SCHOPENHAUER.

2

La conscience du Tout, renfermée dans les limites du corps, tend à

élargir ses limites. Dans la première moitié de sa vie, l'homme aime de

plus en plus les objets, les gens, c'est-à-dire qu'en sortant de ses

limites il reporte sa conscience sur d'autres êtres. Mais quelle que

soit la grandeur de son amour, il ne peut sortir de ses limites et ne

voit la possibilité de leur suppression qu'en mourant. Comment peut-on

craindre la mort après cela? Il se passe quelque chose d'analogue à

la transformation de la chenille en papillon. Nous sommes ici des

chenilles: d'abord nous naissons, ensuite nous nous endormons en

chrysalide; puis nous devenons papillons dans l'autre vie.

3

Notre corps limite le principe divin, spirituel que nous appelons âme.

Et ces bornes, de même que le vase donne la forme au liquide ou au gaz

qui s'y trouve renfermé, donnent la forme à cet élément divin. Lorsque

le vase se brise, ce qui s'y trouvait enfermé perd la forme qu'il avait

et se répand. Est-ce que cela se relie aux autres substances? Est-ce

que cela prend une forme nouvelle? Nous n'en savons rien. Mais nous

savons sûrement que cela perd la forme que cela avait dans ses bornes,

parce que ce qui le bornait est détruit. Nous savons cela, mais nous

ne pouvons rien savoir de ce qui arrivera à ce qui était limité. Nous

savons uniquement qu'après la mort, l'âme devient quelque chose d'autre

que nous ne pouvons pas définir dans la vie présente.

4

Si la vie est un sommeil et la mort un réveil, le fait que je me vois

séparé de ce qui existe, est un rêve dont j'espère me réveiller en

mourant.

5

On éprouve de la joie en mourant quand on est fatigué d'être séparé du

monde, quand on sent toute l'horreur de cette séparation et la joie,

sinon de se joindre à tout, du moins de sortir de la prison qui vous

sépare ici où l'on n'a que rarement l'occasion de communiquer avec les

hommes au moyen d'étincelles d'amour qui volent de l'un à l'autre. On

a envie de dire: «J'en ai assez de cette cage; donnez-moi d'autres

rapports avec le monde, mieux appropriés à mon âme»; je sais que la mort

me les donnera. Et, pour me consoler, on m'assure que même là je serai

une personnalité isolée.

6

J'ai sous les pieds une terre ferme et gelée; autour de moi, sont

d'immenses arbres; au-dessus de ma tête, un ciel couvert; je sens mon

corps, je suis plongé dans mes pensées, et pourtant, je sais, je sens de

tout mon être que la terre ferme, les arbres, le ciel, mon corps et mes

pensées, tout cela n'est que momentané, que cela n'est que le résultat

de mes cinq sens, de mon sentiment individuel du monde que j'ai moi-même

bâti, que tout cela n'est ainsi que parce que je suis telle partie du

monde et non pas une autre, que telle est ma séparation de l'univers.

Je sais qu'il suffit que je meurs, et tout cela ne disparaîtra pas avec

moi, mais se transformera, comme cela arrive au théâtre: les arbres et

les pierres se transforment en palais, en tours etc. La mort opérera

en moi une transformation, que je passerai en un autre être, autrement

séparé du monde. Et alors, tout l'univers, en restant le même pour ceux

qui y vivent, deviendra autre pour moi. Tout l'univers est tel et non

autre, uniquement parce que je me considère comme tel et non autre. Et

il peut y avoir une quantité innombrable de procédés pour séparer les

êtres de l'univers et les changer de point d'observation.

La Pensée de l'Humanité Dernière oeuvre de L. Tolstoï · 第 488 / 513 题