3
Depuis que les hommes vivent sur la terre, tous les peuples ont eu des
sages qui leur ont enseigné ce qui était le plus nécessaire de savoir:
quelle est la destination et, par conséquent, le vrai bonheur de chaque
homme et de tous les hommes. Seul l'homme qui connaît cette science peut
juger de l'importance de toutes les autres.
Les objets d'études sont _innombrables_; aussi, l'ignorance de la
mission et du bonheur des hommes rend-elle impossible le choix dans
cette quantité infinie des connaissances et c'est pourquoi sans cette
connaissance primordiale, toutes les autres deviennent et sont, en
effet, un amusement vain et nuisible.
4
Tous les hommes qui s'adressent à la science de notre époque, non pour
satisfaire une vaine curiosité, non pour jouer un rôle dans la science,
écrire; discuter, enseigner, non pour vivre de la science, mais pour lui
poser des questions directes, simples, vitales, s'aperçoivent que tout
en répondant à des milliers de questions très ingénieuses et complexes,
elle est impuissante à répondre à la seule question qui intéresse tout
homme de raison: que suis-je et comment dois-je vivre?
5
On peut étudier les sciences inutiles à la vie spirituelle, telles
que l'astronomie, les mathématiques, la physique, de même que jouir
de divers plaisirs, jeux, promenades, quand ces occupations ne nous
empêchent pas de faire ce que nous devons; mais ce n'est pas bien
de s'occuper de vaines sciences et de jouir de plaisirs, quand ils
entravent la véritable œuvre de la vie.
6
Socrate démontrait à ses élèves qu'une instruction bien organisée
commande de parvenir dans chaque science à une certaine limite qu'on ne
doit pas franchir. Il suffit de connaître assez de géométrie, disait-il,
pour être, à l'occasion en état de mesurer régulièrement une bande
de terre que l'on achète ou que l'on rend, pour diviser un héritage
ou pour savoir répartir le travail aux ouvriers. «C'est si facile,
disait-il, qu'avec un peu de bonne volonté on ne s'arrêtera plus devant
aucun calcul, quand bien même il faudrait mesurer toute la terre. Mais
il n'approuvait pas lorsqu'on se passionnait pour les difficultés de
cette science, et, bien qu'il les connût, il disait, qu'elles pouvaient
occuper toute la vie d'un homme et le distraire des sciences utiles,
tandis qu'elles ne servaient à rien. Il trouvait bien que l'on
connaisse assez d'astronomie pour pouvoir, d'après de menus indices
reconnaître les heures de la nuit, les jours du mois, et les saisons
de l'année, s'orienter sur sa route, maintenir la direction en mer, et
relever les gardes. Cette science, est si facile, ajoutait-il, qu'elle
est accessible à chaque chasseur, à tout navigateur et, en général,
à tout homme qui voudrait quelque peu s'en occuper. Mais lorsqu'on
voulait arriver à étudier les différentes orbites parcourues par les
astres célestes, calculer la dimension des planètes et des étoiles, leur
éloignement de la terre, leurs mouvements et modifications,--il blâmait
les gens, car il ne voyait aucune utilité à ces occupations. Il en avait
une si basse opinion, non pas par ignorance, car il avait étudié ces
sciences, mais parce qu'il ne voulait pas qu'on dépense à des études
superflues, le temps et les forces qui pourraient être employés à la
chose la plus nécessaire à l'homme: à son perfectionnement moral.»