III.--_Les Tentations et les Superstitions._

1

Le but de l'homme dans cette vie est d'accomplir la volonté de Dieu.

Celle-ci commande à l'homme de développer et de manifester l'amour qui

est en lui. Que peut faire l'homme pour manifester cet amour? Supprimer

tout ce qui l'entrave. Qu'est-ce qui l'entrave? Les péchés.

De sorte que pour accomplir la volonté divine, l'homme n'a qu'une chose

à faire: se libérer de ses péchés.

2

Pécher est l'œuvre humaine; justifier les péchés est œuvre diabolique.

3

Tant que l'homme est sans raison, il vit comme une bête et il n'est pas

responsable de la suite de ses actes, bons ou mauvais. Mais le moment

arrive où il devient capable de réflexion et peut distinguer entre ce

qu'il doit et ce qu'il ne doit pas faire. Or, au lieu de comprendre que

la raison lui est donnée pour discerner le bien et le mal, il l'emploie

souvent à justifier le mal qui lui est agréable et auquel il est habitué.

C'est ce qui engendre les tentations et les superstitions dont le monde

souffre le plus.

4

C'est mal quand l'homme se croit sans péchés et n'a pas besoin de

faire d'efforts sur lui-même. Mais c'est tout aussi mal quand l'homme

s'imagine être né dans les péchés, être condamné à mourir comblé de

péchés et qu'il ne servirait à rien de faire des efforts pour s'en

débarrasser. Les deux erreurs sont également funestes.

5

C'est mal quand l'homme qui vit parmi les pécheurs ne voit ni ses

propres péchés, ni ceux des autres; mais c'est plus mal encore quand

l'homme voit les péchés des autres et ne remarque pas les siens.

6

Dans chaque existence, il arrive un moment où le corps vieillit,

s'affaiblit, devient de moins en moins exigeant, tandis que le «moi»

spirituel grandit de plus en plus. Alors, ceux qui sont habitués à

satisfaire leurs désirs corporels imaginent, afin de ne pas renoncer

à leurs habitudes, des séductions et des superstitions qui leur

permettent de vivre en pécheurs. Mais ils ont beau faire de garantir

leur corps contre le «moi» spirituel, ce «moi» vainc toujours, ne

serait-ce que dans les derniers moments de la vie.

7

D'abord, le péché est un étranger dans notre âme; puis, il en est

l'hôte; et lorsque nous nous habituons à lui, il y devient comme le

maître de la maison.

8

Celui qui commet un péché pour la première fois ressent toujours sa

faute; celui qui pèche à plusieurs reprises,--surtout lorsque les gens

qui l'entourent commettent le même péché,--tombe dans la tentation et ne

sent plus son péché.

9

Lorsqu'un homme a commis un péché et s'en rend compte, il a deux issues:

l'une de reconnaître sa faute, et de s'efforcer à ne plus recommencer;

l'autre est de chercher à savoir ce que les gens pensent du péché qu'il

a commis, et si ces gens ne le blâment pas, de continuer à pécher.

«Tous le font, pourquoi donc ne ferai-je pas comme tout le monde?»

Lorsque l'homme s'engage sur cette pente, il ne s'aperçoit plus qu'il

s'éloigne chaque jour davantage de la bonne voie.

10

«Les tentations doivent exister sur la terre», a dit le Christ. Je crois

que le sens de cette sentence est que la connaissance de la vérité ne

suffit pas pour détourner les hommes du mal et pour les attirer vers le

bien.

Pour que la plupart des hommes puisse connaître la vérité, il est

indispensable d'être amené, par les péchés, les tentations et les

superstitions, au dernier degré de l'erreur et à la souffrance qui

s'ensuit.

11

Les péchés viennent du corps; les tentations, de l'opinion publique; les

superstitions, du manque dé confiance en son propre jugement.

IV.--_L'œuvre essentielle de la vie de l'homme est de se débarrasser des

péchés, des tentations, et des superstitions._

1

L'homme se réjouit lorsque son corps sort de la captivité, de la prison.

Comment donc ne serait-il pas heureux lorsqu'il se débarrasse des

péchés, des tentations et des superstitions qui tenaient son âme en

captivité?

2

Admettons que les hommes ne sachent vivre que de la vie bestiale, qu'ils

ne luttent pas contre leurs passions--quelle vie horrible ce serait,

quelle haine il y aurait entre tous les hommes, quelle débauche, quelle

cruauté! C'est parce que les hommes connaissent leurs faiblesses et

leurs passions et luttent contre elles, qu'ils peuvent vivre ensemble.

3

La vie de l'homme, qu'il le veuille ou non, tend à le débarrasser de

plus en plus de ses péchés. Celui qui le comprend, y contribue de ses

efforts, et la vie d'un tel homme est facile, parce qu'elle est en

accord avec ce qui se produit en lui.

4

Les enfants ne sont pas encore habitués aux péchés et tout péché leur

répugne. Les adultes sont déjà tombés dans la tentation et ils pèchent

sans s'en rendre compte.

5

Deux femmes vinrent trouver un vieillard pour lui demander conseil.

L'une se considérait comme une grande pécheresse. Etant jeune encore,

elle avait trompé son mari et vivait dans un tourment continuel.

L'autre, ayant toujours vécu selon les bonnes règles, ne se reprochait

aucune faute marquante et était satisfaite d'elle-même.

Le vieillard interrogea les deux femmes sur leur vie. L'une, tout en

larmes lui avoua son grand péché. Elle le trouvait si grand qu'elle ne

croyait pas mériter le pardon; l'autre déclara qu'elle ne reconnaissait

aucun péché particulier. Le vieillard dit à la première:

--Va derrière le clos et trouve-moi une grande pierre, la plus grande

que lu pourras soulever, et apporte-la.

--Et toi, dit-il à celle qui ne se connaissait pas de grands péchés,

apporte-moi aussi des pierres, autant que tu pourras en porter, mais des

petites.

Les femmes exécutèrent l'ordre du vieillard. L'une apporta un grand

bloc, l'autre, tout un sac de cailloux.

Le vieillard examina les pierres et dit:

--Voici ce que vous allez faire maintenant: rapportez les pierres là où

vous les avez prises, et lorsque vous l'aurez fait, revenez me trouver.

Les femmes s'en furent exécuter l'ordre du vieillard. La première

trouva facilement l'endroit où elle avait pris la pierre et la remit

à sa place. La seconde, n'arrivant pas à se rappeler les places où

se trouvaient chacune de ses pierres, revint avec son sac vers le

vieillard, sans avoir exécuté son ordre.

--Il en est de même pour les péchés, dit le vieillard. Tu as pu

remettre, sans difficulté, une grande et lourde pierre à son ancienne

place, parce que tu te souvenais où tu l'avais prise. Quant à toi, tu

n'as pu le faire, parce que tu ne te souvenais plus où tu avais pris les

petites pierres.

Puis, se tournant de nouveau vers la première, il ajouta:

--Tu te souvenais de ta faute, tu supportais les reproches des gens et

ceux de ta conscience, tu t'humiliais, et tu t'es libérée ainsi des

conséquences de ton péché. Quant à toi, dit-il à la femme qui avait

rapporté les cailloux, n'ayant commis que des petites fautes, tu ne t'en

souvenais plus, tu ne t'en repentais pas, tu t'es habituée à vivre dans

les péchés et, en blâmant les fautes d'autrui, tu t'es enlizée de plus

en plus dans les tiennes.

6

C'est une grande erreur que de croire à la possibilité de se débarrasser

d'un péché par la foi ou le pardon des hommes. On ne peut en aucune

façon se libérer d'un péché; on peut seulement le reconnaître et tâcher

de ne plus le répéter.

7

Ne sois jamais lâche devant le péché, ne te dis pas: je ne peux pas

faire autrement, je suis habitué, je suis faible. Tant que tu vis, tu

peux toujours lutter contre le péché et le vaincre, sinon aujourd'hui,

demain; sinon demain, après-demain; sinon après demain, sûrement avant

ta mort. Mais si tu renonces d'avance à la lutte, tu renonces au sens

fondamental de la vie.

8

L'être chez qui est absente la conscience de son unité avec Dieu et avec

tout ce qui vit est sans péchés. Tels sont l'animal, la plante.

Au contraire, l'homme reconnaît la présence simultanée en lui de la bête

et de Dieu; c'est pourquoi il ne saurait être sans péchés. Nous disons

que les enfants sont innocents. Ce n'est pas exact. L'enfant n'est pas

innocent. Il a moins de péchés que l'adulte, mais il a déjà des péchés

charnels. De même un homme de sainte vie n'est pas sans péchés. Un saint

a commis moins de péchés, mais il en a commis quand même: sans péchés il

n'y a pas de vie.

9

Pour s'habituer à lutter contre le péché, il est utile de cesser, de

temps en temps, ses occupations habituelles, afin de voir si l'on est

maître de son corps, ou si c'est le corps qui est le maître.

V.--_L'importance des péchés, des tentations, des superstitions, et des

fausses doctrines dans la manifestation de la vie spirituelle._

1

Ceux qui croient que Dieu a créé le monde demandent souvent: pourquoi

Dieu a-t-il créé l'homme tel qu'il soit obligé de pécher? Cela revient

à demander pourquoi Dieu a créé la femme qui, pour avoir un enfant,

doit souffrir, accoucher, l'allaiter, l'élever? Ne serait-ce pas plus

simple si Dieu lui donnait des enfants tout faits, sans accouchement,

sans allaitement, sans peines ni soucis? Aucune mère ne posera cette

question, car l'enfant lui est cher précisément par ce que c'est dans

les tourments de l'accouchement, de l'allaitement, de l'éducation, des

soucis qu'était la plus grande joie de sa vie.

Il en est de même de la vie humaine: les péchés, les tentations, les

superstitions, la lutte et la victoire obtenue sur eux constituent tout

le sens et toute la joie de la vie.

2

Il est très pénible à l'homme de connaître ses péchés: en revanche,

il éprouve une grande joie à sentir qu'il s'en débarrasse. S'il n'y

avait pas de nuit, nous ne pourrions pas nous réjouir à l'apparition

du soleil; s'il n'y avait pas de péché, l'homme ne connaîtrait pas les

joies d'une vie exemplaire.

3

Si l'homme n'avait pas d'âme, il ne connaîtrait pas les péchés; et s'il

n'y avait pas de péchés, l'homme ne saurait pas qu'il possède une âme.

4

Les péchés, les tentations et les superstitions constituent le terreau

qui doit recouvrir les semences de l'amour pour qu'elles puissent lever.

La Pensée de l'Humanité Dernière oeuvre de L. Tolstoï · 第 96 / 513 题