Sire, des choses qui passoient icy jusques au XXIe de ce mois,
concernans vostre service, Vostre Majesté en aura esté amplement
informée tant par mes lettres et mémoires du dict jour, que le Sr. de
Sabran vous a aportées, que par le récit d'aulcunes particularitez que
je luy ay commises pour vous dire. Meintennant, Sire, voicy [ce] que
j'ay à faire entendre à Vostre Majesté, c'est que l'on continue de
rabiller et mettre en bon équipage à Gelingan douze des grandz navyres
de guerre de ceste Royne, pour les pouvoir getter en mer quant on
vouldra, oultre les quatre qui sont desjà dehors, deux à Hembourg et
deux à la Rochelle, et plusieurs aultres de particulliers qui sont
armés. Il est vray que la levée des hommes et marinyers pour les
dictz douze navyres ne se haste guières, seulement l'on a advisé d'où
soubdainement l'on les pourra prendre, et n'y a encores aulcune
commission expédiée pour l'affret et avitaillement des dictz navyres,
chose qui ne se pourra si secrectement ny si soubdainement exécuter
que n'en ayons toutjour quelque notice pour vous en donner adviz. Il
est vray que aulcuns de ces Flamans qui sont icy, et quelques Françoys
avec eulx, sont après à équiper en guerre quatre grandes ourques, de
celles qu'on a naguières prinses sur les Espaignolz et Flamans, et ung
assés bon navyre, et d'aultres petitz vaysseaulx jusques au nombre de
dix pour aller, du premier jour, à la mer; et s'entend que Doulovyn,
agent du prince d'Orange, va estre admiral de ceste petite flotte,
laquelle pourra estre preste dans douze ou quinze jours, si la
remonstrance, que l'ambassadeur d'Espaigne a faicte pour empescher que
les dictes ourques ne soyent couvertes ny employées en tel usage, ne
le retarde; tant y a que l'aprest se continue, et semble que c'est
pour transporter deux ou trois mille Flamans en quelque lieu: ce qui
se raporte aulcunement à certain adviz, que je vous ay cy devant
mandé, qu'on prétendoit de les mettre en Hendem et les tenir là
jusques à ce que les gens de cheval et le reste de l'armée du dict
prince d'Orange seroient prestz; mais parce que je crains toutjour que
ce soit plus tost pour les descendre à la Rochelle, ou en quelque
aultre endroict de vostre royaulme, je ne me suys peu tenir d'en faire
grand instance à ceulx de ce conseil, qui m'y ont aulcunement
satisfaict jusques à m'affirmer, par sèrement, que ce n'est contre
Vostre Majesté. Mais encor qu'il y ayt quelque dangier qu'en pourtant
ainsy toutjour la cloche et pour nous, et pour les aultres, contre
les entreprinses de ceulx cy, ilz ne s'irritent contre moy, je ne leur
puys toutesfoys laysser passer telles choses, quelque bonne
démonstration qu'ilz me facent, par ce qu'ilz sont trop soubdains à
changer leurs dellibérations et trop promptz de les convertir contre
nous; et, soubz colleur de ce présent armement, plusieurs de ceulx qui
s'estoient, par craincte des ordonnances faictes contre les pirates,
retirez de la mer, s'aprestent de s'y remettre; de quoy je feray
plaincte à ma première audience.
J'entendz que le conseiller Cavaignes a faict, tout de nouveau, ung
marché avec aulcuns de ce royaulme pour recouvrer huict lez de
pouldre, chacun de douze barilz, et chacun baril contenant ung cent,
qui est neuf à dix milliers de pouldre, et huict vingtz bottes de
piques, chacune botte de huict, qui est plus de douze cens piques, et
vingt quaysses de hacquebutes, à cinquante pour quaysse, qui sont
mille hacquebutes, avec leur fornyment; et qu'on est après, au pays
d'Ouest, à les luy faire embarquer avec plusieurs et diverses sortes
d'artiffices à feu, qui est signe qu'on a crainct le siège à la
Rochelle.
Il a esté naguières veu passer une grand flotte de vaysseaulx, qu'on
estimoit estre le retour de celle de la Rochelle, mais, parce qu'elle
a passé oultre, l'on présume que c'est celle d'Espaigne et de
Portugal, de quarante vaysseaulx chargez d'espiceries, de laynes, et
aultres riches merchandises, conduicte par aulcuns navyres de guerre,
que ceulx cy avoient entendu se préparer pour passer en Envers, dont
ilz sont bien marrys qu'ilz n'ayent esté toutz prestz, au passaige de
Callais, pour recognoistre qui c'estoit; mais le vent a trop bien
servy, despuys quelques jours en çà, pour leur pouvoir empescher
ceste routte.
Il n'est encores nouvelles que la susdicte flotte de la Rochelle s'en
reviègne, dont semble que ceulx du dict lieu l'ayent retenu pour se
servir des LXXVI vaysseaulx qui y sont pour quelque leur entreprinse,
ainsy que je vous en ay touché ung mot en mes lettres du Xe du
présent, et semble que ceulx de la nouvelle religion, qui sont icy,
ayent adviz que le duc de Deux Pontz et l'Admyral cercheront de venir,
s'ilz peuvent, à une bataille; mais, s'ilz ne le peuvent, que leur
desseing sera de s'eslargir et occuper une partie de la Guyenne pour y
entretenir l'armée, et nomméement de prendre Bourdeaulx; à quoy ce
nombre de vaysseaulx leur pourroit beaulcoup servir, bien qu'on publie
icy que le retardement de la dicte flotte procède de quelque
difficulté, que la Royne de Navarre a faicte, sur l'acomplissement du
marché du sel et du vin.
L'on commance à parler de quelque progrez[3] que, à l'accoustumé, la
Royne d'Angleterre dellibère faire à ce prochain mois de juilhet, et
de tant qu'on dict que ce sera à l'isle d'Ouyc, vers la Normandie, je
le tiens en ce temps, à cause de leur présent apareil, aulcunement
suspect. Je travailleray toutjour de descouvrir le plus que je pourray
ce qu'ilz prétendront de faire.
[3] Voyage.
Les entremises d'accorder les différans d'Angleterre avec les Pays Bas
se continuent, et, de ma part, j'estime que des deux costez l'on s'est
résolu d'y entendre, et ne reste que le moyen d'y procéder; mais de
tant qu'il semble convenable de commancer par la liberté de monsieur
l'ambassadeur d'Espaigne, à laquelle on le veult remettre par
occasion de changer de logis, comme je l'ay desjà escript; ceulx de ce
conseil ont mandé à l'évesque de Chichestre de luy bailler sa mayson,
qu'il a en ceste ville, pour quelques moys, et je croy que dans deux
jours cella s'effectuera; et puys le mesmes pourra négocier et tretter
de toutes choses avec ceste Royne; dont, encor que la finalle
descizion des dictz différans, à cause des allées et venues, et de la
liquidation et estimation des prinses, soit pour aller en longueur, je
croy toutesfoys qu'on ne passera plus oultre à nulz mauvais exploictz
les ungs contre les aultres, au moins si l'instabilité de ceulx cy et
quelques meilleures espérances d'Allemaigne, qu'il semble qu'ilz n'en
ont eu meintennant, ne les y provoque.
Les affaires de la Royne d'Escoce demeurent en suspens, attandant la
déclaration que Monsieur, frère de Vostre Majesté, envoyera sur le
tiltre de ce royaulme, et cependant s'entend que le Sr. Ledinthon
s'apreste de venir d'Escoce de la part du comte de Mora, lequel comte
monstre, à ce qu'on dict, ne reffuzer d'entendre à quelque
paciffication pour le restablissement de sa Mestresse. Ceulx cy ont
suspect le soubdain retour que ce jeune gentilhomme Duglas a faict par
deçà, par ce mesmement qu'il monstroit, quant il passa naguières en
France, d'y vouloir faire long séjour, et, nonobstant que Mr.
l'évesque de Roz l'ayt adverty de n'incister guières à demander la
permission d'aller trouver la dicte Dame, pour aulcunes ocasions bien
considérables, et pour n'imprimer à ceulx cy qu'il aporte nouvelle
pratique de France au préjudice de leurs intentions. Il n'a layssé
toutesfoys de présenter à ceste Royne la lettre de Vostre Majesté pour
obtenir son passeport, lequel ne luy a esté accordé, et est icy
encores à l'atandre.
Je ne veulx obmettre comme j'ay tant faict que deux honnestes
bourgeois et merchans de ceste ville ont esté desjà dépeschez devers
monsieur le maréchal de Cossé, avec commission de ceste Royne pour
aller amyablement pourchasser la dellivrance des biens des Anglois,
qui sont arrestez par dellà. J'espère que mon dict sieur le mareschal
en envoyera bien tost deux aultres par deçà pour la restitution des
biens des Françoys, et qu'il sera convenu de jour certain, auquel, des
deux costez, esgallement et sans fraulde, la restitution se fera; et
que Vostre Majesté m'envoyera, ou à monsieur le maréchal de Cossé, une
lettre, signée de vostre main, conforme au mémoire que j'envoyay le Xe
de ce moys.
Ceste Royne m'a faict dire par Me Cecille que son ambassadeur se
plainct de ce que, demandant ses passeportz pour envoyer ses paquetz,
l'on les luy diffère toutjour quatre jours, et le retarde l'on aultres
quatre jours à Paris premier que de luy en vouloir bailler, et que,
sans doubte, l'on fera le semblable à moy icy; dont ay esté fort
expressément requis d'en escripre à Vostre Majesté à ce qu'il vous
playse faire entendre au susdict ambassadeur comme vous voulez que
dorsenavant l'on en use tant à la court que à Paris, qui vous suplie,
Sire, ne les mal contanter en si peu de chose, et je prieray le
Créateur, après avoir très humblement baysé les mains de Vostre
Majesté, qu'il vous doinct, etc.
De Londres ce XXVIIIe de juing 1569.