LAMENNAIS.

2

Il ne suffit pas de se dire que chaque homme a la même âme que moi; il

faut se dire qu'en chaque homme vit le même principe qui vit en moi.

Tous les hommes sont séparés les uns des autres par leurs corps, mais

ils sont tous unis par le même principe spirituel qui donne la vie à

tout.

3

C'est un grand bonheur que d'être en communion avec les hommes; mais

comment faire pour s'unir à tous? Je peux m'unir aux membres de ma

famille; mais aux autres? Je peux m'unir à mes amis, à tous les Russes,

à tous mes coreligionnaires. Mais comment faire pour m'unir à ceux

que je ne connais pas, les étrangers, ceux qui professent une autre

religion? Il y a tant d'hommes et ils sont tous si différents! Comment

faire?

Il n'existe qu'un moyen: oublier les hommes, ne pas penser à s'unir à

eux, et ne songer qu'à s'unir au seul principe spirituel qui vit en moi

et en tous les hommes.

4

On dit que chaque homme peut être très bon et très mauvais et qu'il

manifeste l'un ou l'autre sentiment suivant ses dispositions. C'est

parfaitement exact.

La vue des souffrances d'autrui provoque, non seulement chez des

personnes différentes, mais chez le même homme des sentiments absolument

contradictoires: parfois, la compassion, et, parfois, une sorte de

mauvais plaisir qui va jusqu'à la plus cruelle méchanceté.

J'ai eu l'occasion de le constater sur moi-même: tantôt j'avais pour

tous les êtres une profonde compassion, tantôt j'éprouvais la plus

grande indifférence, et, parfois, de la haine même.

Cela, prouve clairement que nous avons deux façons, absolument opposées,

de concevoir les choses: l'une, quand nous nous considérons comme des

êtres séparés, quand tous les êtres nous sont absolument étrangers et

qu'ils ne sont pas «moi». Dans ce cas, nous ne pouvons éprouver pour

eux autre chose que de l'indifférence, de l'envie, de la haine, de la

malveillance.

L'autre façon de concevoir est dans la conscience de notre unité avec

tous. Dans ce cas, tous les êtres sont pour nous ce qu'est noire «moi»,

et alors, ils suscitent notre amour pour eux.

L'une nous sépare les uns des autres comme par un mur infranchissable,

l'autre détruit ce mur, et nous ne faisons qu'un. La première nous

apprend à reconnaître que tous les autres êtres ne sont pas «moi», la

seconde nous enseigne que tous les êtres sont le même «moi» que celui

que je sens en moi-même.

La Pensée de l'Humanité Dernière oeuvre de L. Tolstoï · 第 72 / 513 题