1
L'erreur de croire que les hommes peuvent, par la force, organiser la
vie de leurs pareils, provient non de l'invention de cette duperie par
tel ou tel, mais de ce que, poussés par leurs passions, les hommes
avaient commencé par violenter leurs semblables, puis ont cherché une
excusé à cette violence.
2
Les hommes voient qu'il y a quelque chose de mauvais dans leur vie,
qu'il y a quelque chose à améliorer. Mais nous ne pouvons améliorer
que ce qui est en notre pouvoir: nous-même. A cette fin, il faut tout
d'abord reconnaître que nous ne sommes pas bons, et on n'en a pas envie.
Dès lors, toute notre attention se concentre non pas sur ce qui est
en noire pouvoir: notre âme, mais sur les conditions extérieures qui
ne sont pas en notre pouvoir et dont la modification ne pourrait pas
plus améliorer la situation des hommes que le transvasement du vin
d'un récipient dans un autre ne peut changer sa qualité. De là, la vie
oisive, d'abord, puis, nuisible, présomptueuse (nous corrigeons les
autres hommes) et méchante (on peut tuer les hommes qui entravent le
bonheur général).
3
On croit forcer les gens à bien vivre en employant la contrainte, alors
que l'on montre soi-même l'exemple de la mauvaise vie en recourant à
la violence. Les hommes sont dans la boue et, au lieu de tâcher d'en
sortir, ils apprennent aux autres ce qu'il faut faire pour ne pas se
salir.
4
Il est facile d'organiser la vie des autres, parce que si nous
l'organisons mal, ce n'est pas nous qui en souffrons, mais les autres.
5
Seul celui qui ne croit pas en Dieu peut s'imaginer que des gens pareils
à lui peuvent organiser sa vie de façon à ce qu'elle soit meilleure.
6
L'erreur de croire qu'il y à des gens qui peuvent organiser la vie des
autres est effrayante parce qu'avec celle croyance, plus les gens sont
pervers, plus ils sont estimés.
7
Lorsque les gens disent que tous doivent vivre en paix, n'offenser
personne, alors qu'eux-mêmes forcent les gens, non par la douceur, mais
par la violence, à vivre comme ils veulent; c'est comme s'ils disaient:
faites ce que nous disons, mais non ce que nous faisons. On peut
craindre ces gens-là, mais on ne peut pas avoir foi en eux.
II.--_La lutte contre le mal par la violence est inadmissible parce que
les hommes conçoivent le mal différemment._
1
Etant donné que chaque homme détermine le mal à sa manière, il
semblerait évident que si chacun combat le mal par la violence, cela
ne peut qu'augmenter le mal au lieu de le diminuer. Si Jean estime que
Pierre n'agit pas bien et se croit en droit de faire du mal à Pierre,
celui-ci prend le même droit de faire du mal à Jean, et le mal ne fait
qu'augmenter.
Mais chose étrange: tout en pénétrant les lois du mouvement des étoiles,
les hommes ne comprennent pas une vérité aussi évidente. Pourquoi? Parce
qu'ils croient que la violence est bienfaisante.
2
La doctrine conformément à laquelle l'homme ne peut et ne doit jamais
faire violence pour arriver à ce qui lui semble bien, est juste pour
cette simple raison que tous les hommes n'entendent pas le bien et
le mal de la même façon. Ce que l'un considère comme mal est douteux
(d'autres le considèrent comme bien), tandis que la violence dont il use
afin de supprimer le mal: coups, blessures, entraves à la liberté, mort,
est incontestablement un mal.
3
Le plus grand mal de la superstition suivant laquelle on peut organiser
la vie des autres, par la violence, réside en ce fait, qu'aussitôt qu'un
homme se permet d'user de violence à l'égard d'un seul pour le bien de
tous, il n'y a plus de borne au mal qu'il pourrait commettre. C'est la
même superstition qui justifiait dans les temps passés, les tortures,
l'inquisition, le servage, et à notre époque, les guerres qui font périr
des millions d'hommes.