SCHOPENHAUER.

6

On peut se déshabituer de la pitié envers les bêtes. Cela se remarque

tout particulièrement à la chasse. Les hommes bons qui y prennent

goût, tourmentent et tuent les bêtes sans remarquer la cruauté qu'ils

commettent.

7

Le commandement: «Tu ne tueras point» ne se rapporte pas à l'homme

seul, mais à tout ce qui vit. Ce commandement avait été gravé dans le

cœur de l'homme avant d'être inscrit sur la table.

8

Les hommes considèrent qu'il n'y a pas de mal à se nourrir de la chair

animale, parce qu'on les a persuadés que Dieu l'avait permis. C'est

faux. On a beau assurer qu'il n'y a pas de péché de tuer et démanger

les animaux, il est gravé dans le cœur de l'homme, mieux que dans tous

les livres, qu'il faut avoir pitié des animaux et qu'on ne doit pas

les tuer, au même titre que les hommes. Nous le savons tous, si nous

n'étouffons pas la voix de la conscience.

9

Si seulement tous ceux qui mangent les animaux, les tuaient eux-mêmes,

un grand nombre parmi eux auraient renoncé à la viande.

10

Nous sommes étonnés de voir qu'il y ait eu et qu'il y a encore des

hommes qui tuent leurs semblables pour les manger. Mais le temps viendra

où nos petits enfants s'étonneront que leurs grands pères aient tué,

tous les jours, des millions d'animaux pour les manger, alors qu'on peut

avoir une nourriture saine et substantielle en se servant des fruits de

la terre.

11

On peut se déshabituer de toute pitié, même envers les hommes, et on

peut s'habituer à avoir pitié même d'un insecte.

Plus l'homme est pitoyable, mieux cela vaut pour son âme.

«Comment s'abstenir de tuer la mouche ou la puce? Chacun de nos

mouvements supprime malgré nous la vie des êtres que nous ne voyons

pas,» dit-on généralement pour justifier la cruauté humaine envers les

animaux. Ceux qui parlent ainsi oublient qu'il n'est pas donné à l'homme

d'arriver à la perfection en toutes choses. La tâche de l'homme est de

se rapprocher de la perfection. Il en est de même lorsqu'il s'agit de

la compassion envers les bêtes. Nous ne pouvons pas vivre sans faire

mourir d'autres êtres, mais nous pouvons avoir pour eux plus ou moins de

compassion. Et plus nous en aurons, mieux cela vaudra pour notre âme.

III.--_Plus les hommes sont bons, mieux ils conçoivent l'unité du

principe divin qui vit en eux._

1

Pourquoi sommes-nous tout joyeux quand nous avons accompli une bonne

action? Parce que chaque bonne action nous confirme que notre vrai «moi

» ne se borne pas à notre personne seule, mais qu'il existe en tout ce

qui vit.

Lorsqu'on vit pour soi-même, on ne vit que d'une parcelle de son vrai

«moi». Lorsqu'on vit pour les autres, on sent son «moi» s'étendre.

Si tu vis pour toi seul, tu te sens entouré d'ennemis, tu sens le

bonheur de chacun entraver le tien. Vis pour les autres, et tu te

sentiras entouré d'amis et le bonheur de chacun deviendra ton bonheur à

toi.

2

L'homme ne trouve le bonheur qu'en servant son prochain. Et il l'y

trouve parce qu'en rendant service à ses prochains, il communie avec

l'Esprit Divin qui vit en eux.

3

Toute bonne action véritable, celle que l'homme accomplit avec

désintéressement et en ne pensant qu'au malheur d'autrui, serait un fait

étonnant et inconcevable, s'il n'était pas aussi naturel et familier à

l'homme.

En effet, pourquoi se priver de quelque chose, s'inquiéter, se déranger

pour un étranger, un homme comme il y en a tant sur la terre? On ne peut

pas expliquer cela autrement que par le fait que la personne qui fait du

bien, sait que celui pour qui elle le fait n'est pas un être isolé de

tous, mais le même être qu'elle, mais sous un autre aspect.

D'après SCHOPENHAUER.

4

Lorsqu'on vit de la vie spirituelle, on éprouve des souffrances morales

chaque fois qu'on se sépare des hommes. Pourquoi cette souffrance? Parce

que, de même que la souffrance physique démontre le danger qui menace la

vie corporelle, la souffrance morale démontre le danger qui menace la

vie spirituelle de l'homme.

5

Un sage hindou disait: «En toi, en moi, en tous les êtres vivants vit un

seul et même esprit vital; et voici que tu te fâches contre moi, tu ne

m'aimes pas. Souviens-toi que toi et moi, nous sommes un. Qui que tu

sois, toi et moi, nous ne faisons qu'un.»

6

Bien qu'un homme soit méchant, injuste, bête et désagréable,

souviens-toi qu'en ne le respectant plus, tu romps non seulement tout

lien avec lui seul, mais avec tout le monde spirituel.

7

Pour qu'il te soit facile de vivre avec chaque homme, pense à ce qui

t'unit à lui et non pas à ce qui te sépare de lui.

IV.--_Les conséquences résultant de la conception de l'unité de l'âme de

tous les hommes._

1

Il ne peut y avoir et il n'y aura pas de liberté et de bonheur

véritable, tant que les hommes n'auront pas compris leur unité. Si

seulement les hommes avaient compris cette vérité essentielle du

christianisme,--la communauté spirituelle de tous les hommes--leur vie

se serait transformée, et il s'établirait entre eux des rapports que

nous ne saurions imaginer maintenant. Les insultes, les peines, les

humiliations que nous faisons subir aux hommes-frères nous auraient

révoltés plus que les plus grands crimes actuels.

Oui, il nous faut une nouvelle révélation, non pas sur le paradis et

l'enfer, mais sur l'esprit qui vit en nous.

La Pensée de l'Humanité Dernière oeuvre de L. Tolstoï · 第 74 / 513 题