Je ne pretends pas vous donner une bien grande marque de mon esprit
en vous envoyant ce recit des Precieuses, mais au moins ay-je lieu de
croire que vous le recevrez comme un tesmoignage de la promptitude
avec laquelle je vous obeis, puisque je n'en receus ordre de vous
que hier au soir, et que je l'execute ce matin. Le peu de temps que
votre impatience m'a donné doit tous obliger à souffrir les fautes
qui sont dans cet ouvrage, et j'auray l'avantage de les voir toutes
effacées par la gloire qu'il y a de vous obeyr promptement. Je croy
mesme que c'est par cette raison que je n'ose vous faire un plus long
discours. Imaginez-vous donc, Madame, que vous voyez un vieillard
vestu comme les paladins françois[303] et poly comme un habitant de
la Gaule celtique[304],
Qui d'un sevère et grave ton
Demande à la jeune soubrette
De deux filles de grand renom:
Que font vos maitresses, fillette?
[Note 303: A la suite de ces mots on lit, dans le fragment
conservé par Conrart: «loyal comme un Amadis.»]
[Note 304: _Var._ du manuscrit de Conrart:
Qui d'un air d'orateur Breton....
Je n'ai pas besoin de faire remarquer que le _Récit_
n'observe pas ici l'ordre suivi par Molière dans sa
comédie. La scène de Gorgibus et de la soubrette n'est que
la 3e dans la pièce. Celle de du Croisy et de Lagrange
ensemble, et celle qui suit entre eux et le père, sont
passées par mademoiselle Desjardins. Nous reviendrons plus
loin sur cette différence, l'une de celles dont la préface
nous avoit prévenus, et nous en chercherons la cause.]
Cette fille, qui sçait bien comment se pratique la civilité, fait une
profonde reverence au bonhomme et lui respond humblement:
Elles sont là haut dans leur chambre
Qui font des mouches et du fard,
Des parfums de civette et d'ambre
Et de la pommade de lard[305].
[Note 305: V., sur ces artifices de toilette, _medicamenta
faciei_, comme diroit Ovide, notre t. 1, p. 340. Dans
_l'Héritier ridicule_, de Scarron, acte 5, sc. 1, se trouve
sur le même sujet un curieux passage. C'est Paquette qui
parle:
... Parmi des damoiselles
Telles que je puis être, on en voit d'aussi belles
Que ces dames de prix, en qui souvent, dit-on,
Blanc, perles, coques d'oeufs, lard et pieds de mouton,
Baume, lait virginal, et cent mille autres drogues,
De têtes sans cheveux aussi rases que gogues
Font des miroirs d'amour, de qui les faux appas
Etalent des beautés qu'ils ne possèdent pas.
On les peut appeler visages de mocquette.
Un tiers de leur personne est dessous la toilette,
L'autre dans les patins; le pire est dans le lit.
Ainsi le bien d'autrui tout seul les embellit.
Ce qu'ils peuvent tirer de leur pauvre domaine
C'est chair mol, gousset aigre et fort mauvaise haleine.
Et pour leurs beaux cheveux, si ravissants à voir,
Ils ont pris leur racine en un autre terroir.]
Comme ces sortes d'occupations n'etoient pas trop en usage du temps
du bonhomme, il fut extremement etonné de la reponse de la soubrette,
et regretta le temps où les femmes portoient des escofions[306] au
lieu de perruques, et des pantouffles au lieu de patins;
Où les parfums estoient de fine marjolaine,
Le fard de claire eau de fontaine;
Où le talque[307] et le pied de veau
N'approchoient jamais du museau;
Où la pommade de la belle
Estoit du pur suif de chandelle.
[Note 306: C'étoit une espèce de petite _calle_ ou coiffure
de paysannes et de femmes du peuple.--Ce passage diffère
un peu dans la copie de Conrart. On y lit, au lieu de ce
qui est ici: «A ces mots, qui ne sont point agreables à
l'ancien Gaulois, qui se souvient que du temps de la Ligue
on ne s'occupoit point à de semblables choses, il allègue
le siècle où les femmes portoient des _escofions_ au lieu
de perruques, et des sandales au lieu de patins.»]
[Note 307: Les charlatans vendoient alors une sorte d'huile
qu'ils prétendoient tirée du _talc_, et qu'ils assuroient
être un fard merveilleux pour la conservation du teint.
(_Dict._ de Furetière.)]
Enfin, Madame, il fit mille imprecations contre les ajustements
superflus, et fit promptement appeler ces filles pour leur temoigner
son ressentiment. Venez, Magdelon et Cathos[308], leur dit-il, que je
vous apprenne à vivre. A ces noms de Magdelon et de Cathos, ces deux
filles firent trois pas en arrière, et la plus precieuse des deux luy
repliqua en ces termes:
Bon Dieu! ces terribles paroles
Gasteroient le plus beau romant.
Que vous parlez vulgairement!
Que ne hantez-vous les ecolles,
Et vous apprendrez dans ces lieux
Que nous voulons des noms qui soient plus precieux.
Pour moy, je m'appelle Climène,
Et ma cousine, Philimène[309].
[Note 308: Au lieu de ce nom il y a celui de Margot dans le
fragment donné par Conrart.]
[Note 309: Dans _les Précieuses_, Madelon prend le nom de
Polixène, et Cathos celui d'Aminte. (V. scène 5.)]
Vous jugez bien, Madame, que ce changement de noms vulgaires en noms
du monde precieux ne pleurent pas à l'ancien Gaulois; aussi s'en
mit-il fort en colère contre nos dames, et, après les avoir excitées
à vivre comme le reste du monde et à ne pas se tirer du commun par
des manies si ridicules, il les advertit qu'il viendroit à l'instant
deux hommes les veoir qui leur faisoient l'honneur de les rechercher.
Et en effet, Madame, peu de temps après la sortie de ce vieillard,
il vint deux gallands offrir leurs services aux demoiselles; il me
semble mesme qu'ils s'en acquittoient assez bien. Mais aussi je ne
suis pas precieuse, et je l'ay connu par la manière dont ces deux
illustres filles receurent nos protestants: elles baaillèrent mille
fois; elles demandèrent autant quelle heure il estoit, et elles
donnèrent enfin tant de marques du peu de plaisir qu'elles prenoient
dans la compagnie de ces adventuriers qu'ils furent contraints de
se retirer très mal satisfaits de la reception qu'on leur avoit
faitte et fort résolus de s'en vanger (comme vous le verrez par
la suite[310]). Si tost qu'ils furent sortis, nos precieuses se
regardèrent l'une l'autre, et Philimène, rompant la première le
silence, s'ecria avec toutes les marques d'un grand etonnement:
Quoy! ces gens nous offrent leurs voeux!
Ha! ma chère, quels amoureux!
Ils parlent sans affeteries,
Ils ont des jambes degarnies,
Une indigence de rubans,
Des chapeaux desarmez de plumes,
Et ne sçavent pas les coustumes
Qu'on pratique à present au pays des Romants.
[Note 310: Cette scène ne se trouve pas dans _les
Précieuses_. Elle y est à peu près remplacée par celle qui
commence la pièce, et dont mademoiselle Desjardins n'a
pas parlé. Faut-il croire qu'elle se trompe complétement,
comme elle s'en excuse dans sa préface, ou qu'elle suit
le plan que Molière auroit adopté d'abord, et dont il se
seroit ensuite départi par crainte des longueurs, après la
première représentation. Cette dernière opinion me sourit
assez. Il y a en effet, dans la scène esquissée ici, une
idée comique, un contraste de situation avec l'une des
scènes suivantes, qui ne devoient pas échapper à l'auteur
des _Précieuses_, et que madame de Villedieu n'étoit guère
de force à imaginer toute seule. Je ne trouve qu'un défaut
à cette scène: c'est que, en raison surtout de celle
qu'elle amène ensuite, et qu'elle rend presque nécessaire,
elle allonge trop la pièce et la rend languissante.
Molière, en admettant toujours que l'idée soit de lui,
aura vu le défaut dès le premier soir, et il aura changé
tout aussitôt son plan. Madame de Villedieu cependant,
et sur cette seule représentation, aura écrit sa lettre,
l'aura laissée courir, et, quand il aura été question de la
publier, ne lui aura fait subir aucun des changements que
Molière avoit faits lui-même à sa comédie; elle s'en sera
tenue à la petite phrase d'excuse plutôt que d'explication
qui se trouve dans la préface. Je ne trouve guère que ce
moyen de m'édifier à peu près sur cette différence, la
seule qui existe réellement entre la pièce et le _Recit_,
dont pour tout le reste l'exactitude est parfaite, souvent
même textuelle. Malheureusement les preuves me manquent;
mais il seroit à désirer que j'eusse deviné juste: nous
aurions un nouvel exemple des transformations que la
plupart des comédies de Molière subirent entre ses mains.
Une autre version seroit peut-être encore admissible. Pour
expliquer les divergences de l'analyse et de la pièce,
on pourroit se demander si Molière n'avoit pas fait pour
les _Précieuses_ ce qu'il fit pour toutes ses premières
pièces, c'est-à-dire si, avant de venir à Paris, il ne les
avoit pas jouées en province, notamment à Avignon, où il se
trouvoit, en 1657, avec mademoiselle Desjardins, et si par
conséquent celle-ci n'avoit pas fait alors le _Recit_, qui
courut plus tard à Paris lorsque la pièce y fut reprise.
La comédie avoit reçu les changements que Molière ne
manquoit jamais d'apporter à ses pièces faites en province,
lorsqu'il se décidoit à les offrir au public plus difficile
de Paris. L'analyse seule étoit restée la même. Un passage
de la scène 9, relatif au siége d'Arras, qui avoit eu lieu
en 1654, ne contredit point, loin de là, cette opinion, que
_les Précieuses_ pourroient avoir été écrites par Molière
avant 1660. Pour leur donner plus d'à-propos lorsqu'il les
reprit à Paris, il y auroit ajouté dans la même scène un
mot sur le siége beaucoup plus récent de Gravelines.]
Comme elle achevoit cette plainte, le bonhomme revint pour leur
tesmoigner son mecontentement de la reception qu'elles avoient faite
aux deux gallands. Mais, bon Dieu, à qui s'adressoit-il?
Comment! s'ecria Philimène;
Pour qui nous prennent ces amants,
De nous compter ainsi leur peine?
Est-ce ainsi que l'on fait l'amour dans les romants?
Voyez-vous, mon oncle, poursuivit-elle, voilà ma cousine qui vous
dira comme moy qu'il ne faut pas aller ainsy de plein pied au
mariage.--Et voulez-vous qu'on aille au concubinage? interrompit le
vieillard irrité.--Non sans doute, mon père, repliqua Climène; mais
il ne faut pas aussi prendre le romant par la queue. Et que seroit-ce
si l'illustre Cyrus epousoit Mandane dès la première année, et
l'amoureux Aronce la belle Clélie? Il n'y auroit donc ny adventures,
ny combats! Voyez-vous, mon père, il faut prendre un coeur par les
formes, et, si vous voulez m'escouter, je m'en vais vous apprendre
comme on aime dans les belles manières.
_Reigles de l'amour._