III.--_Tous les hommes sont frères._

1

Il est stupide de voir un homme se croire meilleur que tous les autres,

mais c'est plus stupide encore de voir tout un peuple s'estimer meilleur

que les autres peuples. Et chaque peuple, la plus grande partie de

chaque peuple, vit dans cette affreuse, sotte et mauvaise superstition.

2

On comprend qu'un Juif, un Grec, un Romain non seulement ait maintenu

l'indépendance de son peuple par le meurtre, mais encore ait cherché

à soumettre les autres peuples par les mêmes procédés; il croyait que

son peuple était le vrai peuple bon, charitable et aimé de Dieu, et

que tous les autres étaient des Philistins, des barbares. Les hommes du

Moyen Âge pouvaient également le croire; on pouvait le croire naguère

encore, à la fin du siècle dernier. Mais, à notre époque, nous ne

pouvons plus le croire.

3

L'homme qui comprend le sens et la signification de la vie est forcé de

sentir son égalité et sa fraternité avec tous les hommes non seulement

de son peuple, mais de tous les peuples.

4

Chaque homme, avant d'être autrichien, serbe, turc, chinois, est un

homme, c'est-à-dire un être raisonnable et aimant dont l'unique mission

est de remplir sa destinée pendant le court laps de temps qu'il doit

vivre en ce monde. Cette mission est d'aimer tous les hommes.

5

Un enfant accueille un autre, indépendamment de la classe de la religion

ou de la nationalité à laquelle il appartient, d'un sourire bienveillant

qui exprime la joie. L'homme adulte qui devrait être plus raisonnable

que l'enfant, se demande, avant d'entrer en relations avec un autre,

quelle est sa classe, sa religion, sa nationalité et le traite de façon

ou d'autre, suivant sa classe, sa nationalité. Le Christ disait bien:

soyez comme les enfants.

6

Le Christ a appris aux hommes que la distinction entre leur peuple et

les peuples étrangers était une supercherie et un mal. Ayant compris

cela, le chrétien ne peut plus concevoir un sentiment d'inimitié pour

d'autres peuples; il ne peut plus excuser, ainsi qu'il le faisait

auparavant, les actes de cruauté à l'égard des peuples étrangers, par

le fait que ces peuples étaient pires que le sien. Le chrétien ne peut

pas ignorer que sa distinction des autres peuples est un mal, que cette

distinction est une tentation, et, par conséquent, il ne peut plus se

laisser abuser, ainsi qu'il le faisait auparavant.

Le chrétien ne peut pas ignorer que son bonheur est lié, non pas à

celui des hommes de son peuple seul, mais au bonheur des hommes de tout

l'univers; il sait que son union avec tous les hommes ne peut être

rompue par la frontière et les règlements relatifs à sa nationalité. Il

sait que tous les hommes sont frères partout, et sont, par conséquent,

tous égaux.

La Pensée de l'Humanité Dernière oeuvre de L. Tolstoï · 第 195 / 513 题