AU ROY.

Sire, entendant qu'aulcuns gentishommes anglois pourchassoient leur

congé pour passer en France, et que, nonobstant le reffuz que leur

Royne leur en faisoit, ilz ne layssoient de se pourvoir d'armes et de

chevaulx, d'assembler hommes, de solliciter les estrangiers, qui sont

icy, d'affretter vaysseaulx et achapter monitions et vivres, pour

faire leur voyage, j'ay crainct que la dicte Dame, encor qu'elle ne

leur donnast l'expresse permission qu'ilz demandent, pour ne monstrer

contravenir à la paix, ny aller contre l'opinion d'aulcuns principaulx

de son conseil qui fermement s'y opposent, qu'elle pourroit néantmoins

dissimuler et faire semblant de n'en veoir rien, ou mesmes se laysser

en fin aller aulx trop vifves et véhémentes persuasions de ceulx qui,

pour la venue de l'armée du duc de Deux Pontz et de l'aprest de celle

[du duc] de Cazimir, se monstrent à ceste heure merveilleusement

bouillans et eschauffez d'entreprendre quelque chose.

J'ay bien vollu, Sire, pour aulcunement essayer d'y remédier, dire en

la meilleur façon que j'ay peu à la dicte Dame que je ne voulois

faillir de faire le meilleur et le plus exprès office, que je pourroys

envers elle, sur ung propos qu'aulcuns seigneurs de son conseil

m'avoient naguières tenu, touchant ung nombre d'anglois de bonne

qualité, qu'ilz disoient estre prestz et bien dellibérez de passer en

France:--non, disoient ilz, contre Vostre Majesté ny contre la Royne,

ny Monsieur, par ce qu'ilz se réputoient voz serviteurs, tant que

seriez en bonne paix avecques elle; ains pour aller faire la guerre à

Mr. le cardinal de Lorrayne et aux Italliens, que le pape avoit

envoyez pour exterminer leur religion; ce qu'elle ne leur avoit vollu

permettre.--Dont je luy voulois bien dire le mesmes que j'avois

respondu à iceulx seigneurs de son dict conseil, que, au nom de Vostre

dicte Majesté, je la remercyois grandement de sa bonne intention et

que j'avois desjà miz peyne de vous faire cognoistre que, à la vérité,

elle la vous portoit bonne et droicte, comme aussi vous luy en

réserviez et luy en rendiez une toute pareille de vostre part, et

qu'en cella avoit elle monstré une royalle correspondance de vraye

Royne avecques ung grand Roy; comme eulx, de leur costé, monstroient

celle qu'ilz avoient de subjectz à subjectz, laquelle ne luy debvoit

aulcunement playre; et que à elle touchoit de ne faire ny souffrir

estre faict par ses dicts subjectz, pour quel prétexte que ce fût,

aulcune entreprinse en France, sinon, ainsy que Vostre Majesté l'en

requerroit; car, de tant que c'estoit vous deux qui aviez contracté

paix, et l'aviez pour vous et les vostres jurée l'ung à l'aultre, elle

pouvoit bien penser qu'elle seroit toutjour tenue de tout ce que, au

préjudice d'icelle, ses subjectz entreprendroient; et qu'elle creût

hardyment, s'ilz descendoient en armes en France, qu'ilz vous y

trouveroient tout armé avec bon nombre de Françoys, que vous aviez

desjà miz aulx champs contre les reytres; et seriez prest d'y en

mettre encores ung aultre bon nombre de toutz frais contre eulx, avec

grand occasion de poursuyvre quelque foys, par après, contre elle et

contre son royaulme le juste rescentiment à quoy ilz vous auroient

provoqué: dont, puisque Dieu l'avoit desjà meue à ne leur laysser sur

ung tant inique fondement bastir une très injuste guerre, qui ne luy

pouvoit estre ny utille ny honnorable, je la suplioys qu'elle leur

vollût si bien interrompre leurs dellibérations, que vous n'en

puyssiez estre aulcunement offancé, ny elle désobéye.

A cella la dicte Dame, monstrant ne prendre que de bonne part ma

remonstrance, m'a respondu qu'il estoit vray qu'ung bon nombre de ses

subjectz, avec aulcuns principaulx du royaulme, s'estoient résoluz et

aprestez d'aller trouver monsieur l'Admyral, et que celluy qui premier

luy avoit parlé de l'entreprinse, estimant qu'elle l'auroit fort

agréable, avoit espéré d'en raporter ung bon présent, mais qu'elle

vouldroit de bon cueur que je sceusse ce qu'elle luy en avoit

respondu, et comme elle avoit griefvement reprins leur folle

dellibération, me priant de croyre qu'elle ne randroit la parolle,

qu'elle m'avoit donnée là dessus, ny faulce ny mensongière; bien

estoit vray qu'il y en avoit aulcuns qui estoient poussez d'une si

forte conscience qu'on ne les pouvoit arrester.

Je luy ay dict, et l'ay dict despuys bien expressément aux seigneurs

de son conseil, qu'elle et eulx vous auroient à respondre de tout le

mal qui vous viendroit de ce royaulme, ou bien vous monstrer ceulx qui

le vous auroient procuré, et que eulx mesmes seroient contrainctz de

vous en faire la justice, lesquelz se pourroient asseurer d'avoir ung

grand Roy à partie, qui ne se contanteroit jamais qu'il n'en vît une

exemplaire punition. Après, j'ay parlé à la dicte Dame du retour de sa

flotte de la Rochelle, et qu'encor qu'il vous eust faict bien mal de

veoir mener un tel traffic avec ceulx que vous teniez meintennant pour

grandz ennemys, néantmoins, parce qu'elle m'avoit prié vous assurer

qu'il n'y alloit rien de quoy vous peussiez estre offancé ny eulx

secouruz, vous aviez miz ordre qu'il ne leur fût, à l'aller ny au

retour, faict aulcune démonstration d'hostillité en toute la coste de

dellà; dont aulcuns de ceulx, qui en estoient revenuz, se louoient

d'avoir, partout où ilz avoient vollu descendre, esté bien receuz en

amys.

Elle m'a respondu, avecques sèrement sur son Dieu, qu'elle ne sçavoit

qu'on eust aporté en la dicte flotte aulcune chose qui vous deût

offancer, et que ceulx de la Rochelle ne se pouvoient vanter d'avoir

eu de son argent, ny de ses monitions, ny de ses vivres, sinon qu'ilz

les eussent prins sur la parolle de Hélie dans la bouteille de la

veufve de Sareptha[8], car elle ne se trouvoit avoir rien [de] moins

dans sa bource, pour ce qu'ilz disoient en avoir tiré; et que ceulx,

qui avoient advancé leurs deniers en ce marché de la Rochelle, se

malcontantoient bien fort pour ne leur avoir esté forny, à moictié

prez, le nombre de sel et vins qu'on leur avoit promiz; mesmes l'on

avoit vollu vandre le tout à d'aultres, de sorte qu'elle avoit esté

contraincte d'en escripre à monsieur l'Admyral; dont, à ceste heure,

quant elle les voyoit entrer en plainctes, elle se prenoit à rire de

la grand confiance qu'ilz avoient heue aulx parolles de ceulx là.

[8] Allusion à ce que les Saintes Écritures rapportent du

prophète Élie, que s'étant rendu par l'ordre de Dieu à Sarepta,

ville de la Phénicie, dans un temps de disette, il y trouva une

pauvre veuve à laquelle il demanda le reste du peu de provision

qu'elle avait en farine et en huile, lui disant:--«La farine qui

est dans le pot ne manquera point, et l'huile qui est dans le

vase ne diminuera point jusqu'au jour auquel le Seigneur doit

faire tomber la pluie sur la terre.--Cette femme s'en alla donc

et fit ce qu'Élie lui avait dit. Élie mangea et elle aussi, avec

sa maison; et depuis ce jour là,--la farine du pot ne manqua

point et l'huile du vase ne diminua point, selon que le Seigneur

l'avait prédit par Élie.»--3e liv. _des Rois_, ch. 17, v. 9 à 16.

Despuys, Sire, l'on m'a asseuré que le ser Henry Chambernant et

aultres, sur le congé qu'ilz pourchassoient de passer en France, en

ont esté du tout débouttez, et qu'on a dépesché nouvelles commissions

contre les pirates; tant y a que ceulx de la nouvelle religion ne

cessent pour cella de se pourvoir, et de préparer secrectement tout le

secours qu'ilz peuvent pour ceulx de leur party. Mesmes j'entendz que,

pendant que ceste flotte a séjourné à la Rochelle, il y est arrivé

deux ourques, de Dasque et de Hembourg, chargées de monitions de

guerre, oultre ce que le conseiller Cavaignes y a envoyé d'icy. Et

toutjour continue l'on l'aprest des grandz navyres de guerre de ceste

Royne; mesmes aulcuns principaulx seigneurs de ce conseil les sont

allez visiter ceste sepmaine, pour haster la besoigne, ce qui me faict

toutjour doubter de quelque entreprinse; et, si la guerre de Guyenne

s'aproche en ce quartier, ou que l'armée [du duc] de Cazimir y

descende, je ne fays doubte qu'ilz ne se jectent incontinent en mer,

avec tout cest équipage de navyres, pour les favoriser. Ilz hastent le

plus qu'ilz peuvent le secours d'Irlande, duquel ilz feront bientost

l'embarquement.

L'on est après, touchant les différandz de Flandres, de veoir avec

monsieur l'ambassadeur d'Espaigne et avec aulcuns merchans gènevoys et

espaignolz, qui sont icy, s'il se pourra moyenner aulcun bon accord

sur l'intérest des particuliers; et puys le dict ambassadeur

pourchassera audience de ceste Royne pour tretter de celluy du Roy

Catholique, son Maistre.

Il ne se faict, en aparance, aulcune sollicitation pour la Royne

d'Escoce, atandant le retour du Sr. Bourtic, son escuyer, qui est allé

en France, et la venue des députez de son pays; mais les affaires ne

layssent de s'advancer beaulcoup soubz main par une certaine voye, qui

fera, à mon adviz, réuscir ce qu'elle prétend; et, en cest endroict,

etc.

De Londres ce XIXe de juillet 1569.

Sellon aulcun propos, que le conseiller Cavaignes a tenu à des

principaulx seigneurs de ce conseil, il semble que la Royne de Navarre

ayt envoyé ses bagues par deçà pour emprumpter de l'argent dessus;

dont ne fault doubter qu'elle n'y recouvre quelque bonne somme. Les

Srs. Du Doict et de Sainct Symon, qui sont pour la seconde foys

arrivez naguières de la Rochelle, sollicitent leur dépesche pour s'y

en retorner; et me vient on d'advertyr que le susdict Chambrenant

s'apreste, de luy mesmes et sans congé, d'y aller avecques eulx,

puysque la Royne, sa Mestresse, le luy a reffuzé et d'y mener ceulx

qui volontairement l'y vouldront suyvre.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 40 / 189 题