I.--_De la tentation de l'inégalité._

1

Autrefois, les hommes croyaient qu'ils étaient d'origine différente,

appartenant aux tribus de Cham ou à celles de Japhet, et que les uns

devaient être maîtres et les autres esclaves. Ils reconnaissaient cette

division en maîtres et en esclaves parce qu'ils croyaient qu'elle avait

été instituée par Dieu. Cette superstition vulgaire et pernicieuse

subsiste encore, mais sous un autre aspect.

2

Il suffit de jeter un coup d'œil sur la vie des peuples chrétiens,

divisés en classes, pour être frappé du degré effrayant d'inégalité

auquel sont arrivés les gens qui professent la loi du christianisme

et mettent en avant le mensonge de l'égalité. Parmi ces classes, les

unes passent leur vie entière dans un travail abrutissant, inutile et

meurtrier, les autres sont blasées des plaisirs de tous genres.

3

L'une des croyances les plus anciennes et les plus profondes comme idée,

était celle des Hindous. La raison pour laquelle elle n'est pas devenue

une croyance universelle et n'a pas donné à la vie des hommes les fruits

qu'elle pouvait apporter, est que ses maîtres ont estimé que les hommes

n'étaient pas égaux et les ont divisés en castes. Pour les gens qui se

croient inégaux, il ne peut y avoir de vrai religion.

4

On pourrait comprendre que les gens se croient inégaux parce que l'un

est plus fort, plus grand que l'autre, ou plus intelligent, ou plus

hardi, ou plus savant ou meilleur. Mais ce n'est pas ainsi que l'on

distingue les hommes habituellement. On estime que les hommes ne sont

pas égaux parce que l'un s'appelle comte et l'autre paysan, que l'un

porte des vêtements riches et l'autre des sabots.

5

Les hommes de notre époque comprennent déjà que l'inégalité des hommes

est une superstition et ils la blâment intérieurement. Mais ceux qui en

retirent un profit ne se décident pas à s'en séparer, tandis que ceux

pour qui elle est désavantageuse ne savent pas comment la supprimer.

6

Les gens se sont habitués à diviser les hommes en gens distingués et

non distingués, valeureux et lâches, instruits et non instruits, et ils

se sont si bien accoutumés à ce classement, qu'ils croient, en réalité,

que les uns peuvent être meilleurs que les autres, parce que les uns

sont placés par les hommes dans une catégorie et les autres dans une

autre.

7

Rien que la coutume admise chez les gens riches de tendre la main aux

uns et de ne pas la tendre aux autres, de faire entrer les uns au salon

et de recevoir les autres dans l'anti-chambre, prouve combien les gens

sont loin de reconnaître l'égalité entre eux.

8

Si la superstition de l'inégalité n'existait pas, les hommes ne

pourraient jamais commettre tous les forfaits qu'ils commettent sans

cesse, uniquement parce qu'ils n'admettent pas que tous les hommes sont

égaux.

La Pensée de l'Humanité Dernière oeuvre de L. Tolstoï · 第 193 / 513 题