1
Le but de l'homme dans cette vie est d'accomplir la volonté de Dieu.
Celle-ci commande à l'homme de développer et de manifester l'amour qui
est en lui. Que peut faire l'homme pour manifester cet amour? Supprimer
tout ce qui l'entrave. Qu'est-ce qui l'entrave? Les péchés.
De sorte que pour accomplir la volonté divine, l'homme n'a qu'une chose
à faire: se libérer de ses péchés.
2
Pécher est l'œuvre humaine; justifier les péchés est œuvre diabolique.
3
Tant que l'homme est sans raison, il vit comme une bête et il n'est pas
responsable de la suite de ses actes, bons ou mauvais. Mais le moment
arrive où il devient capable de réflexion et peut distinguer entre ce
qu'il doit et ce qu'il ne doit pas faire. Or, au lieu de comprendre que
la raison lui est donnée pour discerner le bien et le mal, il l'emploie
souvent à justifier le mal qui lui est agréable et auquel il est habitué.
C'est ce qui engendre les tentations et les superstitions dont le monde
souffre le plus.
4
C'est mal quand l'homme se croit sans péchés et n'a pas besoin de
faire d'efforts sur lui-même. Mais c'est tout aussi mal quand l'homme
s'imagine être né dans les péchés, être condamné à mourir comblé de
péchés et qu'il ne servirait à rien de faire des efforts pour s'en
débarrasser. Les deux erreurs sont également funestes.
5
C'est mal quand l'homme qui vit parmi les pécheurs ne voit ni ses
propres péchés, ni ceux des autres; mais c'est plus mal encore quand
l'homme voit les péchés des autres et ne remarque pas les siens.
6
Dans chaque existence, il arrive un moment où le corps vieillit,
s'affaiblit, devient de moins en moins exigeant, tandis que le «moi»
spirituel grandit de plus en plus. Alors, ceux qui sont habitués à
satisfaire leurs désirs corporels imaginent, afin de ne pas renoncer
à leurs habitudes, des séductions et des superstitions qui leur
permettent de vivre en pécheurs. Mais ils ont beau faire de garantir
leur corps contre le «moi» spirituel, ce «moi» vainc toujours, ne
serait-ce que dans les derniers moments de la vie.
7
D'abord, le péché est un étranger dans notre âme; puis, il en est
l'hôte; et lorsque nous nous habituons à lui, il y devient comme le
maître de la maison.
8
Celui qui commet un péché pour la première fois ressent toujours sa
faute; celui qui pèche à plusieurs reprises,--surtout lorsque les gens
qui l'entourent commettent le même péché,--tombe dans la tentation et ne
sent plus son péché.
9
Lorsqu'un homme a commis un péché et s'en rend compte, il a deux issues:
l'une de reconnaître sa faute, et de s'efforcer à ne plus recommencer;
l'autre est de chercher à savoir ce que les gens pensent du péché qu'il
a commis, et si ces gens ne le blâment pas, de continuer à pécher.
«Tous le font, pourquoi donc ne ferai-je pas comme tout le monde?»
Lorsque l'homme s'engage sur cette pente, il ne s'aperçoit plus qu'il
s'éloigne chaque jour davantage de la bonne voie.
10
«Les tentations doivent exister sur la terre», a dit le Christ. Je crois
que le sens de cette sentence est que la connaissance de la vérité ne
suffit pas pour détourner les hommes du mal et pour les attirer vers le
bien.
Pour que la plupart des hommes puisse connaître la vérité, il est
indispensable d'être amené, par les péchés, les tentations et les
superstitions, au dernier degré de l'erreur et à la souffrance qui
s'ensuit.
11
Les péchés viennent du corps; les tentations, de l'opinion publique; les
superstitions, du manque dé confiance en son propre jugement.
IV.--_L'œuvre essentielle de la vie de l'homme est de se débarrasser des
péchés, des tentations, et des superstitions._
1
L'homme se réjouit lorsque son corps sort de la captivité, de la prison.
Comment donc ne serait-il pas heureux lorsqu'il se débarrasse des
péchés, des tentations et des superstitions qui tenaient son âme en
captivité?
2
Admettons que les hommes ne sachent vivre que de la vie bestiale, qu'ils
ne luttent pas contre leurs passions--quelle vie horrible ce serait,
quelle haine il y aurait entre tous les hommes, quelle débauche, quelle
cruauté! C'est parce que les hommes connaissent leurs faiblesses et
leurs passions et luttent contre elles, qu'ils peuvent vivre ensemble.
3
La vie de l'homme, qu'il le veuille ou non, tend à le débarrasser de
plus en plus de ses péchés. Celui qui le comprend, y contribue de ses
efforts, et la vie d'un tel homme est facile, parce qu'elle est en
accord avec ce qui se produit en lui.
4
Les enfants ne sont pas encore habitués aux péchés et tout péché leur
répugne. Les adultes sont déjà tombés dans la tentation et ils pèchent
sans s'en rendre compte.
5
Deux femmes vinrent trouver un vieillard pour lui demander conseil.
L'une se considérait comme une grande pécheresse. Etant jeune encore,
elle avait trompé son mari et vivait dans un tourment continuel.
L'autre, ayant toujours vécu selon les bonnes règles, ne se reprochait
aucune faute marquante et était satisfaite d'elle-même.
Le vieillard interrogea les deux femmes sur leur vie. L'une, tout en
larmes lui avoua son grand péché. Elle le trouvait si grand qu'elle ne
croyait pas mériter le pardon; l'autre déclara qu'elle ne reconnaissait
aucun péché particulier. Le vieillard dit à la première:
--Va derrière le clos et trouve-moi une grande pierre, la plus grande
que lu pourras soulever, et apporte-la.
--Et toi, dit-il à celle qui ne se connaissait pas de grands péchés,
apporte-moi aussi des pierres, autant que tu pourras en porter, mais des
petites.
Les femmes exécutèrent l'ordre du vieillard. L'une apporta un grand
bloc, l'autre, tout un sac de cailloux.
Le vieillard examina les pierres et dit:
--Voici ce que vous allez faire maintenant: rapportez les pierres là où
vous les avez prises, et lorsque vous l'aurez fait, revenez me trouver.
Les femmes s'en furent exécuter l'ordre du vieillard. La première
trouva facilement l'endroit où elle avait pris la pierre et la remit
à sa place. La seconde, n'arrivant pas à se rappeler les places où
se trouvaient chacune de ses pierres, revint avec son sac vers le
vieillard, sans avoir exécuté son ordre.
--Il en est de même pour les péchés, dit le vieillard. Tu as pu
remettre, sans difficulté, une grande et lourde pierre à son ancienne
place, parce que tu te souvenais où tu l'avais prise. Quant à toi, tu
n'as pu le faire, parce que tu ne te souvenais plus où tu avais pris les
petites pierres.
Puis, se tournant de nouveau vers la première, il ajouta:
--Tu te souvenais de ta faute, tu supportais les reproches des gens et
ceux de ta conscience, tu t'humiliais, et tu t'es libérée ainsi des
conséquences de ton péché. Quant à toi, dit-il à la femme qui avait
rapporté les cailloux, n'ayant commis que des petites fautes, tu ne t'en
souvenais plus, tu ne t'en repentais pas, tu t'es habituée à vivre dans
les péchés et, en blâmant les fautes d'autrui, tu t'es enlizée de plus
en plus dans les tiennes.
6
C'est une grande erreur que de croire à la possibilité de se débarrasser
d'un péché par la foi ou le pardon des hommes. On ne peut en aucune
façon se libérer d'un péché; on peut seulement le reconnaître et tâcher
de ne plus le répéter.
7
Ne sois jamais lâche devant le péché, ne te dis pas: je ne peux pas
faire autrement, je suis habitué, je suis faible. Tant que tu vis, tu
peux toujours lutter contre le péché et le vaincre, sinon aujourd'hui,
demain; sinon demain, après-demain; sinon après demain, sûrement avant
ta mort. Mais si tu renonces d'avance à la lutte, tu renonces au sens
fondamental de la vie.
8
L'être chez qui est absente la conscience de son unité avec Dieu et avec
tout ce qui vit est sans péchés. Tels sont l'animal, la plante.
Au contraire, l'homme reconnaît la présence simultanée en lui de la bête
et de Dieu; c'est pourquoi il ne saurait être sans péchés. Nous disons
que les enfants sont innocents. Ce n'est pas exact. L'enfant n'est pas
innocent. Il a moins de péchés que l'adulte, mais il a déjà des péchés
charnels. De même un homme de sainte vie n'est pas sans péchés. Un saint
a commis moins de péchés, mais il en a commis quand même: sans péchés il
n'y a pas de vie.
9
Pour s'habituer à lutter contre le péché, il est utile de cesser, de
temps en temps, ses occupations habituelles, afin de voir si l'on est
maître de son corps, ou si c'est le corps qui est le maître.
V.--_L'importance des péchés, des tentations, des superstitions, et des
fausses doctrines dans la manifestation de la vie spirituelle._
1
Ceux qui croient que Dieu a créé le monde demandent souvent: pourquoi
Dieu a-t-il créé l'homme tel qu'il soit obligé de pécher? Cela revient
à demander pourquoi Dieu a créé la femme qui, pour avoir un enfant,
doit souffrir, accoucher, l'allaiter, l'élever? Ne serait-ce pas plus
simple si Dieu lui donnait des enfants tout faits, sans accouchement,
sans allaitement, sans peines ni soucis? Aucune mère ne posera cette
question, car l'enfant lui est cher précisément par ce que c'est dans
les tourments de l'accouchement, de l'allaitement, de l'éducation, des
soucis qu'était la plus grande joie de sa vie.
Il en est de même de la vie humaine: les péchés, les tentations, les
superstitions, la lutte et la victoire obtenue sur eux constituent tout
le sens et toute la joie de la vie.
2
Il est très pénible à l'homme de connaître ses péchés: en revanche,
il éprouve une grande joie à sentir qu'il s'en débarrasse. S'il n'y
avait pas de nuit, nous ne pourrions pas nous réjouir à l'apparition
du soleil; s'il n'y avait pas de péché, l'homme ne connaîtrait pas les
joies d'une vie exemplaire.
3
Si l'homme n'avait pas d'âme, il ne connaîtrait pas les péchés; et s'il
n'y avait pas de péchés, l'homme ne saurait pas qu'il possède une âme.
4
Les péchés, les tentations et les superstitions constituent le terreau
qui doit recouvrir les semences de l'amour pour qu'elles puissent lever.