V.--_L'amour est un sentiment naturel à l'homme._

1

L'homme aime aussi naturellement que l'eau descend la pente.

_Proverbe oriental._

2

Pour que l'abeille vive selon sa nature, elle doit voler, le serpent

ramper, le poisson nager, l'homme aimer. Par conséquent, si l'homme fait

du mal à son prochain au lieu de lui faire du bien, cela paraît aussi

étrange que si le poisson se mettait à voler et l'oiseau à nager.

3

Le cheval, par sa course rapide, fuit l'ennemi. Il est malheureux non

pas lorsqu'il ne peut pas crier comme un coq, mais lorsqu'il perd ce qui

lui est acquis: la faculté de courir.

Le sens le plus précieux pour le chien est son flair. Il est malheureux

lorsqu'il le perd, et non lorsqu'il voit qu'il ne peut pas voler.

De même l'homme est malheureux, non quand il est impuissant à maîtriser

un ours, un lion, ou de mauvaises gens, mais quand il perd ce qu'il a de

plus cher: sa nature spirituelle, sa faculté d'aimer.

On n'a pas à regretter quand on meurt, quand on a perdu son argent, sa

propriété, sa maison--tout cela n'appartient pas à l'homme. On doit

regretter quand l'homme perd son bien réel, son plus grand bonheur: la

faculté d'aimer.

4

On demanda à un philosophe chinois: qu'est-ce que la science? Il

répondit: C'est connaître les hommes.

On lui demanda: Qu'est-ce que la vertu? Il répondit: C'est aimer les

hommes.

5

Un philosophe hindou disait: «De même qu'une mère soigne son unique

enfant, le dorlote, le garde et l'élève, l'homme doit élever et garder

en soi ce qu'il a de plus cher au monde: l'amour pour tout ce qui

vit. Toutes les religions nous l'enseignent: celle des Bramines, des

Bouddhistes, des Hébreux, des Chinois, des Chrétiens, des Mahométans.

C'est pourquoi, la chose la plus nécessaire au monde est d'apprendre à

aimer.»

6

Les Chinois ont eu leurs philosophes tels que Confucius, Lao-Tseu et un

autre sage, peu connu, du nom de Mi-Ti.

Mi-Ti enseignait qu'il ne fallait pas inculquer aux hommes le respect

de la force, de la richesse, de la bravoure, mais de l'amour seul. Il

disait: On élève les hommes de façon à ce qu'ils considèrent que la

richesse et la gloire sont au-dessus de tout et ils ne songent qu'à

gagner le plus possible de gloire et de richesses; il faut les élever de

façon à ce qu'ils placent l'amour au-dessus de tout et que, dans la vie

quotidienne, ils s'habituent à aimer les hommes et à consacrer toutes

les forces à apprendre à aimer.

Mi-Ti n'a pas été écouté. Mendzé, un élève de Confucius, contredit

Mi-Ti, en assurant qu'on ne saurait vivre uniquement d'amour. Et

les Chinois suivirent Mendzé. 500 ans s'écoulèrent ainsi, lorsque

Jésus vint enseigner aux hommes ce qu'avait déjà dit Mi-Ti, mais

avec plus de force et de clarté. Bien que personne ne conteste cette

doctrine d'amour, les disciples du Christ ne suivent toujours pas son

enseignement. Mais le moment viendra--et il est proche--où les hommes ne

pourront pas faire autrement que de suivre cette doctrine, parce que son

germe se trouve dans tous les cœurs, alors que la non observation de ses

préceptes rendra les gens de plus en plus malheureux.

La Pensée de l'Humanité Dernière oeuvre de L. Tolstoï · 第 86 / 513 题