XVIII. CERTORIUS. Je m'étonne que le roi n'ôte ces officialités, s'il le
faisoit il soulageroit beaucoup de monde, & enrichiroit sa justice, & si
feroit que les ecclésiastiques seroient chastes. Pensez-vous qu'oyant
ainsi parler de turpitude, le bandage ne leur simule pas?
CUSA. A la vérité, les oreilles & les yeux servent beaucoup à besogner,
témoin le curé de saint Clément, qui, en son prône, disoit: les dames
montrent leurs tetons; ce n'est pas bien fait; & puis elles étendent
leurs chemises autour du cimetiere. En dà, ni moi, ni mes vicaires ne
sommes pas anges; cela nous tente.
XÉNOCRATES. Pargoi, il n'étoit gueres sage, il y paroissoit; il ne lui
falloit point aller à la touche des merveilles.
CESAR. Quelle touche!
XÉNOCRATES. C'est celle qui est à Paris, justement dans le badaudois, au
lieu même où Pepin fianta, (je cuidois dire fit ses affaires sur l'état
de France. Il fit mettre & exposer cette touche qui est notable,
d'autant que sur icelle, comme on éprouve l'or à celle des orfevres, on
examine les folies des anciens, les sottises des nouveaux, la gloire des
présomptueux, & bref toutes les viédaseries des humains; & dit-on que ce
volume y a été trouvé, ainsi qu'il y avoit été laissé par feu Guillaume
de Paris, qui, aux porteaux de notre-dame, a mis les figures chimiques à
faire la projection à devenir sages, de laquelle on use, comme de
cendre, à l'entrée de ce noble chaircutieux de carême.
BARNAUD. Je pense que vous rêvez d'appeller carême chaircuitier.
XÉNOCRATES. Oui, je rêve: il vous l'est avis. Notez ces paroles;
_chaircuitier_ est un qui fait cuire de la chair; _undè_ chaircuitier:
mais _chaircuitieux_ est un qui concutie la chair, qui la chasse, qui la
ruine, comme font les maréchaux & médecins nouveaux.
BARNAUD. Tu y as excepté les médecins, parce que tu en as affaire.
Est-il pas vrai que, comme tu écrivois contre Machiavel, tu avois si
fort les hémorrhoïdes, que le cul te distilloit tout en sang, & en étois
à demi mort.
XÉNOCRATES. Sachez, bel ami, que les sages médecins font leurs essais
sur les gens d'église, malfaiteurs, gueux & putains. Tels sont les
quatre élémens d'essais.
BEZE. Tu me refais bien; j'aimerois autant le fou de la Bourdaisiere,
qui avoit avalé une pièce de vingt sols. Comme il vint à la rendre par
bas, il avoit de la peine. A la fin l'ayant tirée, il dit à son maître,
la lui jettant toute breneuse sur la table: en dà, monsieur cousin, que
l'argent est fâcheux & difficile à faire.
CEBES. Qui l'eût mis sur votre touche de tantôt, elle eût été touche à
connoître merde; cela eût bien servi aux médecins.
XÉNOCRATES. C'est tout un; je reviens à cette pierre, d'autant que je
suis alquemiste, aussi les alquemistes ont la pierre en la tête; &
pensois que voulussiez parler du révérend pere abbé de Vienne,
au-dessous de Lyon, lequel voyant la grosse pierre qui est en la
prairie, où il y avoit en écrit: _qui me virera, grand trésor aura_. Le
bon & noble pere (il n'étoit pas de la famille des Laurents, il avoit
trop d'esprit) se mit en frais pour faire virer cette pierre, & y
dépensa trois mille quatre cent vingt-deux écus dix-sept sols & une
pite, ce que je mets pour vous assurer. Jaloignès le notaire en a fait
le compte. Et comme elle fut tournée, il trouva de l'autre côté: _virier
je me veliens, parce que me doliens_.
SALIVAS. Il fut bien deçu; il pensoit avoir trouvé la pierre
philosophale.
GALANDIUS. Par la mort d'oeuf, il n'étoit pas en tant de bien que le
Granger de saint Martin, qui un tems fut, étant couché entre deux
garces, disoit, étendant ses bras, main deçà, main delà: que de biens!
OECOLAMPADE. Je sais bien qu'il est; C'est celui qui mourut l'année
passée. Son valet me vint quérir, pour le voir, & me dit: hélas!
monsieur, venez vîtement; mon maître se meurt de l'apocalipse; il
vouloit dire de l'_apoplexie_; ainsi que l'entendoit le vicaire de saint
Saturnin, quand le second président en mourut; lui étant venu ce mal,
d'appréhension d'avoir été de la ligue.
MAROT. Tu as bien débuté avec la ligue; tu es un bel archer, tu y vises
bien!
JAMIN. Aussi-bien que celui qui voyoit l'amour, qui est à la
Boudaisiere, fait en si belle peinture, que l'amour a été fait après ce
portrait. Quand le roi venoit de fixer le mercure, il vint en cette
belle maison. Et comme ès lieux curieux il y a toujours des amuses fous,
ce tableau d'amour étoit en la grande salle. Il y eut un gentilhomme qui
s'y amusa; & voyant cet amour avec son trait sur l'arc, comme prêt à
décocher, & lisant autour: _sublato amore omnia ruunt_, étoit en grand
peine que cela pouvoit signifier. Il passa un aumônier, auquel il le
demanda. L'aumônier l'ayant lu, dit: monsieur, vous êtes fâcheux; ce
latin là est possible prophane; il n'est pas de bréviaire; je ne
l'entends, ni ne le veux entendre. Monsieur, ne vous fâchez point, je
vous prie. Il en passa un autre qui fut plus hardi, auquel il fit la
même priere. Adonc le prêtre, ayant considéré l'état de la figure, lui
dit: monsieur, cela signifie que, si dieu vouloit, tous les anges du
paradis tireroient ainsi de l'arc.
BUCHANAN. Je pense qu'il entendoit aussi peu de latin que le sieur du
Coudrai, qui me pria un jour de lui montrer du latin. Vraiment, je le
menai en la boutique d'un libraire, où j'ouvris des livres latins, & lui
montrai du latin. Il se voulut colerer; à jan, j'avois une épée aussi
bien que lui; je nous fussions bien battus.
POGGE. Et vive les coups de poings; on n'en meurt que par hazard, non
plus que d'autre chose.
DES ESSARDS. Et quoi! portiez-vous lors une épée?
BUCHANAN. Oui.
DES ESSARDS. Et de quel saint?
BUCHANAN. Je suis gentilhomme; & par la double-triple manche de serpe,
nous sommes tous gentilshommes en notre pays.
DES ESSARDS. O! ha, hé! & qui est-ce donc qui garde les pourceaux?
BUCHANAN. C'est l'abbé de Turpenai, qui fut celui qui eut la venue par
mon compere Tristan que voilà, qui en fait des reproches au roi Louis
onzieme, lequel avoit donné l'abbaye de Turpenai à un gentilhomme, qui,
jouissant du revenu, se faisoit nommer monsieur de Turpenai. Il avint
que le roi étant au Plessis-les-Tours, le vrai abbé qui étoit moine, &
comme ceux qui duement pourvus ont été appellés antiques, d'autant que
c'étoit à l'antique mode, qu'il n'y avoit point de commentaire; (foin,
je pensois dire de _commendataires_.) Cet abbé se vint présenter au Roi,
& lui fit sa requête, lui remontrant que canoniquement & monastiquement
il étoit pourvu de l'abbaye, & que le gentilhomme usurpateur lui faisoit
tort contre toute raison; & partant qu'il invoquoit sa majesté, pour lui
être fait droit. En secouant sa parruque, le roi lui promit de le rendre
content. Ce moine importun, comme tous animaux portant cucule, venoit
souvent aux issues du repas du roi, pour lui ramentevoir son affaire. Un
jour, le roi, ennuyé de l'eau bénite du couvent, appella mon compere
Tristan, & lui dit: compere, il y a ici un Turpenai qui me fâche;
ôtez-le moi du monde. Tristan n'y faillit non plus, qu'il lui eût
failli, ainsi qu'il se trouve ès Florides, quand sous le nom de Stratin
il eut la tête tranchée à Sancerre, tourné en Rancrese, témoin Verville
qui me l'a dit, ainsi qu'il l'a écrit. Tristan prenant un froc pour un
moine, ou un moine pour un froc, vint à ce gentilhomme, que toute la
cour nommoit monsieur de Turpenai; & l'ayant accosté, fit tant qu'il le
détourna; puis le tenant, lui fit entendre que le roi vouloit qu'il
mourût, partant qu'il fît son testament, comme font les enfans de Lyon
au pied d'une échelle, la tête couverte par privilége notable. Il
vouloit résister en suppliant, & supplier en résistant, comme dit notre
ami Castillon en son bien dire: mais il n'y eut aucun moyen d'être ouï.
Il fut délicatement étranglé entre la tête & les épaules, si qu'il
expira; & trois heures après, le compere dit au roi, qu'il étoit
distillé. Il avint cinq jours après, qui est le terme que les ames
reviennent, si elles doivent revenir, ainsi que dit saint Foubrequin,
que le moine vint à la salle où étoit le roi, lequel le voyant, demeura
fort étonné, & lui sembloit avoir devant lui le spectacle hideux de
l'ame monachale, étrangée de son triste corps. Tristan étoit présent. Le
roi l'appelle, & lui dit en l'oreille: vous n'avez pas fait ce que je
vous ai dit. Ne vous déplaise, sire, dit-il, je l'ai fait. Turpenai est
mort. Hé! je disois & entendois de ce moine. J'ai ouï & entendu du
gentilhomme. Quoi! c'est donc fait? Oui, sire. Or bien, se tournant vers
le moine: venez ici, moine. Le moine s'approche: le roi lui dit:
mettez-vous à genoux. Le pauvre moine avoit peur. Et le roi lui dit:
remerciez dieu, qui n'a pas voulu que vous fussiez tué, comme je l'avois
commandé. Celui qui prenoit votre bien l'a été. Allez, dieu vous a fait
justice; allez, priez dieu pour moi, & ne bougez de votre couvent.