ARGUMENT.

XLI. Hé bien, à propos de vous, messieurs, vous direz que je suis fou;

je voudrois le pouvoir devenir; parce que sitôt que je le serois, je

serois aussi-tôt exempt du feu, si on me disoit hérétique; délivré de

prison, si je devois; non sujet au consistoire ou à la mercuriale, ou à

la réprimande. Et pourquoi les fous ont-ils de si belles libertés &

priviléges? Parce que l'empereur Justinian, qui gouverne encore le monde

fou, est devenu fou durant sa vie; par ainsi les fous sont empereurs, &

_è converso_. Et vraiment je ne m'ébahis pas si mon pere mourut par

faute de bon gouvernement; _crede mihi_. Quand je revins de voyage, je

ne trouvai point d'eau dans le seau, encore moins en la seille: il

mourut comme à Dole à la danse Macabre; il y a la mort, qui parle à un

beau jeune homme, & lui dit:

Ah, galand, galand,

Que tu es fringand!

S'il te faut-il meure.

Et lui répond:

Et mort arrogan,

Pren tout mon argean,

Et me laisse queurre.

L'AUTRE. O bien, si vous me calomniez, c'est tout un, il n'y a point de

ma faute. Le valet de l'aumônier, à qui les autres faisoient la guerre,

le dit bien à messieurs du bureau: vraiment, messieurs, il n'y a que les

pauvres que l'on canonise. Or bien, touche-là; Vigneau; ta femme est

femme de bien, je le crois, si l'ai-je besognée aussi bien que toi. O le

niais! Elle est si laide, que je ne voudrois avoir affaire à la femme,

non plus qu'au mari. Passons outre; je sens déja que ce livre nous

échappe, & me semble que je vois déja un fripon de proposant, qui est

joint avec un aspirant à la prêtrise _mediante coquedindo_; & ils disent

que je suis nigromanchian, que je fais parler des morts. Je suis bien

plus habile que cela: les morts ont parlé; ils le savent bien: mais je

fais parler les bêtes; & beaucoup parleront, si dieu plaît. Mais avisez,

s'il vous plaît, à tout ce qui se fait, ou que l'on fait en ce monde;

tout cela a une fin certaine; je vous en ferai une démonstration

notable. Allez chez un peintre, & voyez-lui broyer les couleurs.

Savez-vous bien pourquoi on prend tant de peine à les broyer

diligemment? Je vous ai dit un grand secret; avisez-y: prenez la

mollette & la levez; & vous verrez de beaux arbrisseaux & branchages qui

y sont haut & bas. Et voilà la cause pourquoi, la fin pour laquelle, les

aveugles se connoissent en couleurs: & pource, si tu crains la goute,

abbas-là, fous-là. Ma fille, ô belle servante, si mon valet te prie d'un

peu de jouissance, prens un bâton & lui en donne, tandis que je

m'amuserai à ces gens de réputation, qui sont pleins d'honneur, comme

une truye de poivre.

LE BON HOMME. Or çà, mes bons amis, vivons en liberté, notre convive

s'acheve, ils sont sur le dessert: je suis un peu sorti, pour vous le

dire. D'autres pour tout recueillir le reste que j'ai oublié pour mon

plaisir & votre commodité, d'autant que les yeux vous feroient mal, qui

seroit fort au désavantage de votre vue.

QUELQU'UN. Bien donc, dites-moi, avez-vous envie de parvenir? Lisez ce

volume de son vrai biais. Il est fait comme ces peintures qui montrent

d'un & puis d'autre. On m'a dit qu'il y a quelques malotrus qui ont dit:

voici des traits d'athéiste. En da, je n'en sais rien; je m'en rapporte

à eux. Si j'ai rencontré à dire leur naïveté, ç'à été sans le savoir. Je

joue au colin-maillard; je prends ce que je trouve. Mais eux, qui sont

sages & pleins d'intelligence, ils font tout par élection &

connoissance. Il est toujours avis au chat breneux que la queue lui pue.

Ne vous déplaise, si j'ai dit quelque chose qui regarde ou oye de côté,

& sente mal à votre goût, ce n'est pas ma faute; c'est une perspective

d'oreille qui est gauchie: & puis les parfaits sont aux cieux. Si je

m'ébats à me moquer de vous, ébattez-vous à dire bien de moi, afin que

ce ne soit de vous dont je parle. Et puis, qui sait en bon escient que

je veux dire, s'il n'a vu & lu le tout; & n'a requis le vrai sens de mon

affaire? Et par la double fressure de mon petit chien, (j'ai quasi juré

comme un connestable, & pris dieu partout: mais je me suis retenu par

votre exemple), & vous dites donc, que je suis un moqueur, un

contempteur? Il est vrai, si vous le prenez selon votre folle fantaisie,

qui ne vaut pas une foutée de chat: aussi je contrôle vos sottises, &

condamne vos impudences. Or chacun juge selon le poids de sa charité. Et

de-là les bonnes religieuses qui apprendront ceci par coeur, diront: il

est bon homme; il taxe les vices d'une belle façon. Et pour l'amour de

cela, je me mettrai à faire un beau livre, où je vous dirai la vérité

tout au rebours des autres, & d'une façon si belle, que je le publierai

après ma mort, afin que l'on voie que je dirai de bonnes choses, que je

n'entendrai non plus que vous autres: & si deviendra tant authentique,

que le monde de son temps le priseront sur tous, & le diront l'unique;

tellement qu'ils tiendront tous les auteurs, ainsi que vous, comme vrais

fous qu'ils sont, se travaillant pour néant, & pour penser acquérir une

réputation qui se porte à Paris sur des crochets, comme fagots bénis.

Malheureux sont ceux qui se donnent de la peine, pour avoir bruit d'être

ou pipeurs, ou flatteurs ou mercenaires, dicteurs de folies d'autrui. Et

afin que je puisse un jour commencer ce volume, je mettrai ici un tronc,

tel qu'il est en notre ville, auprès le portail de la grande église:

Vous qui avez mine d'être homs,

Et qui semblez être hommasses;

Apportez quatre gros étrons,

Afin que l'oeuvre se parfasse.

Et je vous promets que vous y gagnerez, & davantage, y apprendrez tout

ce qu'il y a de bon en ce monde, ce que je vous prouverai en toutes &

maintes sortes.

Le moyen de parvenir, tome 3/3 · 第 64 / 65 题