AU ROY.

Sire, pendant que la Royne d'Angleterre a séjourné à Richemont, Mr. le

cardinal de Chatillon, le vydame de Chartres, le Sr. Du Doict et le

Sr. Dolovyn, agent du prince d'Orange, ont esté souvant devers elle

pour luy faire plusieurs sollicitations au contraire de ce que, en ma

dernière audience, je l'ay instantment priée ne vouloir faire ny

souffrir estre faict en son royaulme au préjudice de la paix. Sur quoy

elle a assemblé ceulx de son conseil, lesquelz, à ce que j'entendz,

n'ont ainsy entièrement résolu les choses comme les aultres

desiroient, et ne m'ont du tout déboutté de mes justes remonstrances;

ce que je métray peyne de sçavoir plus en particulier et au vray. Tant

y a que le dict sieur Cardinal a mené, durant ce séjour, les seigneurs

de ce conseil faire bonne chère en son logis à Chin, et, ung jour de

la sepmaine passée, luy et les aultres députez de la Rochelle ont

aporté monstrer à la dicte Dame les bagues de la Royne de Navarre,

lesquelles elle a esté curieuse de veoir, et aulcuns orfèvres ont esté

appellés pour les priser: qui, à ce que j'entendz, les ont estimées

valloir soixante mil livres esterlin, c'est deux cens mil escuz; et

m'a l'on dict que la dicte Dame s'est excusée de prester rien dessus,

mais qu'on se retirât aulx merchans pour y trouver deniers, dont

semble que Me. Grassan, principal merchant de ceste ville, qui est

néantmoins facteur de la dicte dame, ayt prins la charge de faire

fornir sur icelles trente mil livres esterlin, c'est cent mil escuz;

et crains bien fort, nonobstant aulcuns empeschemens que l'on y a miz,

que la somme se trouvera: car il n'est possible de persuader qu'on

puysse ny doibve empescher les particulliers, qui veulent faire ce

secours et assistance à ceulx de leur religion.

Les quatre ourques, que j'ay cy devant mandé qu'on armoit en ceste

rivière, seront prestes dans dix jours; elles sont les mieulx

artillées qu'il est possible, et pourra en icelles et en deux aultres

floyns, que de mesmes l'on équipe, si c'est pour combat de mer, plus

de huict cens hommes, et si c'est pour mettre gens en terre, elles

sont capables d'en transporter plus de trois mille à la foys. J'ay

faict instance de ne les laysser sortir, et ay prié monsieur

l'ambassadeur d'Espaigne de s'y opposer aussi de son costé. A quoy,

pour mon regard, l'on m'a desjà aulcunement bien respondu; mais je ne

sçay si je les pourray arrester du tout, au moins les retarderay je

tant que je pourray, et feray prendre garde à leur embarquement pour

en donner adviz à Mr. le maréchal de Cossé. J'ay sceu que quelques

marinyers de Normandie sont venuz remonstrer à ceulx de la nouvelle

religion, qui sont par deçà, comme il a esté retiré beaulcoup de gens

de guerre de leur pays pour aller au camp, et qu'à ceste cause, s'ilz

veulent entreprendre de descendre en quelque endroict de leur coste,

ilz n'y trouveront grand résistance. A quoy, Sire, je vous suplie très

humblement de pourvoir; car il ne fault que bien peu d'aysance à ceulx

cy pour les convyer à nous mal faire.

Ces commancemens de sublévation, qui ont appareu en Suffoc et Norfolc,

ont miz toute ceste court en peyne, et est l'on bien fort après pour

descouvrir que c'est. Celle d'Irlande semble aller en augmentant, et

enfin le comte d'Ormont y a esté dépesché en poste. Milor Sideney y a

eu quelque commancement de victoire, où l'on dict qu'il a deffaict

trois cens hommes; mais j'entendz qu'il n'y avoit que douze ou quinze

soldatz, et que le reste estoit tout paysans qui ont esté surprins en

ung vilage.

Ceulx cy préparent une segonde flotte pour Hembourg, laquelle s'en va

desjà chargée, la plus part sur navyres ostrelins, bien que les

merchans de Londres ne se contantent guyères de la première, parce

qu'ilz n'ont encores vandu, à ce qu'ilz disent, que les gros draps de

petite valleur, et les fins draps de priz demeurent en séjour.

L'ambassadeur d'Espaigne ayant une foys demandé audience, et ne luy

ayant esté accordée, a esté en dellibération de n'en demander plus;

mais ceulx qui portent le faict de son Maistre en ceste court, l'ont

conseillé de la demander encores une foys, sans s'arrester à ces

sérémonies, et qu'ilz espèrent la luy faire ottroyer, ce qu'il n'a

ainsy proprement vollu faire, craignant un segond reffuz; mais par

prétexte de demander ung passeport pour une sienne dépesche en

Flandres, il a envoyé sonder si l'on luy vouldroit accorder la dicte

audience; je ne sçay encores que luy aura raporté son homme.

Le comte de Mora ayant mandé qu'il avoit assigné l'assemblée du

conseil d'Escoce au XXVe de juillet, pour accorder de depputez et de

mémoires, qu'on envoyeroit par deçà, a faict jusques à ceste heure

retarder icy les affaires de la Royne d'Escoce; mais j'entendz que

dans dix jours l'on est délibéré de procéder à l'expédition d'iceulx

avec les dicts depputez s'ilz viennent, ou sans eulx si ne viennent

pas, et d'y mettre une bonne fin. Sur ce, etc.

De Londres ce Ve d'aoust 1569.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 49 / 189 题