Sire, estant bien seurement adverty, ainsy que je l'ay mandé en ung
postille de mes précédantes du XXVIIIe du passé, que la Royne
d'Angleterre avoit eu adviz de la mort du duc de Deux Pontz, et qu'on
luy faisoit acroyre, nonobstant icelle, que les affaires de ceulx de
la Rochelle alloient prospérant soubz la conduicte du comte de
Mensfelt, qui avoit esté subrogé en sa place, et soubz celle de
monsieur l'Admyral qui estoit meintennant joinct avecques luy, j'ay
bien vollu veoir si je recognoistrois, par aulcuns propos ou
démonstrations de la dicte Dame, que ces nouvelles l'eussent meue à
rien entreprendre de nouveau; dont luy ayant, sur l'occasion de vostre
lettre du XIIIIe du passé, demandé audience, j'ay prins argument, sans
monstrer rien sçavoir du trespas du dict duc, de luy dire
qu'aussitost que icelluy duc s'est trouvé au dellà de la rivière de
Loyre, il a faict toute la dilligence qu'il a peu de s'advancer en
pays, sentant que Monsieur, frère de Vostre Majesté, joignoit les
forces de Guyenne avec celles de monsieur d'Aumalle pour l'aller
rencontrer, et qu'ayant gaigné le devant il n'avoit onques vollu
attandre le combat; et qu'à ceste heure Mon dict Seigneur, après avoir
miz douze mille chevaulx et vingt mille hommes de pied ensemble toutz
confidans et asseurez, oultre le renfort qu'il attandoit d'heure à
aultre quasi d'une seconde armée de monsieur de Nemours, qui avoit
recuilly les Italliens, avoit aproché de si prez l'armée du dict duc
qu'il ne pouvoit estre que bien tost ne s'en entendît une journée,
qui, j'espérois, seroit avec continuation de victoyre aussi bien sur
ces reytres, comme elle avoit esté commancée auparavant, lesquelz
empyroient de tant en toutes sortes la cause de ceulx qui estoient
desjà en armes dans le royaulme, qu'il ne se recognoissoit en eulx
rien d'honneste ny digne de gens de guerre, ains toutz actes de cruelz
larrons, de brigans et de barbares inhumains, et que je m'esbahissoys
que toutz les vrays princes ne s'esmouvoient dilligemment pour
réprimer, ou encores pour soubdain estaindre une si mauvaise troupe
d'hommes, qui vous alloient oltrageant sans occasion, et alloient
soubslevant et soubstennant l'opinion des subjectz contre la légitime
authorité de leurs princes; de quoy, encor qu'il semblât que rien ne
s'en adressât meintennant à elle, si estoit il dangier que ce qu'elle
en voyoit desjà attaché aulx principaulx estatz de la chrestienté ne
vînt bien tost à une dangereuse conséquence sur le sien; et que, de
vostre part, pour plus seurement pourvoir à voz affaires, aviez
advisé de vous acheminer à Orléans, où en attendant le retour de la
Royne, vostre mère, qui estoit encores au camp avec Monsieur, frère de
Vostre Majesté, vous assembliez une aultre aussi grande et puyssante
armée que celle qu'aviez baillée à Mon dict Seigneur; et que de toutz
ces poinctz vous aviez bien vollu faire part aulx aultres princes
souverains voz alliez et confédérez, et principallement m'aviez
commandé d'en donner ung entier et bien particullier compte à la dicte
Dame, comme à celle qui avoit toutjour monstré de desirer que le
succez de ceste guerre vînt à l'advantaige de Vostre Majesté, à la
conservation de vostre estat, et à la confuzion de ceulx qui
s'esforcent de le troubler et de troubler le repoz de voz subjectz.
A quoy la dicte Dame m'a respondu qu'il ne se menoit à la vérité
aulcuns affaires à présent, en toute la chrestienté, desquelz elle fût
si soigneuse d'en entendre les évènemens que de ceulx de Vostre
Majesté, qui estoient à ceste heure comme sur ung théâtre, proposés
pour exemple à toutz les aultres princes, dont elle vous remercyoit,
de tout son cueur, de la bonne part que ordinairement il vous playsoit
luy en faire; que, pour ce coup, sembloit qu'elle eust de plus
fresches nouvelles d'iceulx que moy, puysque je ne luy parlois point
de la mort du duc de Deux Pontz, qu'on asseuroit avoir esté
empoysonné, et avoir senty son mal le Xe de juing, ainsy qu'il estoit
à table avecques la Royne de Navarre, et qu'il estoit mort le XIIIe,
et qu'avant mourir il avoit présenté la bataille à l'armée de Mon dict
Seigneur, mais les capitaines du camp n'avoient estimé estre lors
raysonnable de le combattre; et que la dicte Dame considéroit assés,
et avecques dolleur, le grand ennuy et travail, où sont Voz Très
Chrestiennes Majestez, pour la désolation de vostre royaulme, ce qui
la mettoit en grand soucy du sien, voyant que les plus grandz estatz
estoient ainsy affligez; mais qu'elle espéroit, veu les bonnes forces
qu'aviez miz ensemble et celles qu'assembliez de nouveau, que le plus
grand dangier estoit desjà passé, me priant, qu'avec ung salut et
recommendation de sa part à Voz Très Chrestiennes Majestez, je ne
faillysse par mes premières vous asseurer que nul aultre prince de
votre alliance se resjouyra jamais plus grandement qu'elle de la
prospérité et conservation de vostre coronne, et de la paix de vostre
royaulme, s'il playt à Dieu la vous y donner; ny au contraire nul ne
sera plus marry qu'elle du mauvais succez, s'il y advient: et a
estendu son propos en plusieurs aultres particullaritez, touchant le
commancement de ceste guerre, la continuation d'icelle et l'yssue
qu'elle pourroit prendre, qui monstrent certes qu'elle est agitée en
diverses dellibérations; et, par le jugement que j'en puys faire,
qu'elle propose de s'y gouverner sellon le temps, dont je desire,
Sire, que Dieu mette en vostre main de quoy pouvoir abréger et
acoursir le dict temps de ceste guerre; car la longueur et
prolongement d'icelle ne peult produyre que toutjour nouvelles
difficultez.
La dicte Dame, après cella, m'a entretenu en d'aultres matières de
mariages, disant avoir entendu que celluy de Vostre Majesté avecque la
seconde de l'Empereur, et de l'aynée avecques le Roy d'Espaigne
estoient concludz; et s'est mise à parler de vostre eage de vostre
taille, beaulté, adresse, et bien fort honnorablement de voz vertuz et
de celles de Mon dict Seigneur vostre frère, ce que j'ay grandement
confirmé; et seroit le discours trop long à le mettre icy, seulement
je diray qu'elle a monstré prendre grandement playsir de le continuer.
Et sur ces gracieulx deviz je me suys licencié d'elle, puys m'estant
ung peu arresté avecques les seigneurs de son conseil pour tretter
d'aulcuns affaires, qu'elle m'avoit remiz à eulx, concernantz vostre
service et le bien de voz subjectz, ainsy qu'ilz sont venuz à me
discourir des nouvelles qu'ilz avoient de France, trois d'entre eulx,
à une voix, se sont advancez de me dire qu'il y avoit dix mille hommes
de bonne qualité en Angleterre, et des principaulx et plus riches du
pays, qui estoient toutz pretz et dellibérez de passer en France pour
soubstenir le prince de Navarre et l'Admyral, non contre Vostre
Majesté, ny contre la Royne, vostre mère, ni contre Monsieur, car se
réputoient voz serviteurs tant que vous auriez la paix avecques leur
Mestresse, ains pour faire la guerre à monsieur le cardinal de
Lorrayne et aux Italliens que le pape a envoyez pour exterminer leur
religion; mais que la Royne, leur Mestresse, ne l'a vollu consentir,
pour ne monstrer aulcun signe de ropture de paix: de quoy vous luy
debviez ung bien grand mercys, car s'ilz estoient meintennant en
France avec l'apuy d'une si bonne troupe de Françoys et d'estrangiers,
qui sont en armes, qui seroient pour eulx, il y auroit de quoy,
possible, y faire bien leurs besoignes; et s'eschauffant là dessus en
plusieurs grandes parolles, je ne leur ay respondu aultre chose sinon
que je remercyois très grandement la Royne, leur Mestresse, de sa
bonne intention, et que desjà j'avois miz peyne de faire cognoistre à
Vostre Majesté qu'elle l'avoit véritablement bonne et droicte envers
vous, qui aussi luy en réserviez et luy en rendriez, de votre part,
une toute semblable, et que Dieu l'avoit ainsy conduicte à ne laysser
ordir à ses subjectz une injuste guerre sur une mauvaise trame et tant
différante de sa qualité de Royne comme estoit celle qu'ilz se
proposoient, laquelle elle cognoissoit très bien que ne luy seroit ny
utille ny honnorable, mais quant ilz entreprendroient, d'eulx mesmes,
de descendre à main armée en France, ilz le feroient à très mauvais
tiltre sans leur en avoir donné occasion, tant y a qu'ilz y
trouveroient Vostre Majesté en armes avecques ung bon nombre de
Françoys, que vous aviez desjà aulx champs contre les Allemans, et que
vous seriez prest d'y en mettre encores dix mille toutz fraiz et bien
armez contre eulx. Et ne suys passé plus avant, bien que, de leur
part, ilz ayent suivy le propos avec termes ung peu bien advantaigeux,
qui néantmoins se sont enfin terminez assés gracieusement, mais non
sans monstrer qu'ilz ont de l'animosité et de l'entreprinse dans la
teste.
Ilz continuent toutjour leur aprest de douze grandz navyres de guerre,
mais n'y a encores commission pour lever les hommes et marinyers, ny
pour les avitailler. Il ne s'entend encores rien du retour de la
flotte de la Rochelle, ce qui faict doubter qu'elle est retardée pour
quelque entreprinse par dellà. Le capitaine Orsey a demandé renfort de
garnyson pour l'isle d'Ouyc, dont il est gouverneur, et millor Sideney
ayant receu quelque estrette en Irlande a envoyé requérir ung prompt
secours; et j'entendz qu'il a esté accordé au dict Orsey de luy
bailler trois cens hommes davantaige, et a esté mandé au dict Sideney
qu'on luy envoyera dilligemment le secours qu'il demande; dont semble
que bien tost se lèveront gens de guerre, et je prendray garde
comment, et à quelles fins, l'on y procèdera.
L'ambassadeur d'Espaigne s'attand de changer demain de logis et que,
de là en avant, il ne luy sera plus baillé de gardes, dont après il
commancera de tretter de ces prinses et différans d'entre ce royaulme
et les Pays Bas, par luy mesmes, avecques ceste Royne et les seigneurs
de son conseil.
Les affaires de la Royne d'Escoce demeurent toutjour en suspens,
attandant le retour du Sr. Bortic et Rollet, qui sont allez devers
Vostre Majesté pour la déclaration du tiltre de ce royaulme, et
attandant aussi les députez qui doibvent venir d'Escoce. Cependant ce
jeune gentilhomme George Duglas a tant faict qu'il a obtenu passeport
pour aller trouver la dicte Royne d'Escoce, à quoy semble qu'elle
n'aura prins playsir, craignant que cella puysse retarder en quelque
chose ses affaires. J'entendz que Mr. de Flamy a escript que le comte
de Mora est en campaigne, réduysant par force toute l'Escoce à sa
dévotion, et qu'il est adverty que bien tost après il dellibère
l'aller assiéger dans Dombertran, qui est la place où la dicte Dame
fonde le principal espoir de sa restitution. Sur ce, etc.
De Londres ce Ve de juillet 1569.