V.--_Le danger de l'intempérance de langage._

1

Nous savons que nous devons manier les fusils chargés avec précaution,

et nous ne voulons pas savoir que l'on doit prendre les mêmes

précautions avec la parole. La parole peut non seulement tuer, mais

causer plus de mal que la mort.

2

Nous nous révoltons devant les crimes de la chair: excès de table,

coups de poing, adultère, meurtre; et nous considérons avec beaucoup

de légèreté les crimes de la parole: médisance, offense, trahison,

publication de paroles mauvaises et dépravantes, et, cependant, les

conséquences des crimes commis par la parole sont bien plus graves que

les crimes commis par la chair. La seule différence entre les deux

catégories est en ce fait que le mal des crimes de la chair s'aperçoit

immédiatement, tandis que nous ne remarquons pas le mal du crime commis

par la parole, parce qu'il se manifeste loin de nous, dans le temps et

dans l'espace.

3

Il y avait une nombreuse réunion, plus de mille personnes, dans un grand

théâtre. Au milieu du spectacle, un sot voulut plaisanter et cria: «Au

feu!» Le public s'élança vers les portes. Tous se ruèrent, s'écrasant,

et lorsque le calme revint, on constata que 20 personnes étaient tuées

et 50 blessées.

Ce grand mal n'a été causé que par une sotte parole.

Ici, au théâtre, le mal causé est perceptible immédiatement, mais

souvent une sotte parole cause lentement bien plus de mal encore,

quoiqu'on ne le remarque pas immédiatement.

4

Rien n'encourage l'oisiveté autant que les vains discours. Si les gens

se taisaient, au lieu de dire les bêtises pour chasser l'ennui de

l'oisiveté, ils n'auraient pu supporter celle-ci et se mettraient à

travailler.

5

En parlant mal des gens, on fait du tort à trois personnes à la fois:

à celui dont on parle, à celui à qui on parle, et surtout à celui qui

parle.

La Pensée de l'Humanité Dernière oeuvre de L. Tolstoï · 第 349 / 513 题