A LA ROYNE.

Madame, il m'a semblé que le soing que le Roy a heu, par ses lettres

du XXIXe du passé, de m'advertir des choses qui sont advenues entre

les deux armées le XXVe auparavant, a esté de quelque proffict et a

servy assés à interrompre des mauvais desseings que ceulx, qui

instiguent ceste Royne à la guerre, luy commançoient desjà de proposer

sur le fondement d'une trop plus grande victoire que, par la vérité de

la lettre du Roy, elle a bien cogneu qu'elle n'estoit, la luy ayant,

ceulx qui n'ont bonne affection, augmentée de plus de mille pour cent,

qui a esté cause, après en avoir discoreu avecques la dicte Dame que,

m'ayantz le duc de Norfolc, le grand Chamberlan, le secrétaire

Cecille et deux aultres du conseil convoyé jusques à la salle de

présence, je leur ay monstré le mesme extraict que j'avoys leu à la

dicte Dame, lequel les ungs ont aprouvé comme vray et les aultres ont

dict qu'il n'estoit pas à croyre qu'estantz douze centz ou deux mille

soldatz enveloupez de la cavallerye ennemye, sans aulcun secours de la

nostre, qu'il ne s'en fût perdu que quatrevingtz ou cent, sur quoy je

leur ay, en l'authorité des lettres du Roy, si bien satisfaict que ce

que Sa Majesté en mande a esté et est partout tenu pour véritable.

Je adjouxteray icy, Madame, que l'ambassadeur d'Espaigne, ayant

despuys trois jours changé de logis, est meintennant sans gardes et

croy que bien tost l'on commancera de tretter avecques luy de ces

différantz des Pays Bas. Il est vray que, sellon certain propos que

ceste Royne m'a tenu, il semble qu'elle demeure encores aulcunement

offancée contre le duc d'Alve et contre le dict ambassadeur, et mesmes

l'ayant priée qu'elle vollût à ceste heure luy permectre et à moy de

nous pouvoir entrevoir et visiter comme auparavant, elle m'a fort

expressément requiz que je me volusse encores déporter, pour quelque

temps, de l'aller voir; bien me permettoit de pouvoir quelque foys

envoyer devers luy ung gentilhomme ou ung secrétaire des miens. Et à

la suyte de cella, elle s'est prinse ung peu bien asprement à moy de

ce que les deux députez, qu'elle a envoyez à Roan pour la restitution

des biens de ses subjectz, n'ont esté, à ce qu'elle dict, ny bien

receuz, ny bien responduz, et que monsieur le maréchal de Cossé n'en a

envoyé ici d'aultres de sa part, comme je l'avois promiz, et qu'elle

s'esbahyt comme je me suys tant advancé au faict de ceste restitution,

sans estre bien asseuré de l'intention de Voz Majestez et de celle de

mon dict sieur le maréchal, monstrant avoir doubte que je luy aye

faict ung semblable trait en cecy, comme elle se plainct que

l'ambassadeur d'Espaigne luy en a uzé d'ung très mauvais sur les

choses de Flandres, ou bien qu'elle veult, estant sur le poinct de

tretter meintennant avecques le dict ambassadeur des dictes choses de

Flandres, sonder plustost avecques moy à quoy se debvoir tenir du

costé de Voz Majestez, pour de tant plustost conclurre à l'aultre

part, si elle voyt beaulcoup de difficultez de la vostre. Et m'a

pareillement requiz de la dellivrance de quatre, ses subjectz, qui

sont dettenuz à Callais, m'appellant à tesmoing moy mesmes si je sçay

que, durant ma charge, elle en ayt faict retenir ung des vostres par

deçà.

Je luy ay respondu que je ne me suys nullement advancé non d'une seule

parolle au faict de la susdicte restitution, sans estre bien garny de

mandement du Roy et Vostre, et encores de celluy de mon dict sieur le

maréchal, par lettres bien expresses de Voz Majestez et de luy,

lesquelles je luy ay desjà monstrées; et que je m'asseuroys qu'on vous

trouveroit entiers et véritables en tout ce que m'aviez ordonné de luy

en dire, ne debvant prendre en mauvaise part que monsieur le maréchal

eust envoyé devers Voz Majestez la commission des députez de la dicte

Dame, et qu'il ayt différé quelques jours à leur rendre responce

jusques à ce qu'il ayt sceu vostre intention, et qu'il estoit sans

doubte, si elle satisfaisoit bien par deçà aulx Françoys, qu'il seroit

encores mieulx satisfaict par dellà à ses subjectz. Et au regard de

ceulx qui estoient dettenuz à Callais, cella estoit advenu pour faire

cesser la détention et violence, qui se faisoit sans son sceu par deçà

aulx Françoys; mais puysqu'elle ordonnoit qu'il n'en fût rettenu pas

ung, je procureroys en semblable que les siens luy fussent randuz,

vous supliant, Madame, avoir agréable qu'il luy soit donné quelque

satisfaction là dessus, comme j'estime que vostre service le requiert,

et m'envoyer la promesse, signée de la main du Roy, touchant la dicte

restitution, que j'ay plusieurs foys demandée, affin d'en retirer une

semblable de la dicte Dame, ainsy que je l'ay convenu avecques elle.

Et ne s'est le propoz finy en aigreur, l'ayant elle mesmes ramené à

doulceur et gracieuseté sur la commémoration des infiniz travaulx, que

vous donnent ces guerres, et sur la dilligence et grandeur de cueur

dont vous mettez peyne d'y remédier, et n'a obmiz de parler fort

honnorablement du Roy, et des grandz vertuz qui reluysent en luy, et

de la valleur et réputation de Monsieur; car aussi je fays tout ce que

je puys pour ne me despartir jamais d'avec elle avec mauvaise

responce. Sur ce, etc.

De Londres ce XIe de juillet 1569.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 38 / 189 题