_Avec permission._ In-8.
Chrestiens, lesquels ressentez l'honneur d'où la foy vous oblige
et convie en ce present siècle, lequel nous fait voir une chose
digne de revanche et du tout contraire à Dieu et à la chrestienté
par l'ignominie et mauvaise malversation de ce perfide Mustapha,
nouveau empereur des Turcs[288] ce persecuteur des chrestiens et
d'amis de Dieu, lequel nous fait ce jourd'huy voir une infinité de
persecutions par l'entreprise mal'heureuse et abominable de ces
miserables Turcs, ennemis de nostre eglise chrestienne, plutost
enclins à servir le diable que Dieu, lesquels nous monstrent en ceste
presente année mil six cens dix-huict une chose digne de remarque,
car ces perfides ont osé s'attaquer au plus grand de la chrestienté,
et leur faire des opprobres dignes de revanche et capables de la
haine de tout cest univers: car, après la mort de Hachmet, premier
du nom, dix-huictiesme empereur des Turcs, ayant regné douze ans en
son empire, et decedé le quinziesme novembre dernier, laquelle mort
a apporté une grande perte et très grande perte digne de memoire à
la chrestienté; car ce grand visir, lequel a toutes les affaires
de ce grand empire, ayant proclamé le frère du dit Achmet en ceste
monarchie, et ayant delaissé les enfans du deffunct, pourra bien
avoir pour sa recompence une espée pour luy trencher la teste; car
les bachas, lesquels estoient à la mort du deffunct Achmet, avoient
entendu les supplications du deffunct, suppliant son frère pour ses
enfans; lequel empereur d'Orient, au lieu de les cherir, a faict
crever les deux yeux à son nepveu, fils aisné du dict deffunct
Achmet[289], et puis après jetta sa furie sur les chrestiens lesquels
estoient alors en embassades dans Constantinople, et commanda qu'on
les chassast hors de ses terres[290]; mais, par le conseil miserable
de ce perfide empereur, conseil du tout contraire à Dieu et à son
eglise, trouva bon d'en faire mourir une partie, tellement qu'aucuns
disent que la maison de l'ambassadeur de France a esté pillée, et luy
s'est sauvé par industrie; mais, pour le fait des autres chrestiens,
tant Espagnols, Italiens et autres nations, ont esté empanez et mis
à mort avec leurs domestiques et grands nombres de chrestiens, se
montans le nombre à plus de trois milles.
[Note 288: Il commença de régner en 1617, après la mort
d'Achmet Ier, son frère. C'est la première fois que cette
sorte de succession collatérale se rencontroit dans la
dynastie d'Othman.]
[Note 289: C'est gratuitement qu'on prête cette cruauté à
Mustapha: Osman, fils aîné d'Achmet, n'eut pas les yeux
crevés, et l'année suivante il put monter sur le trône que
Mustapha avoit usurpé sur lui, et que sa déchéance, après
une émeute des janissaires, rendit libre en cette même
année 1618.]
[Note 290: L'ambassadeur de France, M. le baron de Sancy,
évêque de Lavaur, fut un de ceux qui eurent le plus à
souffrir dans leur dignité et dans leur personne. Mustapha
le fit arrêter comme accusé d'avoir favorisé l'évasion
du prince polonais Koreski. Il le récompensoit ainsi de
la part qu'il avoit prise à son avénement. Osman, devenu
empereur, envoya une ambassade à Louis XIII en réparation
de l'insulte faite à la France en la personne de M. de
Sancy.]
O perfide et miserable payen! ne crains-tu pas les forces des
chrestiens? Ne te souvient-il plus de la prophetie que tu dois mourir
de la main du François[291]? Ne crains-tu pas que ce grand roy de
France te monstre sa force et sa valeur, qui seul te peut lier et te
rendre esclave et miserable, te desmolir tes forces, avec l'aide de
ses alliez? Ne te souvient-il plus de ce grand duc de Mercoeur[292],
vray imitateur de ces ancestres lorrains, lequel t'a tenu en sa
cordelle, qui sans sa mort te tenoit esclave, et aussi ce brave et
genereux prince le duc de Nevers et de Cléves[293], et ce vaillant
prince de Jainville[294], qui, d'une pieté chrestienne et d'un
courage martial, ont planté des escadrons au milieu de tes terres,
et, comme princes très genereux, se sont monstrés vaillans et se sont
mis en teste de leurs armées pour deffendre la foy chrestienne? Tu
trouveras maintenant des princes plus dignes de ton empire que toy,
lesquels te feront paroistre que ton conseil infame et desreiglé est
du tout contraire aux commandemens de Dieu.
[Note 291: Sur cette prophétie, dont ce passage confirme la
popularité au commencement du XVIIe siècle, V. notre t. 3,
p. 212, note, et p. 358, note.]
[Note 292: Il avoit fait en Hongrie une campagne dont les
succès, entre autres la prise d'Albe-Royale, avoient fort
inquiété les Turcs. V. notre t. 3, p. 212, note, et _les
Oeconomies royales_ de Sully, coll. Petitot, 2e série, t.
4, p. 93.]
[Note 293: Il étoit de la campagne de Hongrie. Il fut
blessé au siége de Bude. (_Oeconomies royales_, id., p.
161.)]
[Note 294: Le prince de Joinville, quatrième fils du
duc de Guise. V. sur lui notre édition des _Caquets de
l'Accouchée_.]
Si les chrestiens estoient vrayement chrestiens, et s'ils avoient
en leurs coeurs leur foy vivement emprainte dans le corps et dans
l'ame, ils devroient maintenant monstrer leur force et leur courage,
ce pendant que le Turc nouvellement proclamé leur donne bon subject
de le desplacer de son empire, et que le Persan mesme leur tient la
main, et leur convie de faire voir partout cest univers la vraye
Eglise plantée, pour à celle fin que Dieu soit loué et glorifié à
jamais. Dieu leur en face la grace!
_Les Differents des Chapons et des Coqs touchant l'alliance des
Poules, avec la conclusion d'yceux._
_A Paris, chez Pierre Chevalier, au Mont Sainct-Hilaire, en la cour
d'Albret._
In-8.
Jadis, quand les bestes parloient, les unes se contentoient de
leur sexe, et les autres se faschoient des retranchements du leur.
Les Chapons, à quy de jeunesse on avoit coupé la crette, soit ou
pour rendre leur voix plus fine et delicatte, ou pour les rendre
plus seurs gardiens des poulles, poussez de quelque reste de leur
premice nature, ou sollicitez des imitations des Coqs, voulurent
faire alliance avec les Poulles; mais, comme ordinairement nous
sommes plustost conduits de l'oeil de nostre contentement que de
celuy de nostre proffit, les poulles, quy les voyoient sans crette,
faisant fort peu d'estime de leurs belles plumes, ne vouloient de
leur association. Les unes, plus scrupuleuses, desiroient des
tesmoings[295] à leur alliance; les autres, moins subtilisées,
se contentoient de la parade; toutefois le temps, quy nous faict
desdaigner une mesme viande et apprendre des nouvelles fausses,
faict souvent naistre des repentirs à celles quy ne voyoient point
croistre la creste à leur allié, et que veritablement et d'effect
elles mangeoient leurs poissons sans sauce. Ce repentir engendre
des regrets, ces regrets engendrent des plaintes, et ces plaintes
engendrent des controverses.
[Note 295: De petits témoins, sans doute, _testiculi_.]
Mais, comme elles en estoient en ces termes, les Chapons eurent
quelque divorce avec les Coqs, touchant la primauté. Les Coqs,
fondez en bonnes raisons, demandoient la preeminence, et les
Chapons, orgueilliz de quelque vanité, ne vouloient estre seconds
qu'à eux-mesmes. Ils vindrent premierement aux reproches, et puis
aux coups; mais les Coqs, comme en mespris des Chapons, faisoient
monstre de leurs crestes, disant que cela leur devoit faire bonne
honte et peur tout ensemble. Les Chapons, se sentant chatouillez
de si près, commencèrent à drapper les Coqs, disant que ce qu'ils
jugeoient l'ornement de leurs testes estoit la defformité de leur
sexe, et qu'on leur en avoit faict une synderèze[296] pour embellir
cette laideur, et qu'ils en estoient mieux venuz auprès des Poulles,
leurs becs estans moins rudes. Les Coqs, en contr'echange, les
voulant toucher au vif, amenèrent les Poulles en tesmoignage pour
decider cette querelle. Les plus novices remirent cela au conseil des
plus experimentées, tant pour s'instruire de chose qu'importe leur
felicité que pour n'estre deceues à l'election de l'un ou l'autre
party.
[Note 296: Ce mot de la langue dévote, qui signifie
reproche secret, remords de conscience, est ici
singulièrement placé. Regnier, satire 13, v. 22, s'en est
servi; Regnard aussi, dans le _Joueur_, acte 5, scène
4, mais tous deux de manière à faire voir qu'ils en
comprenaient le sens.]
Les Coqs, resolus à leur accusation, et les Chapons à leurs defences,
receurent volontairement les Poulles pour arbitres de leur cause. Les
Chapons en avoient une pour leur advocate quy avoit assez de babie,
mais trop peu de constance pour maintenir leur cause bonne; les Coqs
en avoient une quy alleguoit tant d'experience pour preuve qu'elle
confondoit les bastardes raisons des Chapons, disant qu'elle aimeroit
autant estre associée à une poulie, que ses beccades auroient autant
de suc, et que, la creste leur manquant, ils avoient quelque autre
chose de manque quy servoit de joyau à la feste, et qu'elle estoit
deliberée, selon sa coustume, de couver au moins une fois l'an, et
qu'elle vouloit un Coq quy put servir de targue[297] à ses poussins
et resister aux ruyneuses escarmouches du mylan; et qu'elles avoient
prins telle habitude d'estre esveillées trois fois la nuict des
chants de son Coq, qu'à peine pourroit-elle dormir six ou sept nuicts
entières auprès d'un Chapon quy ne chantoit que peu souvent, encore
avec si peu d'harmonie qu'il donnoit plustot de la fascherie que
du contentement; et que le matin le Coq relevoit sa creste comme
plein de courage et d'envie de continuer tel resveil, où le Chapon,
les aisles baissées, tesmoingnoit sa pusillanimité; enfin, que les
Chapons ne sont bons qu'à commencer une alliance où les Coqs la
peuvent achever par effect.
[Note 297: Pour _targe_, égide, bouclier.]
L'advocate des Chapons alleguoit quelques subterfuges, non tant
pour preuve de sa cause que pour preuve de sa suffisance. Toutes
ces echappatoires ne peuvent renverser le droict des Coqs, car
elle-mesme, rangée à la raison, tourne sa casaque, et, recognoissant
l'injustice, les invite à quelque appointement par des propos
desguysez, desquels elle en sçavoit assez. Si les Chapons ne
chantoyent que peu souvent, cela leur apportait du repos, et que,
les Coqs, au contraire, par mauvaise habitude, inquietoyent leur
tranquillité, et que c'estoit des allarmes plus convenables à la
guerre qu'en la paix; et, si le matin ils n'estoyent si rodomonds,
cela tesmoingnoit leur bonté naturelle de ne faire aux poulles non
plus que les poulles à eux, et que, si elles ne couvoyent, qu'elles
n'estoyent assujetties aussy de chercher la nourriture à une suitte
de poulets quy leur rongnoient les ongles de si près qu'à peine
pouvoient-elles gratter, et outre tout cela, n'en faisant point
esclore, elles n'en voyoient point ravir.
Ces discours avoient quelque apparence d'aimer les Chapons; mais,
quant à l'intention, elle passoit au party des Coqs. Comme, à la
verité, elle sçavoit bien que les resveils des Coqs ne se faisoyent
qu'à leur advantage et pour les faire après dormir de meilleur
courage, et qu'elles ne pouvoyent couver qu'elles ne receussent
pour une heure de mal un siècle de contentement, et qu'après un
certain temps les poulets cherchoyent leur vie eux-mêmes, puis
leur en faisoient part, que cela leur apportera plus de commodité
que de fascherie; au reste, que telles allarmes n'estoyent jamais
sanglantes; que la guerre en estoit plus desirable, pour estre plus
tost d'amytié que de hayne.
Tout enfin debatu, les Coqs payent les espices, et les Chapons
condamnez par arretz incapables de l'alliance des poulles; et si
quelqu'un trop outrecuidement les acostoit, qu'il faudroit qu'il
amenast deux tesmoings au jeu quy fussent valables et suffisants,
voire d'aage competant; que les poulles ny les poulets n'y
seroyent pas receuz pour juges, ains seullement les Coqs les plus
experimentés; et si quelqu'un se laisse corrompre par grain ou autre
moyen, seroit condamné à une amende arbitraire.
Les Chapons, quy avoyent jusqu'icy fait la morgue aux Coqs,
cognoissant qu'à faute de crestes ils avoient l'air ridez et presque
endurciz de vieillesse, ne servoyent plus que de Jocriz[298], tant à
taster qu'à mener les poulles pisser; ils regrettent leur jeunesse,
quy couvroit aucunement leur perte, disant:
C'est donc à ce coup que nous serons le jouet du monde et que les
Coqs se feront gloire de nostre honte! Helas! falloit-il estre banniz
en temps de nostre prosperité, et la fortune nous devoit-elle eslever
au sommet de sa roue pour après nous rabattre à ses pieds! Le ciel
nous devoit-il donner tant de piaffe pour nous faire recevoir un tel
affront! Avoit-il permis nostre advancement pour rechercher notre
ruine? Nous avoit-il embelli le plumage pour estre si peu desirables?
Helas! creste, quel tort t'avons-nous faict, pour nous pourchasser
ce blasme? Malheureuses sont les mains quy sont cause de ce defaut!
Quel proffit recevons-nous d'une voix desliée, puisqu'elle est plus
tost cause de nostre exil que de nostre reception? Quy prendrons-nous
pour tesmoings, puis que les crestes nous les refusent? Et combien
que nous n'ayons faict une longue alliance, si nous ne monstrons
deux tesmoings, ou du moins un quy ait de la creance; et si nous
avons mal usé de la jeunesse, elle sera relevée à nostre dommage et
confusion. Que ne pouvons-nous emprunter une creste de ces Coqs quy
en ont de surplus! Mais, bien qu'ils soient tant affreux en nostre
endroit, nous ne nous en pourrons servir, non plus qu'ils peuvent
s'en passer; au moins, creste, ne nous rends pas si ridez, afin que,
cachant ta synderèze, nous soyons admis au moings pour quelque temps
à l'association des poulles.
[Note 298: Jocrisse et ses attributions datent de loin,
comme on voit. Chez les Romains, le type de niaiserie
auquel il a succédé et qu'il remplace chez nous avoit pour
fonction un peu plus noble celle de traire les poules.
_Si_, lisons-nous dans le _Satyricon_, _lac gallinaceum
quæsierit, inveniet_. Pour le nom de Jocrisse, nous
n'accepterons pas la mauvaise étymologie donnée par le
_Ducatiana_, t. 2, p. 509; nous admettrons plutôt, avec _le
Monde primitif_ de Court de Gébelin, qui certes n'étoit
guère attendu en cette affaire, que ce mot est un diminutif
de l'italien _zugo_; ou bien nous y retrouverons encore
volontiers une altération transparente du _Joquesus_ du
moyen âge, dont Coquillart a parlé dans son _Monologue
des perruques_. Ce qui est plus certain, c'est que, dès
le commencement du XVIIe siècle, Jocrisse étoit populaire
comme type du valet niais, du garçon de ferme stupide.
Il figure comme tel dans le _Ballet des Quolibets, dansé
au Louvre et à la maison de ville par Monseigneur, frère
du roy, le quatriesme janvier 1627, composé par le sieur
de Sigongnes_, Paris, Augustin Courbé et Anthoine de
Sommaville, 1627, in-8. «C'est, est-il dit dans une note du
_Catalogue Soleinne_ sur ce ballet, t. 3, p. 91, nº 3265,
la première apparition de ce type de naïveté.» Ce qui n'est
pas tout à fait vrai: deux ans auparavant, Jocrisse avoit
déjà paru, et dans une occasion pareille. Il est un des
personnages dansants et chantants du _Ballet des Fées des
forêts de Saint-Germain_, que le roi dansa le 11 février
1625. Voici ce que l'auteur lui fait dire:
Partout on m'appelle Jocrisse
Qui mène les poules pisser.
Chères beautés, faites cesser
Ce surnom rempli d'injustice;
Que chacune de vous dessus moi se repose:
Je lui ferai faire autre chose.
Molière a nommé deux fois Jocrisse: dans _Sganarelle_, sc.
16, et dans les _Femmes savantes_, act. 5, sc. 4. Richer,
au liv. 4 de son _Ovide bouffon_, l'a mis, comme dans sa
place naturelle, parmi les _porchers, vachers et bergers_,
et Furetière, parlant à un maître sot dans son _Epître_ à
Cliton, lui dit:
Apprens-moi.....
Si tu meines pisser les poules.
(_Poésies diverses_, 1666, in-12, p. 189.)]
Bienheureux sont les coqs, les chapons malheureux[299].
Les chapons font l'amour, les coqs ont la puissance.
Mais pourquoy n'ont-ils pas aussy bien la puissance
De prendre sur autruy ce qu'on vient prendre d'eux?
[Note 299: On dirait que Béranger a pris à tâche de
contredire ce vers, dans son fameux refrain:
Oui, coquettes, j'en réponds,
Bien heureux sont les chapons.]
_Recit en vers et en prose de la farce des Precieuses._
_A Anvers, chez Guillaume Colles._