Madame, de tant que ceulx cy sont bien fort soubdains en leurs
dellibérations de guerre, et [que] sur la première nouvelle qui les
met en peur de l'avoir ou en espérance de la pouvoir faire avec
advantaige à leurs voysins, ils recourent incontinent aulx armes et à
faire leurs aprestz soit pour se deffandre ou pour assaillir, je me
trouve, quasi toutes les sepmaines, en suspens de ce que j'en doibz
espérer et suys souvant contrainct de vous mander diversement ce que
je voy et entendz de leurs changemens, mais le temps et la froideur,
qu'aulcuns d'entre eulx usent tout à propos, rabat souvent et
beaulcoup de leur challeur, de sorte qu'il ne s'en ensuyt ny toute
l'exécution ny icelle si soubdaine qu'ilz se proposent; ainsy que
Vostre Majesté le pourra veoir en la lettre que j'escriptz au Roy
touchant l'ordonnance qu'ilz avoient faicte despuys dix jours de
jetter promptement en mer douze grandz navyres de guerre, laquelle ne
passe meintennant plus avant que de les tenir prestz pour les y
pouvoir mettre quant ilz vouldront; en quoy semble qu'ilz attandent
s'y gouverner sellon le cours de la guerre de France, à laquelle ilz
ont bien fort le cueur, et n'y a rien qui tant les esmeuve que les
évènemens qu'on leur en mande.
Monsieur l'ambassadeur Norrys a naguières escript à la Royne, sa
Mestresse, que les deux armées sont bien fort grandes et puyssantes
s'estant, d'ung costé, Monseigneur vostre filz joinct à Mr d'Aumalle
et les Italliens arrivez; et que Vostre Majesté a esté au camp et a
par une bien vertueuse et digne façon de parler, confirmé le cueur
des gens de guerre et anymé les Allemans et les Suysses de combattre à
ce coup vertueusement pour l'honneur de la France et pour la deffance
de la couronne du Roy, vostre filz, lesquelz vous ont toutz promiz de
bien faire leur debvoir; que d'ailleurs l'armée du dict duc marche
toutjour en pays et est si avant qu'on ne le peult plus empescher de
recuillyr ceulx de la Rochelle et les Vyscomtes, et que mesmes quelcun
rapportoit d'avoir veu monsieur l'Amyral saluer et embrasser le dict
duc, et que les deux armées n'estoient que à huict lieues l'une de
l'aultre, n'y ayant toutesfoys encores heu que quelque escarmouche
entre eulx, où Mr. de La Rochefoucault avoit eu du meilleur, et que le
poyson de Mr. Dandellot avoit esté avéré, qu'ung sien serviteur luy
avoit baillé, lequel avoit esté tiré à quatre chevaulx, et avoit
allégué Mr. de Martigues pour cuyder excuser son faict.
Je seray toutjour soigneulx de descouvrir ce que je pourray des
dellibérations et entreprinses de ceulx cy, desquelz, encor que j'aye
occasion de craindre qu'ilz se layssent enfin persuader à quelque
déclaration de guerre, mesmes s'ilz peuvent accommoder leurs aultres
différantz, je crains néantmoins plus pour ceste heure ce qu'ilz
pourront entreprendre soubz main par leurs pirates et par ces
estrangiers qui s'équipent, lesquelz, s'il advient qu'ilz puissent
surprendre quelque lieu qui soit pour s'en prévaloir, ne fault doubter
qu'ilz ne les advouhent et seront de mesme prestz de les désadvouher,
s'ilz ne font rien qui vaille. Et de tant que, entre quelques uns de
ces seigneurs, il a esté faict mention d'Ambleteuille comme d'ung lieu
qui seroit important et bien à propos pour eulx, semble qu'il sera
bon de pourvoir qu'ilz n'y puissent rien entreprendre; et je prieray
atant le Créateur, etc.
De Londres ce XXVIIIe de juing 1569.
Despuys la présente escripte, aulcuns seigneurs de ceste court m'ont
adverty qu'il est arrivé lettres de Mr. Norrys, du XXe du présent, qui
mande la mort du duc de Deux Pontz, advenue par poyson, et qu'il
sentit son mal le Xe de ce moys, soupant avec la Royne de Navarre, et
mourut le XIIIe; que le comte de Mensfelt[4] a esté subrogé en sa
charge par le consens universel de l'armée; que, avant mourir, il
avoit présenté la bataille à nostre armée qui l'avoit reffuzée; que,
pour contanter Vostre Majesté, laquelle vouloit en toutes sortes qu'on
combatît au passaige de la Creuse, le Ringrave et le capitaine La
Rivière avoient ataché une grosse escarmouche, où ilz avoient esté
deffaitz et eulx demeurez mortz sur la place; et pareillement l'aultre
comte de Mensfelt[5] pour vouloir bien satisfaire au duc d'Alve, avoit
entreprins un aultre combat où il avoit esté pareillement deffaict; et
que la ville de Périgueulx a esté prinse, et que la Royne de Navarre
est dedans. Je ne sçay que pourront produire ces nouvelles, mais, pour
garder que ce ne soit rien de mal, j'yray trouver demain ceste Royne
sur l'occasion de la dépesche du Roy du XIIIIe de ce moys, bien
qu'elle soit d'assés vieille datte, laquelle je viens de recepvoir
tout meintennant, et feray le mieulx que je pourray.
[4] Wolrad, comte de Mansfeld, qui était le lieutenant du duc de
Deux-Ponts.
[5] Pierre Ernest, comte de Mansfeld, qui commandait le secours
envoyé par le duc d'Albe à Charles IX.