XXXVIII. SOCRATES. Il n'y a personne qui ne tâche à faire son profit; &
sur-tout boivant & mangeant. Et je vous dirai, belle & bonne personne,
ma chair de prochain, vîtes-vous jamais le pere Prologue?
OVIDE. Tu nous veux faire passer ce petit tronçon de bonne chere que
vous fîtes en Espagne, aux nôces de la reine, fille de notre invincible
roi. Tu as raison; pargoi, ils nous donnerent force paroles couvertes,
quantité de mots dorés, des phrases délicates, beaucoup de menus propos
qui nous passoient apostrophiquement par la bouche, ainsi que l'on mange
les lettres aux écoles. Et je vous proférerai un grand fait, qui m'a été
révélé selon la trabale; que ce n'est pas sans raison que l'on fricasse
les ames, vu que de tout temps, & de l'invention des poëtes, il y a
certaines M que l'on mange; (& de fait, on pensoit s'équivoquer; mais à
bon escient) j'ai vu engouler des _ames_ toutes fraîches, comme vous
feriez une écrevisse d'eau douce. Or je n'irai pas-là; je ne veux pas
être mangé, je ne l'ai pas accoutumé.
SOCRATES. Mais disons de ce repas.
OVIDE. Je n'ai plus à en dire, sinon que nous mangions de ce que dieu
nous avoit donné, comme dit l'autre. Et conscience, notre jardinier, qui
étoit un beau jeune homme, n'en voulut point; il se maria avec une belle
jeune fille, qu'il fit femme, dieu merci & vous. Un dimanche matin, il
cuidoit lui donner le picotin; & elle le pria de se contenir. O! ô,
dit-il; & pourquoi? Mon ami, dit-elle, je me trouve mal. Etant levée, or
étoit-ce en été, il vit sa chemise tachée de sang: hélas, ma mie! vous
ai-je blessée? Non, mon ami. Et qui donc? Personne. Mais, ma fille,
dis-moi que c'est. Ardez, mon ami, c'est que j'ai ce que dieu nous a
donné à nous autres pauvres femmes. Voyez-vous, ainsi que, quand vous
êtes échauffé, le nez vous saigne; ainsi notre pauvre cas saigne tous
les mois; & si alors un homme nous touchoit, il se perdroit. Et bien, ma
mie, vous avez bien fait de me le dire. Si je me fusse perdu là-dedans,
on eût eu bien de la peine à me retrouver, tant il y a de chambres, de
recoins & de garderobes, sans les salles. Quelques jours après, il
venoit de Vanves; & ayant bon appétit, il demanda à souper à sa femme,
qui lui dit: oui, mon ami, il s'en va prêt. Et que me donneras-tu, ma
fille? Ne vous souciez, mon ami; nous mangerons de ce que dieu nous a
donné. Elle parloit, comme vous dites ordinairement. Lui qui se
ressouvint de ce qu'elle lui avoit dit, estimoit qu'elle lui donneroit
de ses mois; il lui dit: ma mie, je vous remercie, je n'en veux point;
je m'en vais souper avec mon compere. Je sais bien ce que je lui eusse
fait, pour n'avoir point de ces harnois-là.
SAPHO. Et dites, je vous prie; & quoi?
OVIDE. Je lui eusse farci le ventre d'andouilles.
SAPHO. Pargoi, tu nous en contes; Je crois que tu as hanté les filles
d'église, c'est-à-dire les femmes de cloîtres, c'est-à-dire les garces
de chanoines. Elles parlent ainsi, sans autrement user de respect, sinon
qu'elles appellent les autres putains, chiennes, vesses, & qu'elles
débauchent leurs maîtres.
LE CONSUL. Je ne m'ébahis pas vraiment de ce que l'on dit: ho, ho, ô,
Calvin, te souviens-tu pas bien de ce que disoit Hilaret, quand il
contoit en chaire que tu étois fils du chanoine; & que notre ami de
Saint-Denis, le chanoine, dînant avec notre évêque, se mit à parler
contre ce cordelier, feignant être fort fâché contre lui, & faisant
tomber à propos ce poinct de son sermon, lui dit par colere fraternelle:
je ne trouve point bon, que l'on dise des mensonges en la chaire. Je ne
dirai pas comme le curé de saint Lifart, qui disoit que la chaire, où il
étoit, n'étoit pas la chaire à faire caca; mais à dire vérité. Je dis
donc que cela est messéant de prononcer des impiétés en telle chaire.
Vous avez dit que Calvin étoit fils d'un chanoine; ce qui est très-faux.
Les chanoines sont gens pudiques, sobres du cul comme de la bouche,
comme dit messire Guillaume le Vermeil, ils ne font point d'enfans: ce
sont les cordeliers qui en font. S'il y a quelque femme qui se prête,
voilà un petit cordelier dessus.
BUCHANAN. Je suis pour les peres cordeliers; cessez cette injure. Il y a
apparence que les chanoines font des enfans, témoin madame la roine de
France, qui, allant à Chartres en voyage, pour avoir lignée, & suivant
un beau chemin fait exprès, parce qu'elle alloit à pied, elle s'assit
pour se reposer, que voici passer une belle grande paysanne des champs,
qui cheminoit comme un prêtre Breton. La roine l'arrête, & lui dit: bon
jour, ma mie; où allez-vous? Je vais à Chartres, madame. Que faire?
Vendre du lait & des herbes. D'où êtes-vous, ma mie? Je suis d'ici
auprès, madame. Êtes-vous mariée? Oui, madame, dieu merci & la voutre.
Mais, madame, ne vous déplaise, dites-moi, s'il vous plaît, qui vous
êtes? Je suis la roine. Excusez-moi, s'il vous plaît, si je ne vous ai
fait l'honneur que je devas. Mais, madame la roine, vous allez à pied; &
où allez-vous, madame la roine? Mais que ne vous déplaise? Je vais à
Chartres, ma mie, pour aller en cette belle église prier dieu, à ce
qu'il lui plaise que j'aie enfans. Hélas, madame la roine, ne laissez
pas de vous en retourner; ce grand chanoine qui les faisoit est mort, on
n'y en fait plus.
SCANDERBERG. Cette-ci étoit presque aussi hagarde, que cette bonne femme
qui demeure après le roi des veaux, à la grille aux sots. Nous étions
avec de Pise, ce bon magistrat, qui aida à mourir ce ministre, qui renia
ministere, pour se joindre aux finances; & je vous assure que nous ne
tâchions qu'à rire & dîner. Nous avions gagné notre procès; nous ne
plaidions que pour les dépens. Nous étions, ma mie, en ce point, tout de
même que les garces, qui ne plaident jamais en défendant; elles sont
toujours après en demandant.
Amour de garce, & ris de chien.
Tout n'en vaut rien, qui ne dit tien;
Bien de ribaud, & chair de garce,
Etant unis, ont bonne grace.
De _garce_ à _grace_; il n'y a qu'une transposition. Et puis,
Quand maître coût, & putain file,
Petite pratique est en ville.
MAROT. Tu seras meshui sur tes sentences; je pinte à l'aise:
Regarde au nez, & tu verras combien
Grand est cela, qui aux femmes fait bien.