AU ROY.

Sire, ceulx que j'avois secrectement envoyé pour espier le chemin que

prendroient les Françoys et Flamans, qui sont naguières partys de

ceste ville, m'ont raporté qu'ilz les ont layssez s'embarquant en

divers portz de ce royaulme, sans avoir peu certainement aprendre où

ilz vont: car les ungs parlent de faire voyle à la Rochelle; les

aultres d'aller trouver le capitaine Sores[11], qu'ilz disoient estre

de retour vers ceste mer estroicte avec vingt ou vingt cinq navyres

bien armez; aultres d'aller avec l'homme du prince d'Orange, qui a

desjà fait avaller ses ourques et aultres vaysseaulx prez de

l'embouchure de cette rivière; aultres qu'ilz vont rencontrer le

bastard de Briderode, lequel, ayant avec quatre bons navyres de guerre

reconvoyé, de Hembourg jusques en la coste de deçà, une partie de la

flotte des Anglois qui s'estoit escartée par tormente, est descendu

prendre des rafreschissemens vers Aruich. Et semble à la vérité que

ceste troupe faict divers chemyns, mais Cavaigne au moins avec sa

compagnie prent celluy de la Rochelle, lequel Cavaignes va succéder à

la charge qu'avoit le conseiller Bourg, son beau frère, qui est décédé

en Angolesme le VIe de juillet, et emporte, à ce que j'entendz, sept

mille V{c}. {lt} esterlin, c'est vingt cinq mil escuz, qui est tout ce

qu'il a peu pratiquer pour ceste foys, provenant de la vante de cinq

cens miliers de métal, que les Anglois ont dernièrement aporté à leur

retour de Brouage.

[11] Le capitaine de Sore était amiral de la flotte des

protestants; il avait succédé au baron de La Tour, mort à la

bataille de Jarnac.

Et de tant qu'aulcuns ont estimé que toute ceste compaignie ensemble

pourroit faire le nombre de trois mil homes de guerre, j'ay esté

incontinent devers aulcuns seigneurs de ce conseil, qui d'advanture se

sont trouvez en ceste ville, pour leur remonstrer que l'embarquement

de tant d'hommes est chose fort contraire à la promesse, que la Royne,

leur Mestresse, et eulx m'ont dernièrement faicte, et que j'ay grande

occasion de ne leur donner jamais plus de foy, et d'escripre

dorsenavant à Vostre Majesté et de paix et de guerre tout aultrement

que je n'ay faict jusques icy.

A quoy ilz m'ont respondu qu'ilz ne peuvent croire que les choses

passent aultrement que la Royne et eulx me les ont promises, et que,

possible, à cause de ceste seconde flotte qui va en Hembourg, et du

partement de l'homme du prince d'Orange, lequel ilz n'estiment qu'il

prègne la routte de France, et aussi du partement d'aulcuns Françoys

qui à la vérité passent à la Rochelle, il y peult avoir bruict et

aparance d'ung plus grand embarquement qu'à la vérité il n'est; car

n'estiment qu'en tout y ayt plus de deux à trois cens hommes d'effect,

qui n'est nombre de quoy je doibve faire cas; et que du capitaine

Sores ilz n'en ont rien entendu, ny ne croyent qu'il soit de retour;

vray est qu'en ce temps ilz ne peuvent en façon du monde contenir

ceulx de la nouvelle religion; toutesfoys que, sur mon advertissement,

ilz mettront peyne de s'enquérir que c'est, affin d'y remédier.

Cependant, Sire, encor que je n'estime que cest apareil, qui sort

meintennant d'icy, soit pour faire grand effect en terre, si n'ay je

vollu faillir de vous en donner promptement adviz, et l'ay aussi mandé

aulx gouverneurs de voz places, qui sont sur la coste de dellà, affin

d'y prendre garde, et je vériffieray encores mieulx ce qui en est pour

les en advertir d'heure à aultre.

La dicte flotte pour Hembourg est desjà chargée de beaulcoup plus

grand nombre de draps que n'estoit la première, et sera preste de

sortir de ceste rivière le dernier de ce moys, soubz la conduicte de

deux grandz navyres de guerre de ceste Royne. Le bruict continue qu'il

s'en prépare une aultre pour la Rochelle; dont vous suplie me mander

si je offriray, de vostre part, à ceulx cy que vous les ferez fornir

de vins et sel, ez aultres endroictz de vostre royaulme, à pareilles

condicions qu'ilz les ont à la Rochelle, affin de leur interrompre ce

traffic. L'on a divulgué par tout ce royaulme que la Royne de Navarre

et monsieur le prince son filz, et ceulx de leur party, vous ont

envoyé offrir une soubzmission d'obéyssance par escript, de laquelle

le secrétaire Cecille m'a envoyé une coppie; et de tant qu'aulcuns des

grandz m'ont mandé qu'ilz ont opinion qu'elle a esté faicte par deçà,

parce qu'on l'a traduicte d'anglois en françoys, je la vous envoye

affin de veoir s'ilz la publient en aultre façon qu'ilz ne l'ont

faicte.

Les affaires de la Royne d'Escoce sont traversés de beaulcoup de

difficultez; mais je n'espère encores que bien de la fin d'iceulx, et,

possible, que les mesmes difficultez les establyront. Ceulx des Pays

Bas demeurent encores en suspens, et l'audience est différée à

monsieur l'ambassadeur d'Espaigne; néantmoins le desir de les accorder

ne se réfroydit aulcunement, ains s'eschauffe de plus en plus des deux

costez; dont ne reste que le moyen de le tretter, lequel demeure sur

la réputation à qui parlera le premier. Sur ce, etc.

De Londres ce XXVIe d'aoust 1569.

Tout présentement, le Sr. de Vassal vient d'arriver avec les deux

dépesches de Vostre Majesté, du XVe et XVIe du présent, aus quelles je

feray responce par mes premières.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 64 / 189 题