1
Nous savons que nous devons manier les fusils chargés avec précaution,
et nous ne voulons pas savoir que l'on doit prendre les mêmes
précautions avec la parole. La parole peut non seulement tuer, mais
causer plus de mal que la mort.
2
Nous nous révoltons devant les crimes de la chair: excès de table,
coups de poing, adultère, meurtre; et nous considérons avec beaucoup
de légèreté les crimes de la parole: médisance, offense, trahison,
publication de paroles mauvaises et dépravantes, et, cependant, les
conséquences des crimes commis par la parole sont bien plus graves que
les crimes commis par la chair. La seule différence entre les deux
catégories est en ce fait que le mal des crimes de la chair s'aperçoit
immédiatement, tandis que nous ne remarquons pas le mal du crime commis
par la parole, parce qu'il se manifeste loin de nous, dans le temps et
dans l'espace.
3
Il y avait une nombreuse réunion, plus de mille personnes, dans un grand
théâtre. Au milieu du spectacle, un sot voulut plaisanter et cria: «Au
feu!» Le public s'élança vers les portes. Tous se ruèrent, s'écrasant,
et lorsque le calme revint, on constata que 20 personnes étaient tuées
et 50 blessées.
Ce grand mal n'a été causé que par une sotte parole.
Ici, au théâtre, le mal causé est perceptible immédiatement, mais
souvent une sotte parole cause lentement bien plus de mal encore,
quoiqu'on ne le remarque pas immédiatement.
4
Rien n'encourage l'oisiveté autant que les vains discours. Si les gens
se taisaient, au lieu de dire les bêtises pour chasser l'ennui de
l'oisiveté, ils n'auraient pu supporter celle-ci et se mettraient à
travailler.
5
En parlant mal des gens, on fait du tort à trois personnes à la fois:
à celui dont on parle, à celui à qui on parle, et surtout à celui qui
parle.