liberté généralle,
s'estans licenciez de toute exercisse et profession de religion, ne
desirans rien plus que de veoir une confuzion en ce royaulme, et tout
ordre de pollice et dicipline eclésiastique renversée et oblyée, chose
trop dangereuse et pernicieuse, et qui ne se doibt aulcunement
tollérer.
Et d'aultant que les dictz sieurs Princes, Chevaliers, Gentishommes et
aultres, qui les accompaignent, ne doubtent pour ce, que ceulx qui ont
tousjours jusques à meintennant jetté le fondement de leur desseings
sur les calompnies qu'ilz publient pour les randre odieulx, mesmes à
l'endroict de ceulx qui sont, par la grâce de Dieu, affranchiz de la
servitude et tyrannie de l'Antechrist, ne fauldront de mettre en avant
qu'ilz veulent opiniastrément deffandre sans rayson ce qu'ilz ont une
foys résolu de croyre touchant les articles de la religion
chrestienne, [plutôt] que de se corriger et rétracter: ilz déclairent
et protestent, comme ilz ont toutjours faict, que, si en quelque
poinct de la confession de foy, cy devant présantée à Vostre Majesté
par les esglizes réformées de vostre royaulme, on les peult enseigner,
par la parolle de Dieu accompaignée de lieux conjoinctz de
l'escripture saincte, qu'ilz s'esloignent de la doctrine des
prophettes et apostres, que promptement ilz donneront les mains et
cèderont très volontiers à ceulx qui les instruyront mieulx par la
parolle de Dieu qu'ilz n'ont esté par cydevant, s'ilz errent en
quelque article.
Et pour ceste cause ne desirent rien tant que la convocation d'ung
concille libre et général, auquel ung chacun puysse estre ouy et
desduyre ses raysons, qui seront confirmées ou convaincues par la pure
parolle de Dieu, qui est le moyen duquel il a esté usé de tout temps
et anciennement en pareille occasion.
Par ce moyen, Sire, il ne fault doubter que Dieu ne face la grâce à
Vostre Majesté de veoir les cueurs et volontez de voz subjectz unys et
réconciliez, et vostre royaulme retourner en son premier estat et
esplandeur, à la honte et confuzion de voz ennemys et des nostres,
lesquelz par leurs secrectes menées et très estroictes intelligences
qu'ilz ont avec l'Espaignol, ont bien sceu industrieusement et
subtillement divertyr l'orage et la tempeste, qui estoit ez Pays Bas,
pour la faire retorner et tumber sur vostre coronne et sur vostre
royaulme.
Ce qu'ilz suplient très humblement Vostre dicte Majesté vouloir bien
et exactement considérer; et juger, s'il luy playt, s'il est plus à
propos d'attandre des deux armées, qui sont meintennant assemblées
dans vostre royaulme, une sinistre et sanglante victoire, de laquelle
le vaincu raporte aultant de fruict et de gain que le vaincueur, ou
bien de les employer ensemble, pour le service de Vostre Majesté et
bien de voz affaires, en beaulcoup de belles occasions qui se
présentent aujourduy, aultant importantes au repos de vostre royaulme
et conservation de vostre coronne, que nulles aultres qui se sont
offertes de nostre temps; et par ce moyen renvoyer la tempeste et
l'orage aulx lieux dont ilz sont venuz:
En quoy les dictz sieurs Princes, et les Seigneurs, Chevaliers,
Gentishommes et aultres, qui les accompaignent, sont déllibérez et
résoluz, comme en toutes aultres choses où il yra du bien et grandeur
de vostre estat, d'employer leurs personnes et biens, et toutz les
moyens que Dieu leur a donnez, jusques à la dernière goutte de leur
sang; ne recognoissans en ce monde aultre souverayneté ou principaulté
que la vostre, en l'obéyssance et subjection de laquelle ilz veulent
vivre et mourir, qui est telle et semblable que ung Prince Souverain
et Seigneur naturel peult attandre et desirer de bons, fidelles et
loyaulx subjectz et serviteurs.