AU ROY.

Sire, cest apareil des quatre ourques et des trois aultres vaysseaulx,

qui debvoient sur la fin de la sepmaine passée sortir de la rivière de

Londres, ainsy que je le vous ay mandé par mes précédantes,

monstroient s'adresser ou contre voz subjectz, ou sur quelque endroict

de votre royaulme, parce que les Srs. de Jumelles, Du Doict, de Launay

de Bretaigne, le jeune Mouy, Sainct Fale, l'Allement naguières revenu

de la Rochelle, et aulcuns aultres Françoys, se randoient conducteurs

du Sr. Dolovyn, général de la flotte; dont s'estant trouvé le dict

Dolovyn et ses ourques en arrest, eulx aussi sont demeurez arrestez

jusques icy: mais ne tiennent pourtant leur entreprinse délayssée,

ains se préparent toutjour pour l'aschever, ayant desjà miz les armes,

les monitions, pouldres, vivres et encores quelques enseignes, que je

présupose estre de ces compaignies des Flamans qu'ilz prétendent

s'embarquer, et plus de cent cinquante pièces de fer de fonte, tout

dedans leurs vaysseaulx, et sollicitent au possible de faire lever le

dict arrest: ce que je crains bien fort qu'ilz obtiennent, car

j'entendz qu'à icelluy Doloyvn, quant il a dressé son équipage, le

capitaine Peletan, lieutenant de l'artillerye, luy a promiz fornir de

la Tour quelque quantité de pouldres, ung nombre de piques et de

haquebutes, et il aschapte des corseletz à la ville, qui n'est sans

que aulcuns de ce conseil luy tiennent la main en cella; lesquelz,

possible, n'en advouhent rien, meintennant que la chose est

descouverte, néantmoins ilz s'esforceront de faire que l'entreprinse

ne réuscisse vayne, comme desjà semble qu'on veuille permettre à

icelluy Dolovyn de sortir, en baillant caution ou bien prenant la

moictié des mariniers qui soyent de ce pays: à quoy il dict qu'il ne

veult condescendre. Je feray tout ce qu'il me sera possible pour

l'empescher, et cependant Vostre Majesté fera, s'il luy playt,

advertyr en la coste de Normandie et Picardie qu'on se tienne sur ses

gardes, et aussi à Brest et à Bourdeaulx; car il a esté tenu propoz

entre eulz de ces deux lieux.

La première flotte, que ceulx ci avoient envoyé en Hembourg est desjà

de retour dans ceste rivière, et dict on qu'elle vient assés bien

pourveue de merchandises aschaptées de dellà, ce qui contante

aulcunement les merchantz, et faict ung merveilleux playsir à ceulx de

la nouvelle religion, qui remonstrent par ce commancement de traffic

qu'on se pourra dorsenavant passer d'aller en Envers. Les navyres,

qu'on disoit que le duc d'Alve avoit faict armer en Olande et Zélande,

n'ont monstré aulcun semblant de les empescher; dont ceste segonde

flotte pour le dict Hembourg, qui est d'envyron XXV vaysseaulx, s'en

va partir plus confidentment le XXVe de ce moys, soubz la conduicte de

deux seulz navyres de guerre de ceste Royne, affrettez et avitaillez

aulx despens des merchans, comme asseurez qu'ilz ne trouveront point

de rencontre, bien qu'il semble que l'entremise d'accorder les

différantz des Pays Bas soit, despuys quelques jours, ung peu

réfroydie; et ceulx cy passent toutjour oultre à faire vandre les

merchandises des Espaignolz, dont en a esté vendu, despuys huict

jours, pour XX mil escuz en ceste ville, qu'on les estime valloir plus

de soixante mille. Je crains fort que l'argent de la dicte vante aille

à l'entretennement de la guerre de France ou aulx levées d'Allemaigne.

J'entendz que le comte de Mora, encor qu'il ayt proposé le faict de la

Royne d'Escoce en termes indifférantz, qui sembloient laysser le libre

jugement d'icelluy à ceulx de l'assemblée tenue à St. Jean Sthon le

XXVe du passé, a néantmoins faict, par les voix et suffrages de ceulx

de son party, qui s'y sont trouvez en plus grand nombre que les

aultres, que rien n'y ayt esté déterminé à l'advantaige de la dicte

Dame, et a envoyé ung simple messagier devers ceste Royne pour

s'excuser de ne pouvoir entendre à nul expédiant de la restitution de

la dicte Royne d'Escoce, sans offancer sa conscience et sans

préjudicier au petit Roy, son Maistre, et au bien du pays; et qu'il

estime l'avoir desjà assés estably pour le pouvoir deffandre par la

force: ce que monsieur l'évesque de Roz a opinion que ne sera aprouvé

de ceste Royne ny de ceulx de son conseil; dont, dans peu de jours,

nous en sçaurons la résolution, car je m'en vays pour cest effect, et

pour la restitution des prinses, trouver demain la dicte Dame, estantz

l'excuse du dict comte de Mora et la déclaration de Voz Majestez,

touchant le titre de ce royaulme, arrivez à poinct pour estre en mesme

temps trettez et débatuz avec la dicte Dame et les seigneurs de son

conseil. Sur ce, etc.

De Londres ce XVe d'aoust 1569.

Je viens tout présentement d'estre adverty qu'il a esté mandé à

monsieur l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, qu'il aura audience,

quant il vouldra, de ceste Royne, en faisant aparoir qu'il ayt receu

lettre du Roy Catholique, despuys celle que la dicte Dame luy a

escript cest yver en latin. Je ne sçay encores si le dict sieur

ambassadeur acceptera la dicte condicion. Je vous envoye la coppie

d'une nouvelle proclamation que la dicte Dame a faicte contre les

pirates.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 55 / 189 题