RAMONNEAU.

Après quelques jours que j'eu demeuré en l'autre monde, je fus prié

d'une deesse celeste d'aler faire le promenoir des douze maisons où

les douze signes prennent lougis les uns après les autres; mais,

avant qu'aller en ces quartiers, qui sont dangereux, quelque bon

genie me conseilla de prendre de l'essence du mercure bien broyée

avec l'huyle de Tipetoto, et le tout destrempé avec du nectar et de

l'ambrosie, et m'en froter toutes les extremité des parties de mon

corps, de peur de courir la risque de Phaeton et d'Icare; ce que je

fis, et ay faict un voyage autant admirable que vous sauriez dire,

et avec autant de contentement que jamais j'aye receu tant en ce

monde qu'en l'autre: car je sçay tout ce qui peut advenir durant six

années, ayant eu l'heur de voir oeil à oeil tous les signes celestes,

et de sçavoir au vray ce qui doit arriver durant six revolutions,

qui me fait à croire que ceux qui vous font entendre par la voye

de certaine astrolabe, sphère, globes et mapondes, qui ont en voz

quartiers des predictions frivolles, et cependant ne sçavent eviter

ce qui leur advient, sont gens plus plein de mensonge que de verité,

et plus enclins à leurs proffits que non pas au vostre; de sorte

qu'il faut dire avec l'Italien: _Non te fida é ne sara inganato._

Sçachez doncques que durant six années consecutive sera plus

d'eclipses de bourses que non pas de lune, dont plusieurs pauvres

gens seront dolents d'estre frustrés du nombre d'or. La conjonction

de Jupiter avec Venus durant l'année presante, 1619, promet une

certaine pluye d'or amenée dans les nues du costé du Peru, qui

doit tumber aux bources de quelques cupides avaritieux, lesquels

souffriront les peynes que justement ils auront merité, et

cognoistront à la fin que chacun doit demeurer en paix: _Et que ben

sta non si mova._

Venus, en la huictiesme, la pluspart du printemps promet qu'une bonne

partie des femmes et filles joueront plustot à l'homme[264] qu'au

vingt-quatre; aussi les bastellières donneront plus de coups de cul

et remuement de fesses pour un liard que les courtisannes de Paris ne

feroyent pour dix escus: _Rencontro di dona, captiva fortuna._

[Note 264: Le jeu de l'_hombre_, mot qui, en espagnol, veut

dire _homme_. On a fait sur ce jeu et sur les termes qu'on

y emploie plus d'une équivoque du genre de celle qui se

trouve ici. On lit, par exemple, ces six vers, dans une des

lettres de Boursault (t. 2, p. 76).

Une fille jolie et de condition,

De qui le jeu de l'_hombre_ est l'inclination

S'écrioit l'autre jour d'une voix assez forte:

Eh! mon Dieu! que je joue avec peu d'agrément!

Quoy, faut-il qu'eternellement

Rien ne m'entre en ce que je porte!]

La temperature des saisons et temps, durant ces six années, sera

si bonne et propre pour les biens de la terre, que nous aurons

grandes abondances de bleds, vins, fruicts, legumes et bestail, et

generalement de tout ce qui est pour la nourriture de l'homme,

en manière que toutes sortes de vivres seront à un grand marché,

speciallement par la France. Plusieurs usuriers se mettront au

desespoir à l'occasion de l'abondance; mais je voudroy qu'ils fussent

desjà _tutti impicata_.

Durant ces six années, les hopitaux et corps de gardes, et plusieurs

autres endroits, seront remplis des bestes fauves, noires, rousses et

blanches, et sera permis d'y chasser sans reproche. La marchandize

des millorts et maistres aux basses oeuvres sera en rebut et n'aura

point de debitte, de sorte qu'ils seront contraints la porter

de nuict et la getter en la rivière. Il est chose asseurée que

plusieurs chambrières aymeront beaucoup plus leurs maistres que leurs

maistresses, et auront plus de desirs de leur rendre courtoisie,

attendu que leurs maistresses sont trop difficilles à servir. Aussi

elles auront du proffit et augmentation de gaige pour devenir de

chambrière nourrice. Plusieurs sortes de gens, durant ces six années,

sont menacez d'estre engraissés de l'huylle de coteret, comme les

maquereaux, larrons, coupeurs de bource, gens faineant, valets et

laquais qui ne veullent servir leurs maistres. Les hostesses qui

mettent d'eau au vin, vendent de vin bas et sophistiqué et qui

ne veulent faire credit au bon compagnon, sont menassez d'estre

attaintes de la plus fine et reslevée verolle que jamais fut dedans

Rouen. Qu'elles y prennent garde,

_La dona ben rencontrada

Ne manchera la bona strada._

Aussi courra plusieurs maladies dangereuses qui ataindront quelques

personnes qui s'en treuveront grandement offencé, comme fiebvres

lunatiques et fantastiques, indispositions de cerveaux, brouillement

et embarrassement d'esprit, conversation imaginaire, demangement de

col; mais, pour tous remèdes, faudra que maistre Jean Rozeau[265],

ou bien le petit Pennache, fassent les opperations requises, et s'en

trouveront sy bien les patiens que jamais ne s'en ressentiront: _Che

cherche mal anno à lo suo danno._

[Note 265: C'est le bourreau dont le fameux Jean Guillaume,

maître des hautes oeuvres de Richelieu, fut le successeur.]

Plusieurs grands dignitez et estats seront suspendus durant ces

années, speciallement l'estat des moutardiers, qui ne s'exercera

qu'à quatre moys, à l'occasion de l'arrest obtenu par maistre

Mitton contre eux, pour raison de ce que la moustarde l'avoit

prins par le nez, et luy avoit fait decroistre son petit bout

andouliq[266]. Aussi, durant ces six années, sera grand guerre entre

les Topinamboux[267], Ameriquains et Indiens, en manière que leurs

boccans[268] seront ordinairement remply de gariffelles[269] de chair

humaine. Dieu gard la lune des loupz[270]! Les Suysses aymeront

beaucoup mieux leurs brayettes que leurs pennaches, et auront raison,

car vive de conserver le germe dont provient l'humanité! Plusieurs

seront ambitieux des dignitez ou benefices, mais c'est la coustume

du monde; et pour bien voir au vray le theatre d'icelluy, faut voir

jouer au ballon: l'un pousse d'un lieu ceste pelotte de vent, l'autre

de l'autre, les uns se batte, les autres tumbe, les autres courre,

et, après avoir bien pené, couru, tempesté et se tourmenté, demande

leurs qu'il ont faict, ils vous diront: _Averno fa corsa congli

vento._

[Note 266: Il y a sans doute ici une allusion à quelques

différends survenus entre les marchands de moutarde et les

apothicaires, qui les uns et les autres faisoient partie

du corps des épiciers. Le nom de Mitton doit évidemment

désigner un de ces pharmacopoles faiseurs d'onguent

_miton-mitaine_. Ce mot s'employoit déjà. V. _Ducatiana_,

1, 89.]

[Note 267: Les six sauvages topinamboux que Razilly avoit

amenés à Paris au mois d'avril 1613 avoient rendu très

populaire à Paris le nom de leur nation. V. _Lettres de

Malherbe à Peiresc_, passim.]

[Note 268: Pour _boucan_, mot par lequel les sauvages de

l'Amérique désignoient le gril de bois, élevé de quelques

pieds au dessus du feu, qui leur servoit à faire dessécher

et à enfumer leurs viandes. _Boucaner_ et _boucaniers_ en

sont les dérivés.]

[Note 269: Mot formé sans doute de l'indien _gari_, qui

signifie petit morceau, fragment.]

[Note 270: C'est un proverbe qui vient de ce que les loups

hurlent à la lune sitôt qu'elle paroît, et semblent vouloir

la prendre aux dents. Un autre adage dit: _La lune n'a rien

à craindre des loups_ (Quitard, _Dict. des Proverbes_, p.

509).]

Parquoy, Messieurs mes meilleurs amys, ne vous penez voz esprits

pour les affaires du monde; rejouissez-vous, je vous supplie de le

faire; beuvez tousjours au plus matin et du meilleur; ayez tousjours

ce regime d'estre joyeux; tenez-vous les pieds bien sec et la bouche

souvent arrousée: vous en vivrés davantage,

_A la matino gli bono vino,

Remedo contra tutti venino._

Aussi j'ay à vous dire que, durant ces six saisons, il n'y aura

point de nouvelles lunes: car il y a plus de cinq mille ans que la

lune est faicte. Doncques vous estes asseurez qu'il n'y en aura

point d'autre, et qu'elle se porte bien, comme je vy dernierement,

et durera encore beaucoup. Il y aura par toute la France, Dauphiné,

Provence et Savoye, beaucoup plus de pierres que non pas des

pistolles d'Espaigne, et plusieurs qui ne sont pas comme les bannis

d'Italie[271] voudroyent bien estre empistolez; plusieurs auront

beaucoup de lardons[272], ne fut-il que les coqs dainde; plusieurs

friants seront plus amateurs des perdrix que non pas ceux de Genève

de la messe; les turbans auront plus de vente à Constantinople

qu'à Venise; l'horloge de Fribourg frapera les heures comme de

coustume; les lamproys avec la sausse douce courent fortune d'estre

conduits et menez dans des petits barils en Allemaigne; les chevaux

de relaiz porteront plus des asnes que des muletz; les maquereaux

monteront sur les landiers et seront mangez des filz de putain; les

allumettes feront beaucoup de service à ceux qui se lèvent de matin;

de long-temps ne se verra des crocodilz du long de la rivière de

Loyre; au moys d'avril se treuvera plus de maquereaux au marché que

non pas de baleyne; aussi durant ces saisons, on ouyra chanter plus

des cocus que des cignes. Si le courrier ne me pressoit de faire fin,

je vous escriroy davantage, et vous asseure que si les vertugalins

des damoiselles sçavoyent parler, il vous appresteroyent plus à rire

qu'à manger. A ce carneval je vous manderay un petit volume composé

par moy et Jean Beguin[273], car nous sommes grand cambrade[274] et

beuvons souvent ensemble. En attendant, _State alegroment, non vo

manchera fastidia_.

[Note 271: Nous ne pouvons trouver à quoi ce passage fait

allusion.]

[Note 272: Le _lardon_ étoit la plaisanterie piquante dont

on cribloit tout homme ridicule ou qu'on vouloit faire

passer pour tel. Par suite, on appela ainsi les petites

gazettes qui venoient de Hollande. C'étoit là vraiment le

_lardon scandaleux_ dont Regnard parle dans _le Joueur_,

acte 3, scène 5.--Voir aussi: _Histoire du journal en

France_, par Eugène Hatin, p. 22, note.--On peut consulter

sur ce mot une note de La Monnoye mise au bas de la page

261 du tome 1er des _Contes_ de des Perriers, Amsterdam,

1735, in-12, et un passage des _Mémoires_ du marquis de

Sourches, t. 1er, p. 55.]

[Note 273: Je n'ai trouvé ni imprimeur ni libraire de ce

nom dans le _Catalogue chronologique_ de Lottin, ni dans

le livre de La Caille; celui-ci seulement, sous la date de

1540, nomme Pierre Beguin, libraire.]

[Note 274: Pour _camarade_. Le mot est écrit comme le

peuple, et surtout les soldats, le prononçaient et le

prononcent encore.]

_Epitaphe du petit chien Lycophagos, par Courtault, son conculinaire

et successeur en charge d'office, à toutes les legions des chiens

academiques, par Vincent Denis, Perigordien._

Arrière, pleureux Heraclite!

Nous ne pleurons pas comme vous;

Nos pleurs sont ris de Democrite,

Car pleurer, c'est rire, chez nous.

_A Paris, chez Jean Libert, demeurant rue Saint-Jean-de-Latran._

1613. In-8.

Variétés Historiques et Littéraires (04/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 26 / 83 题