1
Il est stupide de voir un homme se croire meilleur que tous les autres,
mais c'est plus stupide encore de voir tout un peuple s'estimer meilleur
que les autres peuples. Et chaque peuple, la plus grande partie de
chaque peuple, vit dans cette affreuse, sotte et mauvaise superstition.
2
On comprend qu'un Juif, un Grec, un Romain non seulement ait maintenu
l'indépendance de son peuple par le meurtre, mais encore ait cherché
à soumettre les autres peuples par les mêmes procédés; il croyait que
son peuple était le vrai peuple bon, charitable et aimé de Dieu, et
que tous les autres étaient des Philistins, des barbares. Les hommes du
Moyen Âge pouvaient également le croire; on pouvait le croire naguère
encore, à la fin du siècle dernier. Mais, à notre époque, nous ne
pouvons plus le croire.
3
L'homme qui comprend le sens et la signification de la vie est forcé de
sentir son égalité et sa fraternité avec tous les hommes non seulement
de son peuple, mais de tous les peuples.
4
Chaque homme, avant d'être autrichien, serbe, turc, chinois, est un
homme, c'est-à-dire un être raisonnable et aimant dont l'unique mission
est de remplir sa destinée pendant le court laps de temps qu'il doit
vivre en ce monde. Cette mission est d'aimer tous les hommes.
5
Un enfant accueille un autre, indépendamment de la classe de la religion
ou de la nationalité à laquelle il appartient, d'un sourire bienveillant
qui exprime la joie. L'homme adulte qui devrait être plus raisonnable
que l'enfant, se demande, avant d'entrer en relations avec un autre,
quelle est sa classe, sa religion, sa nationalité et le traite de façon
ou d'autre, suivant sa classe, sa nationalité. Le Christ disait bien:
soyez comme les enfants.
6
Le Christ a appris aux hommes que la distinction entre leur peuple et
les peuples étrangers était une supercherie et un mal. Ayant compris
cela, le chrétien ne peut plus concevoir un sentiment d'inimitié pour
d'autres peuples; il ne peut plus excuser, ainsi qu'il le faisait
auparavant, les actes de cruauté à l'égard des peuples étrangers, par
le fait que ces peuples étaient pires que le sien. Le chrétien ne peut
pas ignorer que sa distinction des autres peuples est un mal, que cette
distinction est une tentation, et, par conséquent, il ne peut plus se
laisser abuser, ainsi qu'il le faisait auparavant.
Le chrétien ne peut pas ignorer que son bonheur est lié, non pas à
celui des hommes de son peuple seul, mais au bonheur des hommes de tout
l'univers; il sait que son union avec tous les hommes ne peut être
rompue par la frontière et les règlements relatifs à sa nationalité. Il
sait que tous les hommes sont frères partout, et sont, par conséquent,
tous égaux.