I.--_En quoi consiste la superstition de la science._

1

Quand les hommes acceptent comme vérité incontestable ce que les autres

leur présentent pour telle et qu'ils ne la vérifient point, ils tombent

dans la susperstition. Telle est, à notre époque, la superstition de la

science.

2

De même qu'il existe des hérésies pour religion, il y a une hérésie pour

la science. Cette hérésie est dans la reconnaissance comme science

unique et véritable de tout ce qui est considéré comme tel par les gens

qui se sont, à un certain moment, arrogé le droit de déterminer la vraie

science. Et aussitôt qu'on considère comme science non pas ce qui est

nécessaire à tous les hommes, mais ce qui est déterminé par les gens

qui, à un certain moment se voit arrogé le droit de définir ce qu'est la

science, il est forcé que cette science soit fausse. C'est ce qui s'est

produit dans notre monde.

3

La science occupe à notre époque exactement la même place que celle

qu'occupait la prêtrise il y a quelques siècles.

Les mêmes bonzes attitrés: les professeurs; les mêmes castes dans la

science; académies, universités, congrès. La même confiance et le manque

de critique de la part des croyants, les mêmes différends, et les mêmes

discussions. Les mêmes paroles incompréhensibles, la même présomption.

--Inutile de discuter avec lui: il nie la révélation.

--Inutile de discuter avec lui: il nie la science.

4

Ce qu'il y a de plus nuisible pour la vraie science, c'est l'emploi

d'expressions et de termes peu clairs. C'est précisément ce que font les

pseudo-savants, en imaginant, pour exprimer des idées incertaines des

mots inexistants.

5

La fausse science et les fausses religions expriment toujours leurs

dogmes en un langage emphatique qui apparaît aux non-initiés comme

mystérieux et grave. Les raisonnements des savants sont souvent

peu compréhensibles non seulement pour les autres, mais pour les

raisonneurs eux-mêmes, et cela au même degré que les discours des

professionnels de la foi. Le savant pédant, en se servant de termes

latins et de nouveaux mots, rend souvent les choses les plus simples

tout aussi incompréhensibles que le sont les prières latines des prêtres

catholiques pour les paroissiens illettrés. Le mystère n'est pas un

signe de sagesse et de science. Plus un homme est véritablement éclairé,

plus le langage dont il exprime ses pensées est simple.

La Pensée de l'Humanité Dernière oeuvre de L. Tolstoï · 第 262 / 513 题