AU ROY.

Sire, ce que les Srs. Du Doict et de Sainct Symon, estantz pour la

seconde foys envoyez de la Rochelle devers la Royne d'Angleterre, ont

principallement négocié avecques elle et avecques les seigneurs de son

conseil, est de pouvoir trouver icy deux centz mille escuz par

emprunct sur les bagues de la Royne de Navarre et sur les obligations

et promesses qu'ilz ont portées, par escript, d'elle et des

principaulx de leur camp, avec fidéjussion personnelle, de Mr. le

cardinal de Chastillon et de Mr. le vydame de Chartres, de ne partir

de ce royaulme sans les avoir faictz entièrement payer et rembourcer.

A quoy, encor que la dicte Dame et iceulx seigneurs ne se soyent

advancez de leur rien offrir de leur part, il semble néantmoins qu'ilz

leur ayent permiz de pouvoir engaiger à d'aultres en ce royaume les

dictes bagues pour vingt cinq ou trente mille livres esterlin, qui est

cent mille escuz, et est l'on après à recercher secrètement les

meilleures bources de Londres pour les fornir, avec offre de grandz

intéretz. Je suys après à y donner tout l'empeschement que je porray,

mais je sentz bien qu'ilz recouvreront la dicte somme, ou la plus

grand part d'icelle, quant ce ne sera que de ceulx de leur religion et

de ceulx qui ceste année ont butiné les prinses et pilleries de la

mer. Le dict Sainct Symon s'en est desjà retourné avec quelque

responce, mais le dict Sr. Du Doict est demeuré pour attandre les

deniers, lesquelz il presse estre forniz bientost, affin de les avoir

conduictz en leur camp à la St. Michel.

Et cependant, j'entendz qu'il faict équiper en guerre une de ses

grandes ourques, qui ont esté prinses ceste année sur les Flamans,

comme l'on a commancé, plus d'ung moys a, d'en armer encores aultres

quatre dans ceste rivière, ainsy que je l'ay desjà escript; mais par

nulle dilligence, que j'aye sceu faire, je n'ay peu encores descouvrir

pour quelle entreprinse c'est; car, ayant faict pratiquer, et mesmes

par argent, aulcuns de ceulx qui sont arrestez pour aller aus dictes

ourques, ilz ont juré ne sçavoir où, ny quant, ny à quoy tend leur

voyage. Et parce que les dictes ourques ne sont propres pour la

guerre, ny pour aller courir à la mer d'Olande et Zélande, comme

aulcuns disoient que ceulx qui y sont desjà au nom du comte Ludovic de

Nasseau les y attendoient; ains sont vaysseaulx lourdz et poysantz, et

néantmoins capables pour porter grand nombre d'hommes et de monitions

et vivres en quelque lieu, je me crains toutjour de quelque

entreprinse sur la coste de dellà. Et certes, Sire, de ce qu'on veoyt

ceulx de la Rochelle tenir meintennant la campaigne au millieu de

vostre royaulme, estantz ainsy renforcez de l'armée du duc de Deux

Pontz; et qu'il se dresse par les princes protestans encores ung

aultre secours en leur faveur; et que les aultres princes catholiques,

se contentans d'exempter eulx et leurs estatz du dangier de ceste

guerre, layssent ayséement courir tout le hazard et fondre tout

l'orage sur vous et sur vostre royaulme, ceulx ci s'anyment et prènent

plus de cueur de renouveller leurs prétentions en France, estimans

que très oportunéement, et sans dangier, ilz les peuvent meintennant

pourchasser. Et ceulx mesmes qui du commancement allégoient à ceste

Royne qu'il luy estoit besoing de tenir ung armement prest pour

d'aultres fins, semblent monstrer meintennant qu'elle le doibt

employer à ceste cy, et qu'il y a de quoy se prévalloir si grandement

de noz présentes adversitez, pour elle et pour son royaulme, que les

gens de bien, qui aulcunement en détestent dans leur cueur les

dellibérations, ne les ozent pour ceste occasion bonnement contradire;

et je crains bien fort que la bride qui a vallu jusques icy à arrester

ces plus boillans, ne soit assés forte pour les retenir davantaige, si

ces troubles vont guières plus avant, bien que je ne deffauldray de la

leur faire tenir la plus ferme et roide qu'il me sera possible, et de

prévenir au moins leur dilligence par celle que je mettray à vous

advertir, soigneusement et souvant, de ce que je leur verray faire;

qui ont, Sire, desjà tant advancé leur armement, sellon le raport que

m'en vient de faire ung, qui est tout à ceste heure arrivé de Gelingan

où je l'avois exprès envoyé, qu'ilz l'ont rendu prest à le mettre à la

voyle et ne reste rien plus aulx douze grandz navyres de guerre de

ceste Royne, que les fornir d'hommes et de vivres; mais je n'ay adviz

que pour telle forniture il y ayt encores aulcune commission

dépeschée.

Je verray ceste Royne et ses seigneurs avant qu'ilz s'esloignent à

leur progrez, et, sur l'occasion des lettres qu'il vous a pleu

m'escripre, du IXe du passé, où il y a bonne et assés ample matière de

les entretenir, je leur remonstreray fermement les choses qui

conviennent à la paix, et celles qui la pourraient rompre, et les

confirmeray, aultant qu'il me sera possible, à la debvoir bien

entretenir; ne voulant obmettre, Sire, une bien fort grande pleincte

que la dicte Dame mesmes, en ma dernière audience, et iceulx seigneurs

m'ont faicte, et laquelle ilz prènent fort à cueur, de la violence

dont ceulx de Paris ont usé contre Mr. Norrys, leur ambassadeur,

[jusques] à luy avoir rompu l'accoustumée franchise de son logis, où

estoit madame sa femme et ses enfans, pour les recercher sur

l'exercisse de leur religion; et de ce, aussi, qu'on parle au dict

ambassadeur en termes si deffians d'elle et de toutz les Anglois,

comme les réputans ennemys, qu'ung des plus grandz de ceste court m'a

despuys envoyé dire, avec grand affection, que cella estoit suffizant

pour faire passer sa Mestresse à une déclaration de guerre, et qu'on

monstroit bien en France par le mauvais trettement, qu'on faisoit à

leur ambassadeur, qu'on ne se soucyoit guières que je fusse icy ny

bien veu ny bien tretté, et que je fusse de mesmes empesché en

l'exercisse de ma religion; ce que ne pouvant croyre procéder

aulcunement de Voz Majestez Très Chrestiennes, m'advertissoit estre

besoing vous escripre dilligentment d'y vouloir remédier. Et, par ce

que j'ay baillé ample mémoire et instruction de toutes choses à ce

gentilhomme des miens, le Sr. de Vassal, et l'ay exprès dépesché pour

vous en aller donner bon compte, je vous suplieray seulement de luy

donner entière foy; et prieray, pour le surplus, Nostre Seigneur, etc.

De Londres ce XXVIIe de juillet 1569.

Ainsy que je signoys la présente, est arrivé celle qu'il a pleu à

Vostre Majesté m'escripre, du VIIIe du présent, avec la relacion des

choses advenues au siège de la Charité, desquelles j'informeray mieulx

au vray ceste Royne et les siens, qu'il semble qu'ilz ne l'ont esté

par les premières nouvelles qu'on leur en a escriptes, et suys très

ayse des aultres honnestes et gracieulx termes de la dicte lettre, qui

viennent bien fort à propos.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 43 / 189 题