11
Alors Pierre, s'étant approché de Lui, dit: Seigneur, combien de fois
pardonnerai-je à mon frère lorsqu'il pêchera contre moi? Sera-ce jusqu'à
sept fois? Jésus lui répondit: je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais
jusqu'à septante fois sept fois.
(MATTH., XVIII, 21, 22)
12
Lorsqu'on pardonne, il ne s'agit pas de dire: «je pardonne», mais il
faut extirper de son cœur le mauvais sentiment que l'on éprouve à
l'égard de l'offenseur. Et pour le faire, il faut se souvenir de ses
propres péchés; alors on découvrira sûrement en soi des actes plus
repréhensibles que ceux pour lesquels on se fâche.
13
La doctrine d'après laquelle, on ne peut se venger quand on aime,
est tellement claire qu'elle découle elle-même du sens général de
cette doctrine. Si même il n'était pas expressément mentionné dans la
doctrine du Christ que tout chrétien doit rendre le bien pour le mal et
aimer ceux qui vous haïssent, quiconque comprend cette doctrine déduit
lui-même cette exigence d'amour.
VI.--_Il est tout aussi important de ne pas combattre le mal par la
violence dans les rapports sociaux que dans les rapports individuels._
1
Les hommes désirent rester aussi mauvais qu'ils sont et veulent en même
temps que leur vie soit meilleure.
2
Nous ne savons pas, nous ne pouvons savoir en quoi consiste le bien
public; mais, nous savons formellement qu'il ne peut être réalisé que
par l'accomplissement de la loi éternelle du bien, qui est révélée à
chaque homme, à sa raison et dans son cœur.
3
On dit qu'on est forcé de payer le mal par le mal, parce que si on ne le
fait pas, les méchants prendront le dessus sur les bons. Je pense que
c'est tout le contraire: les méchants opprimeront les bons, lorsque les
hommes croiront qu'il est permis de payer le mal par le mal, comme cela
se passe, en effet, chez tous les peuples chrétiens. Les méchants sont
aujourd'hui les maîtres des bons précisément parce qu'il a été suggéré à
tous qu'il est non seulement permis, mais encore utile de faire du mal
aux hommes.
4
En parlant de la doctrine chrétienne, les savants écrivains font
généralement semblant de croire que la question de l'impossibilité
d'appliquer le christianisme dans son sens réel est déjà définitivement
tranchée depuis longtemps.
«Il est inutile de s'occuper de rêves, il faut penser aux choses
sérieuses, il faut vérifier les rapports entre le capital et le travail,
organiser le travail, la propriété foncière, ouvrir des marchés,
instituer des colonies pour le trop plein de la population, régler les
rapports de l'Église et de l'État, conclure des alliances, garantir la
sécurité des États et ainsi de suite.
«Il faut s'occuper de questions sérieuses, dignes de l'attention et des
soins des hommes et non pas rêver à un ordre de choses permettant de
tendre la joue lorsqu'on vous frappe l'autre, donner aussi son vêtement
lorsqu'on vous enlève votre chemise et de vivre comme les oiseaux du
ciel, tout cela n'est que du radotage, dit-on, sans remarquer que le
fond de toutes ces questions, est précisément contenu en ce qui est
qualifié de vain radotage.
En effet, toutes ces questions, depuis celle de la lutte entre le
capital et le travail, jusqu'à celle des nationalités et des rapports
entre l'Église et l'État, reviennent à cette seule question: Y a-t-il
des cas dans lesquels l'homme peut et doit faire le mal à son prochain,
ou ces cas n'existent-ils pas et ne peuvent-ils pas exister pour un
homme raisonnable? Est-ce raisonnable ou non, et par suite, doit-on
ou ne doit-on pas rendre le mal par le mal? Il y eut un temps où les
hommes pouvaient ne pas comprendre et ne comprenaient pas, en effet,
l'importance de cette question. Mais les souffrances affreuses qui
accablent l'humanité d'aujourd'hui ont conduit les hommes à reconnaître
la nécessité de trouver à cette question une solution. Il y a dix neuf
cents ans que cette question est définitivement résolue par la doctrine
du Christ. Et c'est pourquoi, à notre époque, nous ne pouvons plus faire
semblant de méconnaître cette question et d'ignorer sa solution.
VII.--_La véritable conception des conséquences de la doctrine défendant
la nécessité de la violence, commence à pénétrer dans la conscience de
l'homme moderne._
1
Le châtiment, est une idée que l'humanité commence à dépasser.
2
L'esprit de Jésus, qu'on s'efforce d'étouffer, se manifeste néanmoins
partout d'une façon éclatante. L'esprit évangélique n'a-t-il point
pénétré dans les peuples, ne commence-t-il pas à venir à la lumière?
Les idées sur les droits et les obligations ne sont-elles pas devenues
plus claires pour chacun? N'entend-on pas de toutes parts des appels aux
lois plus équitables, aux institutions protégeant les faibles, fondées
sur une juste égalité? L'ancienne inimitié entre ceux qu'on a désunis
par force, ne s'éteint-elle pas? Les peuples ne se sentent-ils pas
frères?
Tout cela est l'œuvre d'un germe prêt à lever, l'œuvre de l'amour, qui
débarrassera le monde du péché, qui ouvrira aux peuples une nouvelle
voie de vie, dont la loi intérieure ne sera plus la violence, mais
l'amour des uns pour les autres.