Sire, vous ayant, le Ve de ce moys, escript toutes choses de deçà,
ainsy que je les avois en cognoissance, il se offre meintennant de
vous dire que le lendemain VIe, je fuz adverty du retour de la flotte
de la Rochelle, laquelle despuys est entrée en ceste rivière; et qu'on
avoit commancé, le matin, de tirer des armes, de l'artillerye, des
pouldres et aultres monitions de guerre, de la Tour de Londres pour
les mettre sur mer, avecques commissions expédiées, le mesme jour,
pour lever promptement cinq mille hommes, de quoy je donnay, sur
l'heure, adviz à Mr. le maréchal de Cossé et à Mrs. de Piennes, de
Gordan, de Caillac et de Sigoignes; et leur manday que je sçavois
bien que ceulx cy estoient fort pressez du costé d'Irlande par ce
qu'ilz y avoient naguières receu une estrette, et que pourtant cest
aprest qu'ilz faisoient pourroit bien estre pour y envoyer du secours;
tant y a que je les prioys de se tenir sur leurs gardes, et de donner
ordre que toute la coste de dellà en fût advertye: car je ne pouvoys
avoir que beaulcoup suspect de veoir faire la dicte levée sur le
retour d'icelle flotte.
Or despuys, Sire, j'ay cogneu à la vérité que c'estoit pour envoyer en
Irlande, auquel pays, sur le quartier qui s'apelle d'Esmont, les
affaires ne passent bien pour les Angloys, les ayant les Irlandoys,
avec lesquelz s'est meslé le jeune frère du comte d'Ormont, et le
capitaine Estuquetay, chassez à vifve force de la campaigne, et
incontinent assiégé la ville de Corc, laquelle j'entendz que s'est
randue à telle composition qu'on leur a livré toutz les Anglois qui
étoient dedans, dont milor Sidenay, qui est Vice Roy par dellà, presse
grandement d'estre secoureu. Néantmoins l'on m'a dict que, despuys les
premières commissions expédiées pour y faire passer cinq mille hommes,
l'on a advisé qu'il suffira, pour ce commancement, d'y en envoyer
trois mille; et semble qu'encor que, sellon le jugement des sages,
ceste guerre d'Irlande soit bien importante et de grande conséquence à
ceste Royne, qu'on la luy faict néantmoins trouver légière et facille,
et que pour cella elle ne doibt cesser de faire toutjour l'aprest de
ses grandz navyres de guerre et les mettre en bon estat pour s'en
servyr quand elle vouldra en ses aultres entreprinses; et ne laysser
de poursuyvre la description d'hommes, que j'entendz qui se faict
soubz prétexte des monstres ordinaires, et de l'ordonnance de se
fornir d'armes, et des jeuz de priz qui ont esté instituez pour tirer
de la haquebutte, où l'on establit partout des capitaines, avec grand
aguet qu'ilz soyent toutz de la nouvelle religion, qui est signe
qu'ilz vont guettant quelque occasion, et qu'ilz se veulent trouver
prestz pour l'heure qu'elle se présentera.
Je ne deffauldray envers ceste princesse, laquelle ne me semble du
tout divertye à telle entreprinse, et envers ceulx, que je cognoys qui
ne la veulent, de les confirmer à la paix, et les faire tenir fermes
qu'il ne se face aulcune manifeste infraction ny violance à icelle. Au
moins travailleray je de tout mon pouvoir que Vostre Majesté sente le
moins de mal, que faire se pourra, de leur costé; car de n'en sentir
poinct du tout je croy que, quant j'auroys toute l'authorité de ceste
Royne en ma disposition, je n'y pourroys mettre remède, tant y a de
moyens et d'artiffices, et de vive sollicitation, icy, en faveur de
l'aultre party. Et ont aulcuns des bons de ce conseil, despuys quatre
jours, envoyé devers moy sçavoir si ce qui estoit naguières advenu en
France entre les deux armées[7] estoit tant à l'advantaige de ceulx de
la Rochelle comme on le publioit; car cella, ainsy qu'ilz disoient,
randoit ceulx, qui portent icy leur party, si insolens qu'ilz ne les
pouvoient modérer, et avoient bien à faire à interrompre les mauvaises
entreprinses qu'ilz mettoient en avant, faisant courir le bruict que
le filz de Mr. Norrys m'en avoit porté les nouvelles, lesquelles
m'avoient soubdain saysy de tant de douleur que j'en estois demeuré
tout estonné, sans luy pouvoir rendre aulcune responce. Sur quoy,
pour l'heure, je ne leur ay pu mander aultre chose sinon que je
n'avois aulcunes nouvelles que celles qui m'estoient venues du dict
filz de Mr. Norrys, lequel pourtant n'avoit peu cognoistre en moy une
si grande altération et changement qu'on disoit, parce que je n'avois
creu son discours, lequel je les prioys aussi ne le vouloir croyre,
car il ne l'asseuroit que sur ouyr dire: et que bien tost j'auroys la
certitude du tout par voz lettres, lesquelles je ne fauldrois de leur
communiquer.
[7] Combat de la Roche Abeille, livré le 25 juin 1569, dans
lequel Philippe de Strozzi, colonel général de l'infanterie, fut
fait prisonnier par les protestants.
Deux jours après, j'ay receu ce qu'il vous a pleu m'en escripre du
XXIXe du passé, et le troisiesme je suys allé dire à ceste Royne que,
de tant que vous aviez meintennant deux grandes armées l'une contre
l'aultre dans vostre royaulme, qui s'entresuyvoient et se logeoient si
près que les sentinelles et corps de garde se pouvoient souvant
entreouyr et entendre, et qu'il estoit mal aysé qu'il ne s'ensuyvyst
quasi toutz les jours aulcun exploict de guerre, Vostre Majesté me
feroit aller souvant devers elle pour luy racompter le tout au vray,
sellon la certitude que vous mesmes en auriez de vostre camp, fût gain
ou perte, tant vous [vous] proposiez vivre confidentment avecques
elle. Et ainsy, estant naguières advenu ung assés heureux succez à
ceulx du parti contraire, vous m'aviez incontinent envoyé l'extraict
de ce que l'on vous en avoit escript affin de le luy monstrer, qui
cognoistroit par icelluy, et par ce que m'en escripviez à part, que
vous aviez grand soing de satisfaire en cest endroict au debvoir de la
commune amytié d'entre Voz Majestez et à l'intérest qu'avec toutz les
aultres princes souverains vous estimiez qu'elle a en cette guerre,
dont lui fiz premièrement lecture de cette partie de vostre lettre qui
en faisoit mencion, affin qu'elle le tînt pour véritable; puys luy
leuz le dict extraict, sur lequel elle me fit beaulcoup de curieuses
demandes, adjouxtant que la victoire n'estoit si grande de beaulcoup
pour les aultres comme on la publioyt et qu'elle feroit volontiers
chastier ceulx qui avancent les choses en aultre façon qu'elles ne
sont; comme aussi on luy avoit dict que vous aviez faict empoysonner
le duc de Deux Pontz, là où il se sçayt meintennant de certain qu'il
est mort d'une fièbvre chaulde, et que si ceulx qui desrobent quelque
chose ou font la faulce monoye sont puniz, que ceulx là le doibvent
estre beaulcoup plus aigrement qui desrobent ou falciffient la
réputation des princes, me priant de vous remercyer beaulcoup de foys
et fort expressément de la faveur que luy faisiez de luy vouloir ainsy
communiquer le bien et le mal de voz succez; et que puysqu'elle
n'avoit peu estre ouye à vous y procurer le bien de la paix, elle
n'estimoit y pouvoir meintennant aultre chose en la guerre, sinon
prier Dieu qu'il ne vous y advînt poinct de mal, et que certes elle
l'en prioyt dévottement et de bon cueur.
Puys, s'estendant le propoz à discourir des oltrageuses entreprinses
des Allemans, et combien elles debvoient estre odieuses et suspectes à
toutz grandz princes, elle m'a parlé de l'aprest du duc de Cazimir, et
qu'il seroit bien tost en campaigne; ce qu'elle m'a expéciffié de
sorte qu'il semble qu'elle le tienne pour asseuré. Mais la priant
despuys qu'il luy pleût tout ouvertement me dire ce qu'elle en
sçavoit, elle s'est rétractée ung peu, et dict que, dans ceste
sepmaine, elle espéroit d'en avoir la certitude par lettres de ses
agentz qui sont en Allemaigne, et que, puys après, elle me le feroit
assavoir. Tant y a que je fays plus de fondement sur ce qu'elle m'a
dict d'elle mesmes que sur ce qu'elle s'est despuys vollue monstrer
réservée, quant je me suys monstré curieux; car j'ay d'aultres
conjectures, Sire, lesquelles je vous feray sçavoir par le premier des
miens, que j'envoyeray devers vous, qui me font croyre que le dict duc
de Cazimir marchera bientost; dont suplie très humblement Vostre
Majesté de vous en éclarcyr de bonne heure affin de n'estre surprins,
craignant bien fort, s'il descend par la Picardie ou le long de la
frontière des Pays Bas, ainsy qu'on le présume, que ceulx cy ne se
mettent incontinent, avec grand équipage, sur mer pour le favoriser.
J'auray toutjour l'oeil et le cueur à leur apareil et entreprinse pour
vous en donner incontinent les plus certains adviz que je pourray, et
prieray atant le Créateur, etc.
De Londres ce XIe de juillet 1569.