2
La conscience du Tout, renfermée dans les limites du corps, tend à
élargir ses limites. Dans la première moitié de sa vie, l'homme aime de
plus en plus les objets, les gens, c'est-à-dire qu'en sortant de ses
limites il reporte sa conscience sur d'autres êtres. Mais quelle que
soit la grandeur de son amour, il ne peut sortir de ses limites et ne
voit la possibilité de leur suppression qu'en mourant. Comment peut-on
craindre la mort après cela? Il se passe quelque chose d'analogue à
la transformation de la chenille en papillon. Nous sommes ici des
chenilles: d'abord nous naissons, ensuite nous nous endormons en
chrysalide; puis nous devenons papillons dans l'autre vie.
3
Notre corps limite le principe divin, spirituel que nous appelons âme.
Et ces bornes, de même que le vase donne la forme au liquide ou au gaz
qui s'y trouve renfermé, donnent la forme à cet élément divin. Lorsque
le vase se brise, ce qui s'y trouvait enfermé perd la forme qu'il avait
et se répand. Est-ce que cela se relie aux autres substances? Est-ce
que cela prend une forme nouvelle? Nous n'en savons rien. Mais nous
savons sûrement que cela perd la forme que cela avait dans ses bornes,
parce que ce qui le bornait est détruit. Nous savons cela, mais nous
ne pouvons rien savoir de ce qui arrivera à ce qui était limité. Nous
savons uniquement qu'après la mort, l'âme devient quelque chose d'autre
que nous ne pouvons pas définir dans la vie présente.
4
Si la vie est un sommeil et la mort un réveil, le fait que je me vois
séparé de ce qui existe, est un rêve dont j'espère me réveiller en
mourant.
5
On éprouve de la joie en mourant quand on est fatigué d'être séparé du
monde, quand on sent toute l'horreur de cette séparation et la joie,
sinon de se joindre à tout, du moins de sortir de la prison qui vous
sépare ici où l'on n'a que rarement l'occasion de communiquer avec les
hommes au moyen d'étincelles d'amour qui volent de l'un à l'autre. On
a envie de dire: «J'en ai assez de cette cage; donnez-moi d'autres
rapports avec le monde, mieux appropriés à mon âme»; je sais que la mort
me les donnera. Et, pour me consoler, on m'assure que même là je serai
une personnalité isolée.
6
J'ai sous les pieds une terre ferme et gelée; autour de moi, sont
d'immenses arbres; au-dessus de ma tête, un ciel couvert; je sens mon
corps, je suis plongé dans mes pensées, et pourtant, je sais, je sens de
tout mon être que la terre ferme, les arbres, le ciel, mon corps et mes
pensées, tout cela n'est que momentané, que cela n'est que le résultat
de mes cinq sens, de mon sentiment individuel du monde que j'ai moi-même
bâti, que tout cela n'est ainsi que parce que je suis telle partie du
monde et non pas une autre, que telle est ma séparation de l'univers.
Je sais qu'il suffit que je meurs, et tout cela ne disparaîtra pas avec
moi, mais se transformera, comme cela arrive au théâtre: les arbres et
les pierres se transforment en palais, en tours etc. La mort opérera
en moi une transformation, que je passerai en un autre être, autrement
séparé du monde. Et alors, tout l'univers, en restant le même pour ceux
qui y vivent, deviendra autre pour moi. Tout l'univers est tel et non
autre, uniquement parce que je me considère comme tel et non autre. Et
il peut y avoir une quantité innombrable de procédés pour séparer les
êtres de l'univers et les changer de point d'observation.