ARCHIVE.

XXXIX. Passant ainsi de propos, en autres sur les discours

d'édification, monsieur le chantre tira de sa manche un canon fort

excellent, disant que c'étoit l'abbaisse de Rousserai qui le lui avoit

envoyé, tel que la prieure l'avoit composé & fait chanter a soeur

Jaqueline de la Gerandiere, qu'elle instruisoit ainsi sur ce mot

_conculcavit_. Là, ma mie, chantez bien; tenez-moi ce _con_ ferme,

_con_: là après, _cul_; haussez-moi ce _cul_, _cul_: après à ce _ca_;

entretenez-moi ce _ca_: puis à ce _vit_; là, tenez-moi ce _vit_ bien

long.

MAROT. Ce fut le colloque de Poissi, ce vénérable concile racourci, qui

fut d'avis d'instruire des jeunes religieuses de telle sorte. Et de par

sa mere, depuis que colloque a hanté les dames, on a parlé d'elles; non

pas que l'on dît qu'elles fussent paillardes, mais on disoit qu'elles

vivoient comme des putains. C'est pitié que cela, & encore plus que vous

ne sauriez dire.

ALCIBIADE. La mere de notre boulanger, celui qui demeure après les

Cordeliers, en étoit tout en extase. Elle tenoit une livre de beurre en

sa main à nud, & voyoit un grand âne qui sailloit (je crois qu'il

falloit dire _baudouinoit_) une jument. Cette pauvrette, pleine

d'admiration, & voyant ce fouet qui entroit ainsi, serroit la main &

faisoit dégoûter le beurre entre ses doigts: hélas! mon beurre.

RONDELET. Que voulez-vous dire de cette pauvre fille? Et bien, c'étoit

une émotion qui l'avoit prise par admiration. Oui, & il y a ainsi des

maladies qui prennent, qui vont, qui viennent ainsi que le temps qui

court; & comme les maladies nous prennent allant & venant ou nous

reposant, nous prenons le temps comme il vient, & de même en font ceux

qui mangent leur bien. Et de fait, passant par cette contrée, nous

voyions des personnes riches qui entamoient leur bien, & pour le manger

faisoient diverses sauces. Les uns le mangeoient à la sauce de réponce;

les autres allant au marché aux fesses; quelques-uns à la sauce

d'Allemagne; aucuns à la sauce de la messe d'onze heures.

CÉSAR. Demeurez-là. Qu'est-ce à dire?

RONDELET. Vous voilà bien empêché! C'est à la sauce de paresse. Je n'ai

pas voulu dire la messe paresseuse, ainsi que parlent les jésuites; au

moins le bruit en court.

AMIOT. Laissez courir le bruit avec le monde qui trotte, attendant que

la coutume aille la haquenée, & le bon temps le pas. Mais un peu, hau

mon caporal, ces mangeurs ne boivent-ils pas aussi?

LE BON HOMME. Et quoi donc, s'il sont mariés, ils boivent de

l'ordinaire, témoin celui qui commenta les vieilles légendes, où il mit

à l'entrée de ses annotations: _tout homme de qui la femme pette, étant

couchés ensemble, est bien heureux_; comme disoit notre confrere le

chanoine, monsieur Joyeux; qui est mort chancelier, dieu lui fasse

pardon, en l'église de céans, pour plusieurs raisons. _Primo_, il

l'entend; parquoi il sait qu'elle est auprès de lui, & ne le fait pas

cocu pour lors. _Secundo_, il reconnoît qu'elle n'est pas morte.

_Tertio_, il jouit du sens de l'ouïe. _Quarto & perfecto modo_, il boit:

ainsi il a plusieurs commodités, desquelles sont privés les prêtres, &

les autres gens de notre saveur.

ADDIAS. Si est-ce qu'ils ne laissent de trouver le vin bon.

MAROT. Par mananda, tu y es, & as bien fait de proférer cette goulée qui

se trouve véritable: & à dire vrai, tu es le plus vénérable menteur de

toute la compagnie. Prends un peu les mains à Glycas & Cedrenus, & va

chatouiller ce flaccon de vin, & me dis s'il est mâle ou femelle.

ARISTEUS. Oui dà; il y a mâle & femelle du vin; le blanc est le mâle.

MAROT. Va te faire panser à mon barbier; il ne te coutera rien. Tu y

entends comme un boeuf à jouer de l'épinette. Puisque nous le tenons

ainsi, pourquoi résistes-tu à l'écriture de noble antiquité?

SIMLER. Quand toute ton anticlité de tous les diables, & ta sapience de

l'ante-christ seroit, je n'en croirois rien. J'ai beu plus de deux mille

deux cent quatorze bouteilles de l'un & de l'autre vin; mais je n'y vis

jamais ne cul, ne con, ne couillons. Partant je déclare que pipeurs &

malheureux sont ceux qui mentent en vin quels qu'ils soient. Et pourquoi

n'y faut-il pas mentir? Parce qu'il y a, _in vino veritas_. _Primo_, au

vin la vérité, comme nous disons nous autres latins. _Secundo_, il est

de serment. _Tertio_, on leve la main en le prenant. _Quarto_, & pour le

mieux, on le prend & met sur sa conscience. Un homme est de bien peu

d'esprit, s'il ne se connoît en ce qui est de sa vacation; c'est

pourquoi plus un prêtre est savant à juger le vin, & en avoir de bon, il

est plus homme de bien; & notez cette décision de Boëtius, qu'il a

apprise du saint qui fut canonisé de son temps, durant vendanges.

HYPOCRATES. Vous n'avez point parlé de l'odeur du vin? N'importe, parce

qu'il ne peut faillir de sentir bon. S'il est bon, ce n'est pas comme

quelques choses, dont il se faut servir sans les sentir.

CÉSAR. Quelles?

HIPOCRATES. Il ne faut jamais sentir un oeuf, ni une huître, ni un con.

NÉRON. A! jan voire, voici le mot pour rire.

VATABLE. Je vois bien que vous ne le savez pas; je vous en ferai un beau

petit discours démonstratif. Du temps que je me mêlois de prêcher en

notre église, il y avoit un diacre qui étoit falot, & qui y avoit reçu

de l'argent pour moi; il me vit ès hautes chaires en ma place. Alors il

prit en main cet argent, enveloppé en du papier, & durant la messe il

vint apporter le livre de l'évangile à baiser, me le présentant, il me

ficha en la main ce papier avec l'argent; & me dit: _hæc sunt verba

sancta_. Cela étoit le mot pour rire. Qu'ainsi ne soit, si on vous

mettoit sur une table cent mille écus, & qu'on vous dît: ces écus sont

pour vous, si vous en pouvez prendre trois poignées, ha! en disant sans

rire: _gripeminaut_. A! hé, & vous riez déjà, vous n'aurez rien.

NÉRON. Et dà, vous ne serez pas si mauvais; vous me donnerez vos restes.

VATABLE. Oui, je vous ferai comme les valets des archers de la garde du

roi, que l'on dit du corps. Parce que les meubles sont de plus grande

conséquence, (témoins les Normands qui vont sur les bateaux par eau, &

font porter leur procès par terre: d'autant qu'il y a bien à dire entre

le bien & la vie. Celui que l'on jugeoit à Châtillon, ayant ouï son

dicton, & qu'il seroit pendu, il le supporta: mais quand il ouït qu'il y

avoit amende de vingt écus, qui étoit plus que les deux tiers de son

bien, il dit qu'il en appelleroit, si cela n'étoit ôté, & bien on l'ôta,

& il se laissa prendre, de peur de faire des enfans pauvres). A ces

valets de garderobe il avient au rebours de bien. En été, ont gros

habillemens; c'est que leurs maîtres les laissent, pour en prendre de

neufs qui sont légers: & l'hiver venu, ils ont des habillemens légers;

d'autant que leurs maîtres en prennent de pesans, & leur donnent les

vieils, selon la coutume. Voilà comment leur bien va à rebours; & s'ils

pouvoient patienter, il auroient, _non secundùm æquitatem, sed secundùm

justitiam_: & da, je parle aux doctes, s'ils le peuvent entendre; &

quand leurs habillemens sont usés, il faut dire: ne faites point de

manches à votre pourpoint, le corps n'en vaut rien, voire, mais le corps

vaut toujours mieux.

LOUVET. Quoi! le corps vaut mieux que les biens? Zacharie Durant,

libraire de Genève, ne le croyoit pas, quand il fut frappé de la peste,

& que le chirurgien lui eût dit que ce l'étoit. Ha! mon ami, dit il au

chirurgien, si je viens à mourir de cette maladie, je perdrai plus de

mille florins à cette foire de Francfort.

Le moyen de parvenir, tome 3/3 · 第 62 / 65 题