Madame, l'occasion de ceste dépesche, comme de plusieurs aultres
précédantes, est pour advertyr Voz Majestez de l'altération et
changement qu'on voyt, quasi toutz les jours, advenir ez choses de
deçà, esquelles l'on ne suyt guyères le mesmes reiglement qu'on leur
ordonne dans le conseil; ains, hors de là, soubz main elles sont par
aulcuns, qui n'ont bonne affection, ausquelz ne deffault ny moyen, ny
authorité dans ce royaulme, incontinent acheminées au rebours, de
sorte que les bien affectionnez n'en sentent que le vent; ou bien,
quand ilz s'en aperçoyvent, c'est lorsqu'elles sont desjà si
advancées, avec la colleur du proffict et advantaige de la dicte Dame
et de son royaulme, qu'ilz ne les peuvent plus ny les ozent arrester
ny contradire. Par ainsy, j'estime estre fort requiz que Voz Majestez
soyent souvant advertyes commant le tout y passe. Or, ce que j'en
escriptz présentement en la lettre du Roy monstre qu'il ne se pourroit
desirer de la dicte Dame aulcunes meilleures parolles, ny promesses,
ny aulcunes meilleures démonstrations de paix, que celles qu'elle me
donne, et que je les trouve ordinairement telles en elle et en aulcuns
principaulx de son conseil; mais leurs aprestz, et aulcuns secretz
adviz qui me viennent de leurs dellibérations, me mettent néantmoins
en doubte d'une guerre; et ne fays doubte, si celle qui est en Guyenne
s'aproche vers la mer de deçà, ou que le duc de Cazimir avec son armée
y descende, qu'il ne se manifeste lors quelque entreprinse tramée de
long temps entre eulx, ou bien qu'ilz s'eschauferont d'en tenter
quelcune nouvelle d'eulx mesmes, laquelle les gens de bien n'ozeront
bonnement empescher; ains, pour la peur des mauvais qui seront lors
insolans, ilz feront semblant de la trouver bonne.
A quoy, Madame, puysqu'il y a encores du temps et que leur soubdaineté
ne pourra, comme j'espère, prévenir la dilligence dont j'useray
toutjour à vous advertir, je m'asseure que vous pourvoirrez si à
propos à la seurté de la frontière, qui regarde ce royaulme, qu'on ne
pourra gaigner que honte et dommaige d'y entreprendre quelque chose.
Monsieur le vydame de Chartres s'estant miz plus avant dans le pays,
comme ceste Royne le luy avoit faict commander, est enfin venu loger
aulx faulxbourgs de ceste ville, et, dimenche dernier, il soupa avec
ces seigneurs du conseil en la mayson du duc de Norfolc. Hier, il fut
faire la révérance à la dicte Dame à Grenuich. Je ne sçay encores s'il
mettra en avant quelques pratiques avecques elle. Monsieur le cardinal
de Chastillon ne l'a veue despuys le commancement de may; possible
qu'il la viendra trouver à Richemont qui n'est guières loing de Chin,
où il est logé: auquel lieu elle va jeudy prochain pour y demeurer
cinq ou six jours, et puys, elle s'acheminera à son progrez qu'on
continue dire qui sera sans doubte vers l'Isle d'Ouyc.
Je vous requiers toutjour, Madame, de donner quelque satisfaction à la
dicte Dame tant sur les saysies de Roan et de Calais que envers son
ambassadeur; car voz bons déportemens envers elle m'aydent grandement
à renverser les conseilz de ceulx qui l'instiguent à vous nuyre. Sur
ce, etc.
De Londres ce XIXe de juillet 1569.