A LA ROYNE.

Madame, j'ay miz peyne de faire, jour par jour, entendre à Voz

Majestez l'estat des choses de deçà, et les vous ay quelque foys

mandées diverses, sellon que diversement je les ay veues advenir, et

néantmoins toutjour telles que vous en avez peu clairement juger le

mesmes succez, qui, despuys jusques à ceste heure, s'en est ensuyvy;

meintennent, Madame, vous entendrez à quoy elles s'acheminent, et

cognoistrez par ce que j'en escriptz au Roy et par le mémoire que j'ay

baillé au Sr. de Vassal, présent porteur, et par ce que je luy ay

donné charge de vous en dire, qu'elles sont en ung poinct où il ne

nous fault estre ny endormiz ny paresseux. Je ne deffauldray envers

ceste Royne et ces seigneurs de toutz les offices, sollicitations et

remonstrances, qui sont nécessaires à la paix, et, pour cest effect,

je verray la dicte Dame et eulx encores une foys, avant qu'ilz

s'esloignent à leurs progrez; et, avec le contenu de voz lettres, du

IXe du présent, qui m'aydera beaulcoup de l'entretenir sur voz

nouvelles et sur la restitution des biens de ses subjectz à Roan, je

tretteray des aultres matières qui me tiennent en doubte d'elle, et

métray peyne de descouvrir ce qu'elle en a en son intention, sans

obmettre de luy toucher ung mot de ce que me mandez de son

ambassadeur, pour lequel elle s'est advancée de me faire la pleincte

que verrez en la lettre du Roy; et je vous suplie très humblement,

Madame, que, pour l'honneur de sa Mestresse et pour servir au temps,

il vous playse uzer et faire user si dignement envers luy qu'il n'ayt

aulcune juste occasion de se plaindre, voulant hardyment sa dicte

Mestresse qu'il vous rande entier compte de ses actions, et que vous

les veuillez entendre de luy mesmes, sans adjouxter foy à ce qu'on

vous en pourra raporter; car elle m'a asseuré luy avoir fort

expressément commandé de déposer toute affection qu'il pourroit avoir

à ceulx de sa religion, pour faire nettement sa charge; et qu'elle

entend qu'il ayt à la vous randre bien agréable et non aulcunement

suspecte.

Je suys bien ayse de pouvoir monstrer à la dicte Dame la déclaration,

que le Roy m'a envoyée touchant la restitution des biens des Anglois à

Roan, car desjà elle s'estoit deux foys prinse bien aigrement à moy de

ce que je l'avois hastée d'envoyer ses députez par dellà, lesquelz

mandoient qu'ilz n'y avoient esté ny bien receuz, ny bien responduz;

et je craignois que sur noz difficultez elle s'accommodât plus

facilement avec aultruy, pour tant plus convertir ses entreprinses à

nostre dommaige; mais elle verra par la dicte déclaration la franchize

et intégrité, dont Voz Majestez uzent envers elle, et au moins aurez

vous d'aultant constitué vostre cause en bonne foy et équité, et Dieu

renversera le tort et injustice qu'on vous y vouldra faire; vous

supliant au reste, Madame, ouyr et croyre ce que le dict Sr. de Vassal

vous dira de ma part, et je prieray dévottement le Créateur, etc.

De Londres ce XXVIIe de juillet 1569.

MÉMOIRE AU SR. DE VASSAL de ce qu'il dira de ma part, oultre le

contenu de la dépesche, à Leurs Majestez;

Qu'on pourvoit icy ez ordonnances de la justice et des armes, et en

tout aultre règlement du pays, que rien ne s'y face au désadvantaige

de ceulx de la nouvelle religion, ains les ministres et évesques

tiennent fermement la main, avec l'assistance d'aulcuns d'auprès de

ceste Royne, que les déterminations du conseil aillent toutjour à leur

proffict et faveur.

Dont, puys naguières, s'est ensuyvy le commandement qu'on a faict aulx

officiers de ceste Royne et toutz aultres, qui sont à ses gaiges et à

son priviliège, de se réconsilier aulx évesques, et de recognoistre et

advouer la dicte Dame pour suprême chef de l'églize de ce royaulme, et

luy en prester le sèrement;

Avec grand aguet que nul soit miz en charge, ny commis au gouvernement

des provinces, portz et places, ny soit estably capitaine aulx levées,

monstres et descriptions d'hommes et d'armes qui se font, qui ne soit

de la dicte religion.

Vray est que faisant naguières telle différance de personnes, l'on a

senty qu'il y avoit, dans l'opinion du monde, de la contradiction et

anymosité grande, dont la susdicte ordonnance de recognoistre la dicte

Dame pour suprême chef de l'esglize n'a passé en avant.

Et, encores despuys deux mois, ayant esté non seulement permiz mais

expressément commandé par toutes les provinces, de se pourvoir

d'armes, nomméement de haquebutes, et de s'exercer à icelles, l'on

va, à ceste heure, ez lieux plus suspectz, par ce que les catholiques

s'y pourvoyoient et s'exerçoient plus curieusement que les aultres,

retirant peu à peu les dictes armes des mains du peuple, pour les

mettre soubz la garde des officiers, qui sont toutz, comme dict est,

de la nouvelle religion.

Ainsy se manifeste la division dans ce royaulme, laquelle se norryt et

prend, chacun jour, acroissement par la menée de ceulx qui aspirent au

gouvernement des affaires, et par ceulx qui prétendent à la succession

de ceste coronne, lesquelz commancent desjà, tout à descouver,

pratiquer leurs partizans; et pareillement pour la contradiction qui

se veoyt à conseiller d'un costé, et dissuader de l'aultre, l'accord

des différantz des Pays Bas; et surtout pour le manifeste support

qu'aulcuns font aulx affaires de la Royne d'Escoce contre d'aultres,

qui fermement s'y opposent;

Entreprenans, les ungs et les aultres, de tant plus ouvertement

poursuyvre leurs menées, que chacun party a plusieurs argumens pour

soubstenir et débattre ce que plus il prétend, et plusieurs sans

dangier ozent bien se déclairer pour la cause qu'ilz estiment la

meilleure.

Les seulz affaires qui concernent meintenent la France, qui sont deux

principallement, demeurent sans deffaveur, parce qu'en l'ung, lequel

est de la religion, l'on est contrainct de suyvre les décretz et

ordonnances de certain parlement, cy devant tenu en ce royaulme contre

la religion catholique, à laquelle encor que plusieurs en leur ceur

portent toute faveur, ilz ne s'ozent néantmoins monstrer adversaires

de la nouvelle.

Et au segond affaire, lequel est de Callais, toutz, d'ung mesme

vouloir et d'une mesme opinion, concourent à ce qui met en avant pour

le recouvrer, et semble que ceulx, qui ont maulvaise intention,

bastissent sur ce dernier prétexte des entreprinses pour le premier,

et font à cest effect dresser les apareilz que nous voyons, lesquelz

sont en l'estat que j'ay cy devant escript.

Je travailleray bien, aultant qu'il me sera possible, d'interrompre et

divertir leurs menées par toutz les meilleurs moyens, que j'estimeray

y pouvoir servir, ainsy que, ez trois ou quatre dernières audiences,

je n'ay obmiz de remonstrer à ceste Royne par propos nullement

recerchez, ains sur la suyte des siens, bien vifvement le bien de la

paix, et le mal et ruyne qui luy adviendroit de la rompre, et qu'elle

se pouvoit plus prévaloir de la présente amytié du Roy, qu'elle ne

fera de proffict d'une guerre incertaine et trop dobteuse, si elle le

provoque à estre son ennemy; et luy ay admené toutz les argumens que

j'ay peu pour luy oster l'opinion de la ligue, qu'on luy faict acroyre

des catholiques; mais encor qu'elle se laysse quelque foys bien

disposer, je cognois néantmoins qu'après qu'elle a conféré mes propoz

avec aulcuns, qui sont auprès d'elle, ilz luy représentent tant de

dangiers, et luy admènent tant de persuasions au contraire, que bien

souvant ilz la divertissent.

Naguières, au partir d'elle, m'estant arresté en la salle de présence

avec les seigneurs de son conseil, pour aulcuns affaires des merchantz

françoys, Me. Cecille, parmy les aultres, me dict tout hault que

j'avois prins grand peyne de vouloir monstrer à la Royne, sa

Mestresse, qu'il n'y avoit poinct de ligue entre les catholiques, qui

estoit trop notoire qu'elle estoit faicte et jurée, et encor que le

Roy fût meintenent seul en campaigne, les aultres princes néantmoins

concouroient d'intelligence avec luy, et le Pape et le Roy d'Espaigne

y avoient leur exprès secours, et que, à ce que j'avois remonstré que

le dict secours n'arguoit rien de la dicte ligue, pour ce que, si elle

estoit, les dictz princes auroient desjà armées en leur nom aulx

champs;

Qu'on sçavoit bien, quant au Pape, qu'il y avoit miz tout ce qu'il

pouvoit, car ses moyens n'estoient pas grandz; que l'Empereur n'avoit

grand pouvoir en Allemaigne pour arrester les reytres, comme je disois

qu'il eust faict, si la dicte ligue eust esté faicte; ains estoit

l'authorité ez mains des princes de l'empire, lesquelz il ne pouvoit

empescher qu'ilz ne missent hors du pays aultant de gens de guerre,

comme ilz en vouldroient tirer pour la deffance de leur religion; et

que le Roy Catholique ne pouvoit, à cause des Mores, envoyer plus de

forces d'Espaigne que celles qui en estoient desjà dehors, ni le duc

d'Alve n'ozeroit mettre ensemble tant d'Allemans et de Flamans qu'ilz

se trouvassent plus fortz que les Espaignolz, car ne s'y vouloit fyer;

et de sortir avec les dictz Espaignolz hors du pays, il craignoit trop

une révolte qui l'empeschât d'y rentrer; et par ainsy que, y dominant,

à ce qu'il disoit, en tyran, il estoit contrainct d'y demeurer assidu

à le garder. Par ainsy, les aultres princes, par l'aparance d'ung

petit secours, faisoient au Roy seul soubstenir toute ceste guerre.

Je luy ay respondu qu'on ne debvoit estimer le Roy si mal conseillé,

s'il y avoit ligue, qu'il vollût prandre sur luy tout le hazard et

toute la charge d'icelle, pendant que les aultres demeureroient

asseurez dans leurs estatz à juger des coups; et qu'il estoit très

certain que le Roy ne prétendoit, par les armes qu'il avoit

meintennant en la main, que de recouvrer l'obéyssance de ses subjectz,

et que ce qui sembloit le monstrer tant adversaire de la nouvelle

religion estoit parce qu'il ne voyoit point d'aultres, qui luy

menassent la guerre, ny qui s'oposassent à ses desirs et intentions en

son royaulme, ny qui missent son authorité en débat, que ceulx de la

dicte religion.

A cella il m'a aigrement répliqué que, si le Roy n'estoit droictement

armé contre leur religion, laquelle il voyoit bien que beaulcoup de

princes, de peuples et de nations, qui l'avoient desjà receue, se

mettoient en avant pour la soubstenir, et qu'il ne serchât, comme je

disois, que le droict de son authorité, pour quoy reffuzoit il donques

les honnestes et advantaigeuses propositions de paix, que la Royne, sa

Mestresse, et les princes d'Allemaigne luy avoient mises en avant, ou

pourquoy ne faisoit il cognoistre que les aultres se plaignoient à

tort; car toutz les gens de bien du monde concourroient en sa faveur,

et à luy offrir secours et assistance contre ceulx qui n'auraient

aultre tiltre que de rebelles?

Je luy ay respondu qu'il n'estoit raysonnable que telle proposition de

paix vînt d'ailleurs que de l'humble suplication et parfaicte

obéyssance des subjectz; car aultrement elle seroit honteuse au Roy,

mais, s'ilz commançoyent par là, ne failloit doubter que le Roy ne se

portât envers eulx comme prince clément et bénigne; et que le dict

secrétaire Cecille le debvoit remonstrer à Mr. le cardinal de

Chastillon, à qui il parloit souvant, affin qu'il plyât son frère à ce

debvoir: car, si sellon icelluy il ne posoit avec humilité les armes

soubz la confiance du Roy, il failloit ou que les huguenotz eussent le

dessus des Roys, ou que les Roys vinssent à boult des hugnenotz, et

que les ungs fussent la ruyne des aultres.

Là s'eslargirent trois ou quatre d'entre eulx en beaulcoup de grandz

propos, qui monstroient ne tenir à eulx qu'on n'entreprînt tout

promptement ung voyage en France, et de tant qu'ilz ne se pouvoient

tenir de blasmer le temporisement qu'on en faisoit, ilz donnoient à

cognoistre qu'on temporisoit, et qu'on attendoit seulement l'occasion,

[ce qui] se descouvre assés par l'armement qu'ilz tiennent prest; et

je crains fort, si la guerre de Guyenne s'aproche vers la mer de deçà,

qu'ilz la facent lors paroistre, ou bien, si le duc de Cazimir descend

en Picardye, lequel de Cazimir l'on estime qu'il entreprendra ceste

guerre en son nom, mais qu'il la fera avec les deniers de ce royaulme.

Et semble que plusieurs, icy, ayent opinion que le dict duc de Cazimir

descendra au dict pays de Picardie, au moins fault il faire estat

qu'il marchera suyvant ce que ceste Royne naguières m'en a dict,

laquelle m'en a parlé en certaine façon qu'elle a monstré le tenir

tout asseuré. Et bien que despuys elle se soit rétractée, disant

qu'elle l'avoit seulement ouy dire, mais qu'elle m'en feroit bien tost

sçavoir la certitude, qui luy en seroit mandée par les prochaines

lettres d'Allemaigne, le comte de Lestre m'a despuys mandé que

Quillegrey avoit escript que le dict duc avoit quatre ou cinq mille

chevaulx et six mil lansquenetz toutz prestz; ne restoit plus que

quelque argent pour se mettre incontinent en campaigne.

Et je sçay, par adviz bien certain, qu'il a esté escript au dict

Quillegrey, lequel sembloit estre en termes de s'en revenir, qu'il

n'ayt encores à bouger de Hembourg, et que, nonobstant les difficultés

qui se sont jusques icy trouvées sur la forniture des 40 mil livres

esterlin, vallans 133 mil escuz, qui debvoient estre miz en ses mains,

pour les bailler de dellà, desquelz, à la vérité, l'on avoit trouvé

moyen d'aulcunement révoquer, à tout le moins retarder le payement,

qu'il sera donné ordre qu'il les aura du premier jour; et qu'aussitost

qu'il entendra que le dict duc de Cazimir marchera, qu'il ne faille de

l'aller trouver, et de l'accompaigner et suyvre nomméement en son

voyage de France.

Laquelle intelligence de ceulx cy avec le dict duc de Cazimir me faict

doubter qu'ilz ayent ensemble projecté quelque entreprinse en mesmes

temps, et que ceulx cy tiennent prestz ces douze grandz navyres de

guerre et tout ce grand équipage, qui est retourné de la Rochelle,

pour l'exécuter; car desjà l'on parle de retourner à la mer, et

aulcuns pirates, à tiltre de merchans, s'y sont desjà miz.

Mesmes, il m'est venu, despuys deux jours, ung advertissement de lieu

bien notable, lequel m'a esté confirmé, despuys une heure, par

l'ambassadeur d'Espaigne, comme l'on a escript à monsieur l'Admyral

qu'il face tout ce qu'il pourra pour conduyre son armée en Picardie ou

Normandie, et qu'il se trouvera douze ou quinze mil Angloys, prestz de

se mettre en mer pour le favoriser, et que cependant l'on luy

assemblera une bonne somme de deniers sur les bagues de la Royne de

Navarre.

Je ne sçay si, par l'entremise d'aulcuns seigneurs qui se monstrent

ennemys et contraires de telles entreprinses, lesquelz je ne fauldray

de bien employer, et par la survenue des affaires d'Irlande, et

qu'encores les différans des Pays Bas, ni ceulx d'Escoce, ne sont bien

accommodez, nous pourrons évitter une partie de cest orage, ou au

moins déclaration de guerre; tant y a que je desire qu'on contante

aulcunement la dicte Dame sur la délivrance et restitution des biens

de ses subjectz, affin de nous constituer toutjours en meilleure

cause, et ne luy donner l'occasion à elle, par noz difficultez, de

s'accommoder plus facillement avec aultruy, pour tant plus convertir

ses entreprinses à nostre dommaige.

Elle est travaillée, à la vérité, en Irlande par le frère du comte

d'Esmont, lequel comte estant dettenu en la Tour de Londres à la

poursuyte, comme on dict, du comte d'Ormont, milor Sideney, gouverneur

d'Irlande, a faict appeler son dict frère pardevant luy pour venir

respondre de certains excez, et l'a faict aussi convenir sur la

restitution d'aulcunes terres, que aulcuns Anglois aclament leur

apartenir par donnation des roys d'Angleterre, lorsqu'ilz conquirent

le pays, ayant esté mandé de les adjuger à la partie qui en exibera

meilleur tiltre, là où n'estant accoustumé d'uzer au dict pays

d'aultres tiltres ny documens que de quelque preuve d'ancienne

possession par tesmoing, le dict frère n'a compareu à l'une ny

l'aultre assignation, dont voulant le gouverneur procéder contre luy

comme rebelle, il s'est miz aulx champs; et le jeune frère du comte

d'Ormont s'est joinct avecques luy, ensemble Estuquetay, qui despuys a

esté prins et admené en ceste ville; tant y a que le dict d'Esmont,

avec l'ayde de ceulx qui demandent la messe, est demeuré maistre de la

campaigne et a prins deux fortz sur le gouverneur et va toutjour

gaignant pays.

Aussi s'entend que le Chef Onel a accordé mariage avec la veufve ou

avec la fille de feu Jammes Maconel d'Escoce, et que mille ou douze

centz Escossoys saulvaiges, catholiques et bons soldatz, s'aprestent

de passer en Irlande, pour se trouver aulx nopces, ce qui met ceulx

cy en doubte qu'ilz y veulent attempter quelque chose.

Et faict ceste Royne dilligence d'envoyer promptement le secours de

trois mil hommes, que j'ay cy devant mandé, avec bon nombre de toutes

monitions de guerre, et a l'on, ces jours passez, arresté par tout ce

royaulme les vagabondz et gens sans adveu, pour aussi les y envoyer,

dont l'on en a assemblé ung bon nombre.

L'ambassadeur d'Espaigne, qui est meintennant sans gardes, et est

visité de ceulx qui ont affaire à luy, bien qu'il ne sorte encores de

son nouveau logis, a desjà donné satisfaction de luy à ceste

princesse, ainsy qu'elle mesmes me l'a dict, c'est qu'il a excusé

aulcunes siennes lettres, qui sembloient l'avoir offancée, disant

qu'elles ont esté prinses en aultre sens qu'il n'avoit onques entendu

les escripre, et que toutjour il avoit honnoré la dicte Dame et desiré

conserver la paix et amytié qu'elle a avecques le Roy, son Maistre, et

pareillement la dicte Dame l'a faict satisfaire à luy sur sa

détention, et qu'elle ne l'avoit commandé, sinon pour la démonstration

tant violante qu'avoit commencée le duc d'Alve, comme s'il eust vollu

passer à une manifeste déclaration de guerre, et qu'il sembloit que le

tout fût procédé du dict ambassadeur, mais puysque l'ung et l'aultre

monstroient, à ceste heure, qu'ilz n'avoient que toute bonne affection

à l'entretennement de la paix, elle vouloit bien donner à cognoistre

au dict ambassadeur que, y procédant ainsy sellon le debvoir de sa

charge, il ne recepvroit que toute faveur et gracieuseté d'elle, ainsy

que, de ceste heure, elle le gratiffioit très volontiers de sa

liberté.

Et semble qu'il a esté raporté à la dicte Dame que le Roy d'Espaigne

a mandé au duc d'Alve de ne prendre aulcune deffiance d'elle, ny

penser qu'elle luy veuille mouvoir guerre, parce qu'il ne pouvoit

croyre qu'elle ne se souvînt de l'obligation de la vie, qu'elle luy

debvoit, de la luy avoir saulvée, lors qu'à grand difficulté, quant il

estoit en ce royaulme, il avoit interrompu et faict révoquer le

jugement de mort, qui estoit desjà tout conclud et arresté contre

elle[9].

[9] A son arrivée en Angleterre, au mois de juillet 1554,

Philippe avait obtenu de la reine Marie, qu'il venait épouser, la

grâce d'Élisabeth, retenue prisonnière par sa soeur depuis le 11

mars, comme ayant trempé dans la conjuration de Thomas Wyatt, qui

avait déjà servi de prétexte à l'exécution de Jeanne Gray.

La difficulté de l'affaire des Pays Bas a tenu, jusques icy, à

certains poinctz, qui empeschoient bien fort l'accord;--premièrement,

à l'offance que la dicte Dame sentoit, tant de ces lettres qui avoient

esté escriptes d'elle, que de la saysie des biens et personnes de ses

subjectz en Envers, et de l'injure faicte à son ambassadeur en

Espaigne;--secondement, à l'opinion du secrétaire Cecille, lequel

ayant descouvert que le duc d'Alve et le dict ambassadeur menoient une

pratique pour le débouter de son lieu, il s'esforceoit de disposer

contre eulx, en tout ce qu'il pouvoit, la volonté de sa Maistresse et

les affaires de ce royaulme;--tiercement, à la restitution des

prinses; mais estant ce dernier en bonne voye de composition au grand

advantaige de ceulx qui possèdent le butin, et le secrétaire Cecille

racointé au dict ambassadeur, facillement l'on est parvenu au premier

qui estoit d'adoulcir l'offance que sentoit la dicte Dame.

Or, les articles proposez là dessus par le Sr. Ridolphy, lesquelz j'ay

sommairement couchés en ung mémoire, que j'ay envoyé le XXIe du

passé, ont esté publicquement présentez en ce conseil, et les

remonstrances du dict Cecille, lesquelles on disoit qui seroient fort

contraires à iceulx, ne tendent que à ce qui s'ensuyt:--premièrement,

à debvoir commancer l'accord par eslire des arbitres sur la dicte

restitution, à ce qu'elle soit esgallement faicte et sans fraulde, et

que le priz des choses qui ne pourront estre restituées soit

raysonnablement faict;--segondement, à lever les gravesses, toles et

impostz miz en Envers sur les Anglois;--tiercement, à réformer aulcuns

chapitres des anciens trettez, jouxte ce qui en fut remonstré à la

dernière conférance de Bruges, en l'an 1561;--et, pour le quatriesme,

à rendre l'accoustumée liberté et priviliège à l'ambassadeur de la

dicte Dame en Espaigne, et à son agent en Flandres, si elle se

détermine d'y en envoyer;--lesquelles choses pourront bien, possible,

avant qu'elles soyent bien discutées, aporter quelque longueur, mais

non empescher la conclusion de l'accord.

Et j'entendz que desjà un Sr. Thomas Fiesque, qui est naguières venu

de Flandres, et le Sr. Anthoine de Goaras, merchant espaignol, ont

charge, l'ung de composer de l'argent, et l'aultre des merchandises

qui ont esté prinses aulx particulliers, de quoy semble qu'ilz feront

merveilleusement bonne et grasse la condition d'aulcuns seigneurs de

ceste court; et, quant à la restitution des choses advouhées par les

deux princes, et aussi touchant l'injure publique, dont l'ung et

l'aultre se plaignent, cella sera remiz aulx depputez qui n'y auront

grand peyne.

Les affaires de la Royne d'Escoce demeurent en suspens, attandant la

déclaration, que Monsieur, frère du Roy, envoyera sur la cession,

qu'on dict qu'elle luy a faicte du tiltre de ce royaulme, et atandant

aussi les depputez, que le comte de Mora doibt envoyer, lesquelz il

n'a peu encores dépescher pour estre occupé ez parties du Nort, bien

qu'il s'entend que les comtes d'Arguil et de Honteley se soyent

accommodez avecques luy.

Et incontinent après le retour du dict Bourtic, et l'arrivée des dictz

depputez, j'espère qu'on commancera de procéder, à bon escient, au

restablissement et restitution de la dicte Dame, à quoy on a miz grand

peyne de bien disposer la Royne d'Angleterre; et semble que la

dilligence et vifve sollicitation, que les principaulx de ce royaulme

luy en font, l'ayent réduicte à n'y pouvoir plus contradire ny

dissimuler, et mesmes le secrétaire Cecille, qui sembloit y

contrarier, porte meintennant le faict, et est à espérer que non

seulement elle recouvrera son royaulme, mais qu'on l'asseurera du

tiltre et succession de cestuy cy après le décès de sa cousine; et à

cella se déclairent les principaulx du pays, et y concourt la faveur

du peuple, et s'estime que la Royne mesmes d'Angleterre, encor qu'il

luy en face, possible, bien mal au cueur, n'entreprendra pourtant de

s'y opposer.

AULTRE MÉMOIRE AU DICT Sr. DE VASSAL.

Despuys deux moys, aulcuns seigneurs de ce conseil m'ont faict dire

que, se trouvant la Royne d'Angleterre pressée par ses subjectz de

prandre aulcun bon ordre sur les différantz des Pays Bas et sur la

souspeçon de guerre où l'on vivoit avecques la France et l'Espaigne,

et aussi sur les affaires de la Royne d'Escoce, pareillement à

déclairer son successeur et à restablir le commerce de la mer à ses

subjectz, finallement à réprimer ceste sublévation commancée en

Irlande en dangier qu'elle la voye bien tost s'estendre plus avant si

elle ne pourvoit promptement à tout ce dessus;

La dicte Dame, pour aulcunement se démesler de si grandes difficultez,

avoit pensé qu'elle feroit mettre en avant aulcun propos de son

mariage avecques le Roy, ou bien avecques le Roy d'Espaigne, dont,

possible, j'en ouyrois bien tost parler, mais qu'il failloit que je

demeurasse tout adverty de n'en croyre rien, car ce n'estoit que pour

amuser le monde et gaigner le temps.

Et le XXVIIIe du passé, en une audience que je heuz de la dicte Dame,

sur la fin des propoz elle me demanda si les nouvelles qu'on disoit de

ces mariages du Roy avec la seconde de l'Empereur, et de l'aynée avec

le Roy d'Espaigne, estoient véritables; à quoy je répondiz que je n'en

sçavois du tout rien, et qu'il ne m'en avoit esté mandé ung seul mot

de France;

Mais que, avant partir, j'avois bien sceu qu'il avoit esté quelque

foys parlé de l'aynée avec le Roy, et que mal ayséement, s'il y avoit

miz affection, vouldroit il meintennant entendre à changer; mais que

j'estimois que là où il estoit à ceste heure, l'on y parloit bien

d'aultre matière que de nopces. Ce que je luy vouluz dire ainsy,

sentant la grande jalouzie qu'elle a, quant elle entend que leurs

Majestez Très Chrestienne et Catholique s'allient ainsy plus

estroictement entre eulx.

Elle me répliqua qu'on luy avoit dict que les choses en estoient si

avant qu'elles valloient aultant que faictes, adjouxtant que le Roy et

Monsieur estoient à ceste heure de taille et de force, et si

parfaictement sains et en bonne disposition, qu'il n'y avoit plus

dangier de les maryer, et que, à manyer armes et estre bien à cheval,

le Roy ressembloit desjà le feu Roy, son père, qui avoit esté le plus

adroict prince de son temps, et Monsieur avoit changé ses coustumes de

court en aultres plus braves et difficiles entreprinses, qui faisoient

merveilleusement bien parler de luy.

Je miz peyne de confirmer son honneste discours le plus à la louange

de l'ung et de l'aultre, sellon la vérité, que je peuz, et après, elle

suyvit à me dire que premièrement pour le Roy, et puys pour Monsieur

l'on avoit quelque foys miz en avant le party de la princesse de

Portugal, et qu'au regard de celluy là elle ne seroit encores estimée

hors d'eage.

Je luy diz que ung chacun à la vérité s'esbahyssoit bien fort comme

elle faisoit tant de tort aulx grandes qualitez, que Dieu avoit miz en

elle, de beaulté, de sçavoir, de vertu et de grandeur d'estat, pour ne

vouloir laysser aulcune belle postérité après elle pour y succéder;

Que nul ne debvoit pas trouver mauvais qu'elle y vollût bien penser,

puisque Dieu luy avoit donné de quoy pouvoir eslire: car n'y avoit

prince qui ne s'estimât bien heureux, si elle le vouloit choysir, et

que aussi croyois je, à la vérité, qu'il fauldroit qu'elle en vînt là

d'elle mesmes, parce que nul ne s'ingèreroit dorsenavant de s'y

offrir, mais que je voulois bien dire qu'à faire une bonne et droicte

eslection, je ne voyois qu'il y eust rien de meilleur, ny plus

desirable en toute la chrestienté, pour les princesses à marier, que

ces trois princes de France, filz du Roy Henry, dont l'aisné estoit

très digne Roy, vray successeur de son père, le second tant royal en

toutes sortes qu'il ne luy failloit qu'une coronne, et le troisiesme

correspondroit sans doubte à ses deux aisnez.

Elle respondit que le Roy ne vouldroit poinct d'elle, et qu'il se

tiendroit tout honteux de monstrer, à une entrée à Paris, une Royne

pour sa femme, qui parût si vieille qu'elle feroit, et qu'elle

n'estoit plus en eage pour sortir de son pays, comme avoit faict la

Royne d'Escoce, quant on la porta bien jeune en France.

Je diz que, quant ung tel ou semblable mariage adviendroit, qu'il se

commanceroit la plus illustre lignée qui eust esté, mille ans a, au

monde de l'extraction des deux plus nobles et plus anciennes coronnes

des chrestiens, et qu'il sembloit à son propoz qu'elle eust cy devant

accusé les ans du Roy et que meintennant elle vollût accuser les

siens;

Mais ainsy qu'elle s'estoit bien conservée contre ses ans, de sorte

qu'ilz ne luy avoient rien emporté de sa beaulté, ainsy le Roy et

Monsieur avoient si bien aproffité les leurs, qu'ilz avoient acquiz

beaulté, force et taille, telle qu'ilz estoient hommes toutz

parfaictz;

Et qu'il debvoit prandre envye à la dicte Dame de faire une entrée à

Paris, car elle y seroit la plus honnorée, et bien venue, et bénye, de

ce bon et grand peuple et de toute la noblesse de France, qu'en lieu

où elle pourroit aller en tout le reste du monde; et, s'il luy estoit

grief de passer la mer, possible, entreprendroit quelcun de faire ung

si heureux voyage par deçà qu'elle en auroit très grand playsir et

contantement.

«Je ne sçay, dict elle, si la Royne l'auroit agréable, car, possible,

veult elle une belle fille si jeune qu'elle la puysse dresser à son

playsir.»--«Je sçay, respondiz je, que la Royne est si bénigne, et

d'une si humaine et gracieuse conversation, que toutes deux n'auriez

rien plus agréable au monde que d'estre toutjour ensemble, et de

complaire l'une à l'aultre, tesmoing l'honneur et respect qu'elle a

toutjour porté à la Royne d'Escoce et qu'elle luy porte encores.»

Au partir de la dicte Dame, Me. Cecille me toucha ung mot des dictz

mariages, sur lesquelz tant pour monstrer aulcune bonne affection

envers la Royne, sa Mestresse, que pour ne luy laysser une opinion de

tant d'alliance et d'intelligence de nostre part avec le Roy

d'Espaigne, que cella la fît recourir à luy pour d'aultant se retirer

de nous;

Je luy esloigniz assés le party de la seconde de l'Empereur, et luy

diz que je voullois tretter avecques luy d'ung aultre mariage, qui

seroit le plus à propos du monde, pour l'establissement de ces deux

royaulmes et pour la paix universelle de la chrestienté;

Et est attandant que nous en trettions ung jour privéement ensemble,

dont plairra à la Royne me mander si ce sera sellon le propos, que Sa

Majesté m'en tint à mon partement, en quoy luy plairra considérer cest

aultre discours qui s'en suyt.

TROISIÈME MÉMOIRE AU DICT Sr. DE VASSAL.

Les principaulx de ce royaulme tiennent pour résolu que leur Royne ne

se mariera jamais, et quant bien elle en feroit quelque semblant, ce

ne seroit que pour amuser le monde affin que ses subjectz ne la

pressent de déclairer son successeur à la couronne.

Lesquelz subjectz l'en ayant bien fort pressée, au dernier parlement,

qui a esté tenu en ce royaulme, elle leur a usé de tant d'artiffices

qu'en monstrant de les en vouloir contenter, elle s'en est entièrement

démeslée.

Ayant une foys aproché le propos avec l'Archiduc jusques à dresser les

articles et conventions matrimonialles, et envoyer le comte de Sussex

jusques devers l'Empereur, et puy l'a acroché sur le prétexte de ne

pouvoir ottroyer au dict Archiduc, ny à ceulx de sa mayson, aulcun

exercisse de la religion catholique, de tant que en ung parlement, qui

sur le faict de la religion avoit esté auparavant tenu, elle s'estoit

obligée de n'ottroyer jamais chose semblable en ce royaulme.

Et despuys, pour le rompre du tout manda à l'Empereur que, quant elle

auroit volonté de prandre party, ce ne seroit d'ailleurs que de la

mayson d'Autriche, mais que pour son indisposition elle estoit résolue

de n'entendre du tout à pas ung jusques à ce qu'elle se trouvât plus

sayne.

Peu de temps après, s'estant le comte d'Arondel vollu esclarcyr de ce

qui estoit entre la dicte Dame et le comte de Lestre, et si cella

estoit occasion de luy faire ainsy rejecter toutz aultres partys, il

persuada au duc de Norfolc, qui est le premier et plus authorisé de ce

royaulme, de dire au dict [comte] de Lestre:

Que, pour le debvoir qu'il avoit à la Royne, sa Mestresse, et à sa

coronne, comme vassal, et conseiller d'icelle, et encores comme amy du

dict [comte] de Lestre, il luy vouloit bien dire que, s'il y avoit

quelque chose si advancée entre la dicte Dame et luy qu'il se peult

asseurer de l'espouser, qu'il le dict ouvertement et qu'il commançât

d'y procéder en quelque bonne façon, qui fût décente, et convenable à

la grandeur et importance d'ung tel mariage, et que, de sa part, il

luy promettoit de luy estre aydant en tout ce qu'il pourroit; mais,

s'il n'y avoit rien de tel, qu'il advisât de se déporter dorsenavant

de la familiarité, et trop grande privaulté, dont il avoit usé jusques

icy, et de se contanter d'estre grand escuyer, et d'avoir plus

d'avancement que nul aultre, sans attampter à l'honneur de la coronne,

ny gaster celluy de leur Mestresse; car il le vouloit bien advertir

tout franchement, que la noblesse ny les subjectz du royaulme

n'estoient pour le luy souffrir;

Et le taxa de ce qu'ayant l'entrée, comme il a, dans la chambre de la

Royne, lorsqu'elle est au lict, il s'estoit ingéré de luy bailler la

chemise au lieu de sa dame d'honneur, et de s'azarder de luy mesmes de

la bayser, sans y estre convyé.

A quoy le dict [comte] de Lestre respondit qu'il le remercyoit, et se

tenoit obligé à luy plus que de la vie, pour l'advertissement qu'il

luy donnoit, et qu'à la vérité, la Royne luy avoit monstré quelque

bonne affection, qui l'avoit miz en espérance de la pouvoir espouser,

et d'ozer ainsy user de quelque honneste privaulté envers elle; dont,

par l'offre que le dict duc luy faisoit d'ayder son entreprinse, il le

constituoit en la plus grande obligation qu'il pouvoit jamais avoir à

homme du monde, mais le prioyt de luy donner temps qu'il s'en peult

esclarcyr, et, s'il voyoit qu'il n'y peult advenir, luy promettoit de

se retirer bien tost; et quoy que ce fût, qu'il avoit la mesmes

obligation à l'honneur de la Royne et à celle de sa coronne, que ung

bon vassal et conseiller doibt avoir, et qu'en toutes sortes il le

vouloit plus soigneusement conserver que sa propre vie.

A quelques jours de là, estant la dicte Dame pressée d'en déclairer

son intention, elle respondit tout résoluement qu'elle ne prétandoit

d'espouser le dict [comte] de Lestre, dont despuys, les deux se sont

portez plus modestement, et luy s'est retiré des grandes despences

que, pour y cuyder parvenir, il avoit de long temps entreprinses.

De ces deux démonstrations, et d'une aultre auparavant envers le Roy

de Suède, lequel pareillement elle avoit renvoyé, ensemble d'aulcuns

propos qu'elle a tenuz touchant d'aultres plus grandz partis, et pour

une forme de vivre à quoy elle s'est adonnée, les grandz de ce

royaulme tiennent pour chose résolue qu'elle ne prendra jamais mary;

et quant bien elle en prendroit, qu'il n'y aura toutesfoys lignée

d'elle, estant mal sayne, et que mesmes pour quelque accidant qu'elle

a aulx jambes, elle ne sera de longue vie, et que néantmoins elle

refouyra tant qu'il luy sera possible de déclairer son successeur.

Pour rayson de quoy ilz commancent d'avoir la dicte Dame et son

authorité à moins de respect; mesmes voyantz que ceulx qui prétandent

à sa coronne après sa mort, dressent desjà des partiz et ligues bien

fortes dans ce royaulme, au grand dangier des testes des plus grandz

et de la subversion de l'estat, ilz se déterminent d'y pourvoir de

bonne heure par nouvelle assemblée du parlement, encor que la dicte

Dame entrepreigne de s'y opposer.

Je me suys enquiz si elle avoit aulcune jeune parante à maryer,

qu'elle peult déclairer son héritière à sa dicte coronne; mais l'on ne

sçayt qu'elle en ayt pas une, et ne se parle meintennant que du droict

et prétention de trois: sçavoir, de la Royne d'Escoce, des pupilles de

Herfort, et du comte de Huintenton.

Dont l'on a miz grand peyne d'esteindre et suprimer, si l'on eust

peu, celluy de la Royne d'Escoce, par l'impression qu'on donnoit à la

noblesse de ce pays des choses advenues du murtre du feu Roy d'Escoce

son mary, et de celles qui estoient advenues avec le comte de

Boudouel.

A quoy semble que ceste Royne, pour quelque jalouzie qu'elle avoit, se

soit quelquefoys inclinée, et qu'encor qu'elle ayt toutjour bien fort

tandu à luy conserver sa personne, qu'elle ayt néantmoins layssé

courir ce qui touchoit à son honneur, ainsy que mesmes despuys

naguières, estimant que la venue de Duglas confirmeroit quelque chose

de ce qu'on en avoit parlé cy devant, elle luy a octroyé le congé,

contre l'opinion du conseil, de l'aller veoir; de sorte que l'ung des

grandz dict que, si le comte Boudouel mesmes venoit, il seroit

facilement admiz à l'aller trouver.

Le secrétaire Cecille avoit esté jusques icy bien fort contraire à la

dicte Dame, pour advancer le droict de ceulx de Herfort, qui sont en

sa tutelle, et sont de la mayson de Sommerset, de laquelle il est

serviteur; pareillement le garde des sceaux, et les évesques et

ministres de la nouvelle religion, ont fort porté et portent le faict

du comte de Huintenton, beau frère du comte de Lestre, craignans, si

elle parvient à la coronne, qu'elle n'extermine leur dicte religion.

Tant y a qu'il se veoyt que, par l'apuy du duc de Norfolc et du comte

d'Arondel, du comte de Lestre, du comte de Pembrok, de celluy de

Sussex, des principaulx seigneurs du Nort, et aultres de ce royaulme,

le droict de la dicte Dame va prévalloir dessus toutz ceulx qui y

prétendent; dont le dict comte de Lestre, en faveur principallement du

duc de Norfolc, semble avoir entreprins d'y donner bonne conduicte,

sans pour ce offancer en rien la Royne d'Angleterre, se préparant par

là ung refuge à l'advenir contre tant d'ennemys et d'envyeulx qu'il

s'est acquiz en ce royaulme.

Et desjà a commancé dire à la Royne, sa Mestresse, qu'il luy failloit

regarder de bonne sorte à ce qu'elle avoit à faire en l'endroict de la

Royne d'Escoce, et en sortir si bien une foys que cella ne luy

empeschât d'entendre à ses aultres affaires, et qu'il n'en fût jamais

plus parlé; en quoy sembloit qu'il n'y eust que ung de deux moyens, ou

de mettre entière fin à la dicte Dame, ou de la restablir bien tost en

son estat:

Que si elle avoit pensé ou desiré la fin de ceste princesse, il la

suplioyt de regarder ce que sa propre conscience luy en disoit, et là

où en yroit sa réputation, et quel grief exemple elle proposeroit à

elle mesmes et à toutz les aultres princes souverains, qui sont

aujourdhuy au monde.

Mais si elle la veult remettre, qu'elle ne doubte d'y procéder

hardyment le plus tost qu'elle pourra; car, par ce moyen elle

remédiera à beaulcoup de choses, qui ne luy sont peu importantes

meintennant, qui concernent sa seureté et celle de son royaulme, par

ce que luy estant le Roy d'Espaigne ennemy et le Roy non asseuré amy,

l'Empereur offancé contre elle et le Pape plus irrité que toutz, ilz

luy pourroient sussiter tant d'affaires qu'elle ne sçauroit commant

s'en démesler, là où, par ceste restitution, elle recouvrera l'amytié

et bienveuillance des ungs, et divertira l'entreprinse des aultres;

car la dicte Dame mesmes, laquelle elle aura obligée et faicte sienne,

s'y employera et y employera ses parans; et, quoy que soit, mais

qu'elle l'ayt mise de son party, et par ainsy réuny toute l'isle en

une concorde à sa dévotion, elle n'aura que doubter des entreprinses

des estrangiers; et que le fondement, qu'elle peult avoir faict sur le

comte de Mora, n'est bon ny seur, car il n'est le vray ny légitime Roy

d'Escoce.

La dicte Dame, s'estant bien fort esbahye de veoir procéder ce propos

d'ung tant sien espécial serviteur, comme est le dict comte, luy a

néantmoins respondu qu'elle ne pense se pouvoir jamais asseurer de la

Royne d'Escoce, et qu'il est certain, qu'aussi tost qu'elle sera en

son pays, elle pratiquera tout ce qu'elle pourra contre elle et contre

son estat, et qu'elle aura ministre propre monsieur le Cardinal, son

oncle, pour l'en solliciter; non que pour cella il luy soit jamais

tumbé en l'entendement de toucher à sa personne, ny souffrir d'y estre

touché, non plus qu'à la sienne propre, mais qu'elle estime le plus

seur estre de la retenir par deçà, et laysser les choses d'Escoce ez

mains du régent soubz le jeune Roy;

Vray est qu'elle commançoit à cognoistre que les siens mesmes, et ses

plus obligés, la trahyssent et prennent le party de la Royne d'Escoce

contre elle, à quoy elle avoit besoing de prendre garde, et qu'elle

espéroit d'y bien remédier.

Le dict comte a répliqué qu'il avoit esté meu d'une singulière et très

dévotte affection de vray et fidelle vassal et serviteur, et encores

de conseiller très affectionné au bien, au repos et à l'aquit de

l'honneur de la dicte Dame, de luy ouvrir ce propoz, et qu'elle

considérât bien qu'en gardant la Royne d'Escoce par deçà, elle

norrissoit le serpent dans le sein, qui seroit matière propre à

plusieurs partisans qu'elle a en ce royaulme de tramer toutjour

quelque chose sur le faict de sa restitution en son estat, et de sa

prétention en cestuy cy; mais qu'elle pouvoit adviser de bonne heure

de conduyre ce faict, avec tant de seurté pour elle et pour ses

affaires, qu'il ne luy pourroit jamais venir dommaige de ce costé.

Elle a répliqué qu'elle ne voyoit pouvoir prendre aulcune bonne seurté

là dessus, car, si la Royne d'Escoce offroit ostages, ce seroient

ceulx qui ont esté contre elle, qui sont les principaulx du pays,

affin de s'en deffaire, et remuer puys après l'Escoce à son playsir,

ou bien, dict elle, son filz, qu'elle n'ayme guières.

Le comte a respondu que, touchant ceulx qui ont esté ses adversaires,

il ne faict doubte qu'elle ne les baille fort volontiers, mais quant

au filz, que l'évesque de Roz ne pensoit que cella se peult ayséement

faire.

Lesquelz propoz, encor que la dicte Dame ne les ayt bien prins, et que

le secrétaire Cecille se soit esforcé de les luy faire despuys trouver

encores pires, allégant que ces seigneurs, qui entreprennent de

favoriser la Royne d'Escoce, ont pensé de la mort d'elle, et de veoir

l'aultre la survivre, et estre, après sa mort, eslevée à ceste

coronne, et qu'ilz la recognoissoient desjà en leur cueur pour Royne;

n'ayant de sa part fondé son espérance que en la vie de sa propre

Royne, de laquelle il ne veult jamais penser à la mort qu'il ne se

prépare incontinent à celle de luy mesmes; et nonobstant aussi la

sollicitation des ministres et de toutz les adversaires de la dicte

Royne d'Escoce, ses affaires prènent grand fondement par le moyen du

duc de Norfolc, qui prétend de l'espouser.

Et, par prétexte d'asseurer la Royne d'Angleterre des promesses et

conventions qui se feront entre elles deux, semble qu'on luy ayt desjà

faict trouver bon qu'elle soit maryée en Angleterre, et quant

désormais elle ne le trouveroit bon, l'on ne laira de passer oultre,

tant les choses semblent estre advancées avec le dict duc de Norfolc.

A quoy la dicte Royne d'Escoce monstre non seulement de consentir,

mais bien fort le desirer, comme entrant par là en possession de la

coronne d'Angleterre après sa cousine, veu la bonne part que le dict

duc a avec toute la noblesse, et grande authorité par tout le pays, et

qui desjà faict publier partout que le droict de la dicte Dame est le

plus certain; de sorte que les aultres, qui y prétendent, commancent

de céder, nonobstant la résistance de ceulx de la nouvelle religion,

desquelz aulcuns des principaulx sont desjà gaignez pour elle, et

nonobstant que Me. Cecille luy ayt esté contraire jusques icy, qui

meintennant, en faveur du duc, monstre soubstenir plus que nul aultre

le party de la dicte Dame.

Mais affin que le Roy ne preigne jalouzie de ce mariage, et ne craigne

qu'il préjudicie en rien à l'alience qu'il a avec les Escossoys, ilz

allèguent desjà que le petit prince demeurera dans le pays, sans rien

changer ny innover des anciens trettez, qui sont entre la France et

l'Escoce.

J'entendz que l'ambassadeur d'Espaigne, encor que, possible, il n'ayt

la notice de toutes ces particullaritez, a esté néantmoins recerché de

tenir la main au dict mariage, et de faire que le Roy Catholique, son

Maistre, le trouve bon, bien que je sçay qu'aulcuns de ceulx qui le

conduysent conseillent les parties de le consommer, et puys l'aller

remonstrer aulx princes et parans qui y peuvent avoir intérest.

Et encor que la Royne d'Angleterre ayt quelque sentyment de toute

ceste pratique, et qu'il luy en face assés mal au cueur, si veoyt elle

la partie desjà si faicte qu'elle n'entreprend de s'y opposer, mesme

semble que, si elle ne se résould d'entendre bientost à la liberté et

restablissement de la Royne d'Escoce, qu'on l'y fera procéder malgré

elle.

Le Sr. Quenelles a esté commiz, pour ung mois, à la garde de la dicte

Dame, estant le comte de Cherosbery tumbé en une griefve malladye, qui

luy a saysy la personne et l'entendement; et cependant l'on pourvoirra

de luy envoyer un comte ou ung grand seigneur pour plus honnorer la

dicte Dame, en ayant esté déboutté le comte de Betfort, parce qu'il

est trop protestant.

Mesmes est l'on après à pourchasser que la Royne d'Angleterre et elle

se voyent bien tost, par prétexte qu'elles pourront plus seurement et

plus ayséement contracter, en présence l'une avecques l'aultre, du

tiltre de ce royaulme, que ne feroient par procureurs; mais c'est pour

plus ayséement conclurre le dict mariage, auquel semble à la vérité

qu'ilz prétendent d'y procéder si soubdainement que puys après, si

aulcuns princes ou parans ne le trouvoient bon, l'on leur puisse

respondre qu'il est desjà faict.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 44 / 189 题