_Concernant l'alienation faite de partie du surplus du grand
Pré-aux-Clercs depuis 1639 jusqu'à présent_.
Les adjudicataires du parc de la reine Marguerite s'etendant de jour
en jour aux depens de l'Université[219], pour raison de quoi il y a
procès, comme nous le dirons dans la suite, elle resolut de faire
afficher la quantité de terre dependante du grand Pré qu'elle vouloit
donner à cens et rente, et elle en obtint permission de la cour après
l'information faite que cette alienation ne pouvoit estre que très
utile à l'Université et très avantageuse au public.
[Note 219: L'Université n'étoit pas seule à se plaindre
de ces empiétements et des constructions trop multipliées
dans le Pré-aux-Clercs. Il y eut, selon Sauval, des ordres
de Louis XIII et de Louis XIV faisant défense de passer
certaines limites. «Néanmoins, ajoute-t-il (t. 2, p. 368),
on ne laisse pas d'avancer toujours et de les passer, ce
qui oblige quelquefois de les reculer et mettre un peu
plus loin.»--La première usurpation ne venoit pas des
_adjudicataires_ dont il est ici parlé, mais de la reine
Marguerite elle-même, qui avoit donné un exemple trop bien
suivi. Ne s'en tenant pas aux six arpents que l'Université
lui avoit vendus dans le Pré-aux-Clercs, elle avoit
empiété sur cinq ou six autres, comme il est dit dans la
_Requeste verbale_ du 24 octobre 1616; «et, afin d'en oster
à l'advenir toute connoissance, elle a non seulement fait
arracher les bornes et combler les tranchées qui separoient
le dit Pré d'avec les terres voisines, mais mesme elle a
fait faire de larges et profondes tranchées dans iceluy Pré
par le moyen des quels son usurpation est demeurée jointe
au _parc_ qu'elle vouloit dresser derrière son hostel.»
Ce parc, qu'on appeloit aussi le _jardin_, les _allées_,
le _cours de la reine Marguerite_, comme dit Sauval (t.
2, p. 250), et dont nous avons parlé (V. notre t. 1, p.
219), s'étendoit loin dans le Pré-aux-Clercs en longeant
la Seine: il alloit jusqu'à la _halle Barbier_, qui se
trouvoit rue du Bac, sur l'emplacement occupé depuis par
l'hôtel des Mousquetaires. L'enclos du palais de la reine
Marguerite en étoit séparé par la rue des Saints-Pères.
On entroit dans ce parc par une grille, visible, comme
le reste, sur le plan de Mérian. La reine n'avoit pas
osé, à ce qu'il paroît, s'emparer de cette rue comme elle
avoit fait de celle des Petits-Augustins, qu'elle avoit,
sans autres façons, englobée presque tout entière dans
son enclos. «Quant à l'autre bout de la rue des Augustins
(celui qui touche au quai), lisons-nous dans le _Mémoire_
de du Boulay, p. 403, la reine Marguerite l'avoit fait
enfermer en son enclos, en sorte que l'on n'y pouvoit plus
passer pour aller à la rivière. Mais, après son décès,
dit encore du Boulay, son hostel ayant esté decreté,
sur l'opposition qui fut faite intervint arrest, le 14e
aoust 1619, par le quel il fut ordonné que distraction
seroit faite des criées du dit hostel de la consistance de
dix-huit pieds, à commencer du coté de la grande porte par
laquelle on entre au couvent des Augustins, et continuer au
travers de la cour dudit hostel, jusques au chemin public
d'entre la rivière et l'hostel.» Cet hôtel de la reine
Marguerite, sur lequel nous n'aurons plus à revenir, avoit
son entrée rue de Seine, où l'on en trouve des restes dans
la maison portant le nº 6. Sur le plan de Quesnel, et mieux
encore sur le plan Mérian, on le trouve complétement figuré
avec ses trois corps de logis, dont celui du milieu étoit
couronné d'un dôme; avec son double perron sur la cour,
son jardin et le parc qui en étoit le prolongement. Après
la mort de la reine, les bâtiments de cet hôtel ne furent
pas ruinés, comme dit Sauval: ils furent mis en location
par petites parties (V. notre t. 1, p. 207), puis, vers
1639, acquis par Mme de Vassan, qui les loua au président
Séguier. En 1718, le président Gilbert des Voisins en
devint propriétaire et y fit des réparations qui ont donné
au corps de logis encore debout la physionomie qu'il a
aujourd'hui. V. Jaillot, _Quartier Saint-Germain_, p. 79,
et G. Brice, t. 4, p. 76.]
On commença d'abord par dresser la rue que l'on nomme aujourd'huy
de l'Université, laquelle fut prise sur son fonds, de mesme que
l'avoient esté les rues de Jacob, de la Petite-Seine, aujourd'huy
des Augustins, partie de la rue du Bac et partie de celle des
Saints-Pères; après quoy elle fit des contracts de baux à cens
et rente avec Messieurs Tambonneau, president en la chambre des
comptes; de Berulle, conseiller d'Estat; le Coq, Pithou, de Berulle
et de Bragelonne, conseillers en la cour; l'Huillier et Leschassier,
maistres des comptes; Bailly de Berchère, tresorier general de France
à Châlons, et le Vasseur, receveur general des finances à Paris. Les
contracts furent passez avec ces messieurs pardevant Levesque et
Boucot, notaires au Chastelet de Paris, les 31 aoust et 3 septembre
1639, lesquels furent homologuez à la poursuite et diligence des dits
sieurs preneurs, et sur leur requeste, par arrest definitif du 19
fevrier 1641, duquel jour les rentes à la charge desquelles les dites
places leur avoient esté données ont commencé à courir[220].
[Note 220: Qu'encore que l'echeance des rentes de toutes
ces maisons ait esté fixée au 19 fevrier, cependant les
receveurs de l'Université n'en ont compté que comme
echeantes au dernier septembre. (_Note de l'auteur._)--«MM.
Lecoq, Pithou et Tambonneau, lisons-nous dans du Boulay (p.
317), commencèrent de faire bastir des maisons depuis le
cimetière des Huguenots, qui aboutit de ce côté à la rue
Saint-Père; et, pour rendre ces maisons remarquables et
distinctives de celles des moines, l'Université les chargea
d'un gros cens de 8 et 10 livres.»]
Ces places estoient toutes contiguës les unes aux autres, et celle
donnée au sieur de Berchère, attenant le cimetière dit des Huguenots,
aujourd'huy appartenant en partie à la Charité, estoit la première
dans la rue des Saints-Pères; ensuite, dans la même rue estoit
celle donnée à monsieur le Coq de Corbeville; puis, dans la rue de
l'Université, celle donnée à monsieur Pithou, celle donnée à monsieur
Berulle, conseiller d'Estat, celle donnée à monsieur le president
Tambonneau, celle donnée à monsieur Seguier, celle donnée à monsieur
Lhuillier, celles données à messieurs Leschassier et de Bragelonne,
celle donnée à monsieur le Vasseur, qui tient aujourd'huy au grand
hostel que l'Université a fait bastir sur son fonds, lequel fait
l'encoigneure de la dite rue de l'Université et de la rue du Bac.
Messieurs de l'Abbaye, qui n'ignoroient pas que ces places, comme
dependantes et faisant partie du Grand-Pré-aux-Clercs, appartenoient
très legitimement à l'Université; que mesme elle en avoit passé des
contracts de baux à cens et rentes que la cour avoit homologuez par
son arrest du 19 fevrier 1641; ne laissèrent pas de faire entendre
aux mesmes preneurs que ces places estoient dans leur censive, et
les obligèrent à les reconnoistre et leur en faire mesme de nouveaux
contracts; après quoy ces Messieurs de l'Abbaye virent que les
bastimens estoient presque finis. Ils firent saisir entre les mains
des dits sieurs preneurs les rentes qu'ils s'estoient obligez de
payer à l'Université, sous le faux pretexte que ces dites places
leur appartenoient en propre; et comme tout le parlement estoit très
convaincu de la possession legitime de l'Université, ils crurent
qu'en s'adressant à un autre tribunal et depaïsant pour ainsi dire
la matière, ils pourroient plus aisement parvenir à leurs fins. Ils
portèrent donc l'affaire au grand conseil, et y firent assigner
l'Université, laquelle, quoy qu'elle ait ses causes commises à la
grand'chambre, ne fit aucune difficulté de paroistre devant ce
tribunal, très asseurée que son bon droit et la justice de sa cause
prevaudroient infailliblement à l'injuste prétention de Messieurs de
l'Abbaye, lesquels, quoy qu'ils eussent fort embrouillé l'affaire,
ayant pris des lettres en forme de requeste civile contre plusieurs
arrests du parlement qui les avoient deboutez de pareille demande, ne
purent si bien deguiser la verité qu'elle ne fût reconnue. En effet,
après que cette affaire eut esté plaidée fort solemnellement de part
et d'autre, il intervint arrest sur les conclusions de monsieur le
procureur general le 20 juillet 1646, qui cassa les pretendus baux
faits par l'Abbaye, et maintint l'Université dans la possession des
dites places.
* * * * *
_Detail des baux faits par l'Université les 31 aoust et 3 septembre
1639, homologuez par arrest de la Cour du 19 fevrier 1641[221], et
autorisez par arrest du grand conseil du 20 juillet 1646._
[Note 221: Ces dates concordent à merveille avec ce que
Corneille fait dire à Dorante et à Géronte à l'acte 2,
scène 5, de sa comédie du _Menteur_, jouée, comme on
sait, en 1642, c'est-à-dire au moment même où l'on devoit
achever de bâtir les hôtels dont nous voyons acheter
ici le terrain, et qui changèrent si complétement la
physionomie du Pré-aux-Clercs. Voici ce curieux passage,
où sont rappelés tous les travaux accomplis alors dans
Paris, tant dans l'île Saint-Louis, où l'on commençoit
à bâtir, que dans le Pré-aux-Clercs et dans le nouveau
quartier Richelieu, sur les anciens remparts, auprès du
Palais-Cardinal: