AU ROY.

Sire, j'ay esté, durant ces festes de Pentecoste, devers la Royne

d'Angleterre à Grenuich, pour trois principales occasions; l'une, pour

luy compter l'estat de voz affères, ainsy que, par voz lettres du

XIIIIe du passé, il vous a pleu me le commander; l'aultre, pour luy

remonstrer aulcuns mauvais déportemens de ses ministres en Allemaigne;

et la troisiesme, pour le faict de la Royne d'Escoce. Je luy ay

commancé mon propos par me plaindre grandement à elle de

l'interception et divertissement, que le maistre de la poste de

Canturbery a ozé fère, d'ung vostre paquet et d'ung paquet de Mr. de

Gordan, des mains du postillon qui me les aportoit, luy remonstrant

qu'il les avoit transportez en lieu, où l'on me les avoit retenuz deux

jours, et puys m'avoient esté renduz par ung des gens de son principal

secrétaire, Me. Cecille, en si mauvais estat qu'encor qu'ilz

apareussent aulcunement cloz, ilz ne monstroient toutes foys qu'on

leur eust gardé le respect deu aulx lettres et cachet d'ung si grand

prince; ce qui me faisoit croyre que l'indignité n'estoit procédée

d'une telle princesse comme elle, ny de son commandement, ains de la

malicieuse curiosité et extrême passion de ceulx qui, en plusieurs

aultres mauvaises sortes, avoient, ceste année, miz souvent la dicte

Dame en hazard de perdre le bien de la paix et amytié de Vostre

Majesté et celle de vostre royaulme: dont la suplioys humblement

qu'elle m'en vollût fère avoir rayson.

A quoy elle, monstrant n'estre aulcunement contante, m'a respondu que,

à la vérité, c'estoit chose qui n'estoit advenue de son sceu, et bien

fort à son regrect, mais que Milaris Coban venoit de luy bailler des

lettres de son mary, qui est gouverneur du quartier, où cella a esté

faict, par lesquelles il luy donnoit compte du tout, et comme le

postillon estoit un homme nouveau, lequel venant, sans passeport, en

la compaignye d'aulcuns Angloys qui estoient passez en mesmes temps de

Flandres pour servyr d'espyes, s'estoit avec eulx randu si suspect,

qu'on les avoit toutz foillez et visitez ensemble; dont me prioyt

d'excuser, pour ceste foys, la détention de mon dict paquet, et

qu'elle ne lairoit pourtant de me fère avoir réparation du tort qu'on

m'y pourroit avoir faict.

Je luy ay répliqué que les paquetz de Vostre Majesté avoient

accoustumé de servir de passeport et de seureté à ceulx qui les

pourtoient, dont ne restoit aulcune bonne excuse pour ceulx qui

m'avoient si fort offancé, lesquelz, continuans ainsy de plus en plus

se porter toutjour fort mal envers Vostre Majesté, seroient en fin

cause de vous fère monter au cueur ung juste desir de rescentiment, et

que leur entreprinse avoit esté bien fort vayne en cest endroict, car

je ne leur eusse que trop volontiers communiqué ceste dépesche, à

laquelle je m'asseuroys qu'ilz n'eussent prins le playsir, que

j'espéroys que la dicte Dame auroit, d'y veoir les affères de Vostre

Majesté en très bonne disposition, la priant d'avoir agréable d'en

ouyr le récit.

Et ayant la lettre en la main, je luy leuz incontinent toute cette

partie qui concernoit le bon estat de voz dictes affères, et la

calompnye et menterye de ceulx qui en parloient aultrement, et

l'asseurance de vostre amytié envers la dicte Dame avec la

correspondance que vous desiriez d'elle: laquelle monstra avoir le

tout fort agréable, et fut une chose qui vint bien à propos pour

aulcunes matières, qui estoient lors en termes en ceste court;

lesquelles se menoient diversement sellon la diversité des novelles,

que les ungs et les aultres représentoient de la guerre de France; à

l'occasion de quoy elle s'arresta davantaige sur le discours de la

dicte lettre et m'y fyt plusieurs demandes, ausquelles je miz peyne de

satisfère: puys luy diz que, de tant que vous ne vouliez garder

aulcune malle impression ny réserver rien sur vostre cueur contre

elle, vous la priez de vous esclaircyr d'une chose qu'on vous avoit

mandée d'Allemaigne, c'est que ses agentz par dellà faisoient de si

mauvaiz offices et si contraires à vostre service que, quant elle vous

auroit déclairé la guerre, ilz ne se monstreroient plus ouvertement

voz ennemys qu'ilz faisoient, provoquans et incitans les princes

protestans d'Allemaigne de fère et continuer la guerre en vostre

royaulme, et employent le nom et le crédict d'elle, pour leur trouver

des deniers; et, que mesmes l'on vous avoit mandé que Quillegrey, et

ung aultre des siens, qui se tient à Francfort, estoient sur le point

de leur faire fornyr quatre vingtz ou cent mille tallartz, avec

promesse de plus grand somme, quant la flotte de Londres seroit

arrivée en Hembourg: ce que vous ne vouliez ny pouviez croyre que

procedât aulcunement d'elle, estant chose qui répugnoit grandement à

la paix, et aulx promesses, et sèremens, que vous avez juré, de

procurer le bien et évitter le mal loyaulment l'ung de l'aultre, et

trop contraire à l'honneur de la parolle qu'encores freschement elle

vous avoit donnée de la continuation de son amytié, mais que

c'estoient aulcuns mal affectionnez, transportez de passion, qui

abusoient ainsy de son authorité, et ne se soucyoient d'allumer, par

ce feu couvert qui estoit plus cuysant que si la flamme en paroissoit,

une guerre entre vous, pourveu qu'ilz vinsent à boult de leurs

intentions, ce que vous la priez très instantment de fère cesser.

Et luy tins ce propoz, Sire, tant par ce que j'avois des adviz

conformes à cella que pour ayder de divertyr une levée de deniers

qu'on estoit après à fère icy; à laquelle je sçavoys qu'aulcuns

seigneurs de ce royaulme contradisoient.

De quoy la dicte Dame, voulant donner satisfaction à Vostre Majesté,

m'a dict que, à la vérité, elle avoit deux agentz en Allemaigne, l'ung

nommé Du Mont, homme vieulx, catholique, ancien serviteur du feu Roy

son père, qui se tenoit en une sienne mayson prez de Francfort, et

l'aultre Quillegrey, gentilhomme anglois, bien affectionné à son

service, par lesquelz deux elle entretenoit l'amytié des princes

allemans, lesquelz se monstroient très affectionnez de la continuer

envers elle, tout ainsi qu'ilz l'avoient toutjour heue ferme et

constante envers le dict feu Roy son père, mesmes qu'elle pouvoit

compter le duc Auguste, le lansgrave de Esse, les palgraves et aultres

principaulx princes de dellà, pour ses fort inthimes amys, et me

vouloit bien dire qu'elle, avec eulx, avoient ensemblement pourveu à

leurs affères contre ceulx qui vouloient exterminer leur religion;

mais qu'au reste, ses agens n'avoient eu jamais charge de fère ny

procurer rien en particullier contre Vostre Majesté, et m'asseuroit

qu'il n'y avoit esté aulcunement forny argent, au moins par nul moyen

qui procédât d'elle, sans lequel je pouvois croyre que ses gens

n'estoient pour trouver guyères grandz sommes, et qu'elle vous

remercyoit grandement de l'honnorable jugement que vous feziez de son

intention, en ce que, quant le dict adviz seroit véritable, vous l'en

vouliez tenir deschargée; ce qu'elle vous prioit de croyre, qu'encor

qu'on luy représentât plusieurs occasions, qu'elle n'estoit pour en

prendre jamais pas une de ceste sorte à couvert contre vous; ains

envoyeroit ouvertement la vous notiffier: mais que vous la trouverez

fère profession sinon de prudence, au moings d'intégrité, en tout ce

qu'elle vous avoit promiz; adjouxtant plusieurs aultres propos assés

longs, lesquelz il est bien besoing que Voz Majestez sachent, mais je

réserve les vous fère entendre par homme exprès.

Et m'a esté dict que ceste mienne remonstrance a eu desjà quelque

effect, mais je métray peyne de le sçavoir mieulx pour vous en

asseurer par mes premières. Et pour la fin, je l'ay remercyée au nom

de Voz Majestez, de la bonne et vertueuse dellibération qu'elle

monstre prendre meintennant ez affères de la Royne d'Escoce pour la

remettre en son estat, ainsy que Mr. l'évesque de Ross me l'a

particullièrement racompté, la supliant d'y pourvoir si bien, et si à

temps, que le retardement n'y puysse plus engendrer de difficulté, et

qu'elle se veuille acquérir seule l'honneur de la plus honnorable

entreprinse qui soit escheue, de nostre temps, en main de nul prince

chrestien, sans excepter celle de l'empereur Charles Ve en la

restitution qu'il fit du Roy de Tunes[1], car ce fut pour ung pays

mahumétan, en hayne de Barberousse, qui infestoit l'Espaigne, là où

ceste cy est une légitime et héréditaire princesse, sa parante, qui ne

luy a faict jamais desplaysir, et est venue, en la confiance de sa

parolle, recourir à elle, luy requérant, en bonne sorte et avec

beaulcoup d'humillité, son promiz secours; oultre que par ce moyen,

plus que par nul aultre qui se puysse jamais offrir, elle satisfera

grandement à toutz les princes de la terre, mesmement à Voz Majestez

Très Chrestiennes, qui luy en aurez obligation; luy voulant bien dire,

de la part d'icelles, que, sans l'attante de son dict secours, vous

vous fussiez desjà efforcez, quelz affères que vous ayez sur les bras,

de pourveoir à ceulx de la dicte Dame, sellon que vous y estiez, par

les trettez et par ung honneste debvoir, obligez; qui ne vouliez, en

façon du monde, laysser ung si mauvaiz exemple de vous à voz alliez et

confédérez, que vous fussiez veuz habandonner la cause de ceste

princesse, laquelle tenoit le lieu de la principalle et plus ancienne

alliance de vostre coronne.

[1] Muley Hascen, roi de Tunis, ayant été chassé de ses états en

1534, par Khaïr Eddyn Barberousse II, roi d'Alger, implora la

protection de l'empereur, qui le rétablit dans son royaume au

mois de juillet 1535.

A quoy la dicte Dame m'a respondu, et semble que ce a esté de bonne

affection, qu'encor qu'elle ayt à considérer l'obligation qu'elle a à

la justice du murtre du feu Roy d'Escoce, qui estoit son subject, et à

la cession que la dicte Dame a faicte du tiltre qu'elle prétandoit de

ce royaulme à Monsieur, frère de Vostre Majesté, et à d'aultres

différendz, qu'elles ont à démesler ensemble touchant leurs deux

royaulmes, qu'elle, néantmoins, pourvoirra si bien à son affère qu'on

cognoistra qu'elle luy porte plus d'amytié et de bienveuillance

qu'elle ne s'est aymée elle mesmes.

Lequel propos s'est estendu en responses et répliques, touchant la

justice sur les princes souverains, comme elle est réservée à Dieu

seul; et touchant la cession du tiltre d'Angleterre, comme c'est ung

malicieulx artiffice pour irriter la dicte Dame contre la France et

contre ceste pouvre princesse, lequel se trouvera manifestement faulx;

et en aultres discours, qui excèderoient par trop la mesure d'une

lettre, de les adjouxter icy; par quoy les remettray à une aultre

foys, et prieray atant le Créateur après avoir très humblement baysé

les mains de Vostre Majesté qu'il vous doinct, Sire, en parfaicte

santé, très heureuse et très longue vie, et toute la grandeur et

prospérité que vous desire.

De Londres ce IIIe de juing 1569.

Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Second Ambassadeur de France en Angleterre de 1568 à 1575 · 第 14 / 189 题