SENTINELLES PERDUES

Pendant cela, le chevalier d'Assas galopait vers Ruremonde pour

rejoindre Auvergne-infanterie, qui devait être en train de plier

bagages. Ce n'était pas un rêveur que ce hardi soldat; un nuage resta

sur sa pensée, pourtant, pendant qu'il franchissait, au clair de la

lune, la première lieue de son étape.

Tout le long de la journée, dans cette maison du conquérant de l'Inde

qui abritait une gloire déchue et tant d'espérances trompées, il avait

respiré une atmosphère de découragement. Elle avait beau s'asseoir,

cette demeure en apparence si riante, au devant d'un délicieux paysage,

les tristesses du dedans transpiraient à travers ses blanches murailles

et jetaient sur le dehors un brouillard de deuil.

Nicolas ne pouvait manquer de le reconnaître, Jeanneton elle-même,

autrefois si gaie, avait subi cette morne influence, et il y avait une

détresse dans son sourire.

En était-elle moins charmante? Oh! certes, non, et Nicolas ne l'avait

jamais aimée si belle, mais l'extrême mélancolie de cette fête de ses

fiançailles lui laissait un poids lourd sur le coeur.

Dans ces pages nécessairement frivoles, écrites au courant de la

fantaisie et qui disent la vérité dans le langage du roman, ce n'est

point le lieu de séparer avec méthode l'ivraie du bon grain, ni de faire

la part exacte des ambitions personnelles et des convoitises égoïstes

qui avaient pu, comme un fâcheux alliage, ternir l'effort patriotique de

Joseph Dupleix. Au fond du creuset où bout l'initiative humaine, n'y

a-t-il pas toujours pour un peu cette scorie de la malédiction

originelle?

Nous ne pouvons donner ici que les lignes hautement apparentes des

physionomies, telles que nous les revoyons à la distance d'un siècle:

aussi avons-nous dit de Dupleix: «Celui-là combattait pour la France»,

et de son bourreau, vainement défendu par l'école libérâtre: «Celui-ci

n'était pas un Français».

Ce jugement peut manquer de profondeur, mais il est candide et net comme

la justice des enfants. Demandez aux enfants ce que fit M. le duc de

Choiseul, ils vous répondront:--Il fit la guerre hors de propos, il fit

la paix au plus mauvais moment, il perdit l'Inde, il brisa l'héroïque

épée du Canada...

--Mais n'éleva-t-il rien en revanche?

--Si fait, un monument énorme: l'opulence de l'Angleterre, et un gibet

où son nom reste pendu: l'échafaud de Lally.

--Et que reste-t-il de lui?

--Le gland philosophique, planté, arrosé, soigné, qui germa, perça,

poussa et devint avec le temps un chêne dont cet autre menuisier en

échafauds, le bon M. de Robespierre, tira toutes les planches de son

terrible mobilier industriel!

Le chevalier d'Assas jugeait comme les enfants, non point ceux qui sont

capables de répondre comme nous venons de le faire, après avoir parcouru

la rude histoire de nos glorieux malheurs et de nos hontes, qui, si Dieu

le veut, seront fécondes, mais comme les enfants de 1760, qui avaient

encore trente ans à attendre pour voir comment, avec beaucoup de

fadaises emphatiques, battant comme un marteau l'enclume de la bêtise

humaine, Jocrisse-tribun forge un outil capable d'assassiner les rois.

Le chevalier d'Assas admirait Dupleix tout naïvement; il méprisait M. le

duc de Choiseul. Il n'en était donc aucunement à regretter son alliance

avec Dupleix, et l'eût-il regrettée, il aurait sauté à pieds joints

par-dessus toute prudence ou toute répugnance pour aller où son coeur

l'entraînait. Ce n'était rien de tout cela qui le préoccupait sur la

route solitaire; c'était le présage: «Vous mourrez tous les deux tout

jeunes...»

Quant à lui, en vérité, il importait peu. Son métier était de vivre bras

dessus, bras dessous avec la mort, mais Jeanne! Je ne vous ai pas dit

tout ce qu'il y avait de bien aimé prestige dans le regard de ses longs

yeux, dont l'azur sombre languissait sous la richesse de ses cils; je ne

vous ai pas dit, car je n'aurais pas su le dire, l'harmonie exquise de

ce visage de vierge, tout enrayonné d'or bruni, quand le vent des champs

soulevait son opulente chevelure, lourde et brillante à l'oeil, douce au

toucher comme la soie des écheveaux, au pays des mûriers. Je ne sais

plus parler de ces choses, merveilles de la terre.

Ah! je ne sais plus et je ne veux plus; mais le chevalier voulait et

savait, lui dont la bonne âme était encore toute vibrante de jeunesse.

Et vous devinez bien l'angoisse qui le poignait, ce pauvre chevalier, en

voyant tout à coup, au lieu de ces rayons et de ces sourires, un pâle

visage de morte...

Car il le vit, et que de beauté encore dans ce navrant tableau!...

Mais, bagadioux, cela ne dura point, je vous l'ai dit. Ce qui nous gêne,

là-bas, au Vigan, ce n'est pas la langoureuse penseroserie des rimeurs

de ballades. Cette pauvre Lisela n'avait pas la tête bien solide. Elle

avait pleuré tout son bon sens, et ces Allemandes ne sont bonnes qu'à

porter le diable en terre. Écoutez leurs refrains qui larmoient. Ah!

l'ennuyeux peuple dont la poésie couche au cimetière et où la chanson

soulève la pierre des tombeaux! Fi des tudesques gaietés, toujours

drapées dans quelque suaire, et où l'on entend, sous l'uniforme des

hussards, les ossements craquer!

Dès la seconde heure du voyage, Nicolas avait laissé de côté ces

lugubres choses pour revenir à des pensées plus riantes, et quand il

passa sous les murs de Gueldre, il entonna une chanson de la langue des

Félibres, dont tous les vers rimaient joyeusement en ou. Il ne songeait

plus qu'à la campagne prochaine et à son mariage, qu'on célébrerait au

retour.

À moitié du chemin, entre Meurs et Ruremonde, comme il entrait dans les

oseraies qui côtoient la Meuse, il fut arrêté par un «Qui vive?» C'était

son régiment en marche pour la Westphalie et formant l'avant-garde du

corps de M. de Castries, qui allait passer le Rhin à Wesel pour mettre

le siège devant Munster.

La chanson commencée dans la solitude, il l'acheva à la tête de sa

compagnie, car une joie folle régnait parmi tous ces soldats, harassés

de repos, et l'on ne parlait de rien moins que de marcher tout d'une

traite jusqu'à Sans-Souci, pour voir le fameux moulin philosophique,

tant célébré par nos confiseurs de vaudevilles.

Bien entendu, nous ne raconterons point cette campagne brillante, mais

inutile, qui réunit les deux armées françaises sous le commandement du

maréchal de Broglie. Le grand Frédéric eut peur. Il jouait ici sa

couronne à quitte ou double.

Beau joueur qui dépensait sans compter les prodiges de son génie

militaire, et qui trouvait encore le temps, entre deux batailles, l'une

gagnée, l'autre perdue, de griffonner les plus détestables vers que

jamais poète amateur ait perpétrés!

Il reculait, malgré ses triomphes personnels. Un instant, acculé dans la

Saxe, en face des Autrichiens vainqueurs, il put croire que tout était

perdu en apprenant que Berlin avait ouvert ses portes à l'armée russe.

Les Français, maîtres de tout la Westphalie, tenaient Minden et

s'apprêtaient à franchir la ligne du Weser.

Jamais, même avant le va-tout de Rosbach, Frédéric ne s'était trouvé

dans des circonstances plus désespérées.

Ce fut alors que le prince Ferdinand de Brunswick, pour venir en aide à

son royal allié, tenta une diversion sur les derrières de l'armée

française et mit le siège devant Wesel, en même temps que les Anglais

annonçaient bruyamment une descente à Anvers.

Des ordres arrivèrent de Paris. Le jour même où le corps de M. de

Castries devait pénétrer en Prusse (Hanovre), en traversant le Weser,

sur les ponts de bateaux entièrement achevés, M. de Broglie dessina un

mouvement de retraite.

Quatre régiments du corps de Castries, parmi lesquels se trouvait

Auvergne, se mirent en marche sur Osnabruck, suivis par deux autres

divisions échelonnées.

Ceci avait lieu le 28 septembre 1760. Cinq mois s'étaient donc écoulés

depuis l'entrée en campagne.

Ai-je besoin de dire que les mélancoliques souvenirs de la journée des

fiançailles étaient loin? On s'était bien battu, on s'était diverti

davantage, car, en ce temps, la guerre avait des allures de partie de

plaisir: quelque chose comme une grande chasse où le gibier se défendait

et où les chiens étaient des hommes.

Les fêtes, les escarmouches, les équipées et les batailles avaient

effacé toutes ces impressions, qui n'avaient pas, du reste, beaucoup de

profondeur, et Nicolas restait en face du sentiment unique dans sa vie:

son grand amour heureux.

Pas un seul instant, en effet, le commerce de lettres ne s'était ralenti

entre lui et les habitants du Cloître, et la chère correspondance de

Mlle de Vandes semblait témoigner d'un changement favorable dans la

position morale des exilés. Les affaires s'amélioraient, on avait reçu

du Dekkan des nouvelles moins désastreuses, et le jugement rendu dans le

grand procès des treize millions semblait pronostiquer une issue

heureuse.

Les quatre régiments d'avant-garde restèrent huit jours à Osnabruck, par

suite d'un contre-ordre, motivé sur le faux avis de la levée du siège de

Wesel.

--C'est dommage, dit M. de Soleyrac au chevalier: si nous avions tourné

du côté de Gueldre, vous auriez pu pousser jusqu'au Cloître et

surprendre nos amis en passant.

Le huitième jour, la seconde division, commandée par M. de Castries en

personne et qui contenait de la cavalerie, arriva à Osnabruck, d'où le

régiment d'Auvergne partit le lendemain, tout seul, en se dirigeant sur

Flotow.

Ce n'était plus le chemin du pays de Gueldre. Les officiers et les

soldats ne savaient plus où on les conduisait. À Flotow, ils apprirent

que la cavalerie de M. de Castries fourrageait jusque vers Pyrmont, ce

qui semblait indiquer une marche vers le sud.

Les paysans allemands se moquaient et disaient que l'armée française

avait perdu sa route.

Ce fut à Flotow et à cette occasion qu'eut lieu le duel du baron de

Glücker et de M. de Plélo, fils de ce diplomate breton qui était mort si

glorieusement l'épée à la main, sous les murs de Dantzig, dans la guerre

contre l'Autriche. Ce baron de Glücker était un Prussien facétieux, qui

eut la bonne idée d'envoyer son valet au quartier français avec un

caniche qui portait au cou cette mention: «Chien d'aveugle.»

M. de Plélo, lui, vrai gars de Basse-Bretagne, servait comme simple

volontaire, quoiqu'il eût déjà la moustache grise. Ce fut lui qui reçut

le caniche par hasard, et le voilà fâché tout rouge. Il monta à cheval

et s'en vint, galopant avec le caniche dans ses bras, jusqu'à la

brasserie où M. de Glücker se vantait de sa farce en humant des torrents

de bière.

--Je rapporte Joseph, dit M. de Plélo.

--Ce n'est pas Joseph qu'il s'appelle, repartit le baron de Glücker,

mais bien Briskau.

Plélo mit le caniche sur la table et, se penchant, il fit mine de

s'entretenir avec lui à voix basse. Les Allemands riaient, pensant avoir

affaire à un fou.

--Que vous dit-il? demanda Glücker.

--Meinherr, répliqua Plélo gravement, il n'en veut point démordre; il me

dit: «Je suis Joseph, à telles enseignes que j'ai été livré par mon

coquin de frère!»

On se battit à cheval, dans la cour du cabaret. M. de Plélo eut une

pistolade à bout portant au travers du front, mais la balle s'aplatit

contre la coque de son crâne, et il mit son épée dans le ventre du

Prussien.

L'histoire ne dit pas ce que devint le caniche.

Le dixième jour de ce mois d'octobre, une estafette arriva à Flotow sur

un bidet blessé. L'homme ne voulut parler à personne, sinon à M. de

Soleyrac; mais chacun put bien voir qu'il avait rencontré l'ennemi, car

son bras gauche pendait, et il y avait du sang à sa jaquette déchirée.

Le même jour, le régiment d'Auvergne, qui déjà dormait après avoir fait

sa couchée comme à l'ordinaire, fut éveillé à onze heures de nuit et

délogea sans tambour ni trompette. On s'arrêta au matin dans un bois aux

environs de Ticklembourg, où chacun eut licence de dormir depuis le

lever jusqu'au coucher du soleil. À la brune, on se remit en marche.

Il en fut ainsi pendant trois jours consacrés au repos et pendant trois

nuits où s'accomplissaient des étapes forcées. Le régiment avait un

guide à cheval que nul ne connaissait. On suivait, la plupart du temps,

des chemins de traverse.

Au matin du 14 octobre, on arriva au bord d'une rivière. Personne ne

savait au juste où l'on était, car on se cachait des gens du pays et il

était sévèrement défendu soit de marauder, soit de s'informer. Ceux qui

connaissaient l'Allemagne conjecturaient que la rivière était la Lippe

et qu'on se trouvait aux environs de la petite ville de Halteren, située

à quelques lieues seulement du Rhin.

Ce matin-là, on ne s'arrêta point comme à l'ordinaire. Il faisait un

brouillard des plus épais. La Lippe, qui était fort basse, fut traversée

à gué, et chacun put s'apercevoir alors que le régiment était suivi par

un convoi de prisonniers westphaliens, composé de tous les malheureux

paysans qui avaient pu surprendre le secret de la marche.

Une fois la Lippe franchie, on continua d'empaqueter à l'arrière-garde

tous les pauvres diables que leur mauvais sort amenait sur le passage du

régiment. Vers dix heures du matin, comme le brouillard se levait, on

entra sous bois dans le grand parc appartenant au prince de

Lippe-Oldenbourg, qui se trouve entre Halteren et Dorsten.

Ce parc, admirable solitude, n'abritait communément sous son ombrage que

le gibier de Son Altesse Sérénissime, mais il avait aujourd'hui d'autres

habitants. L'armée entière de M. le maréchal-marquis de Castries était

là, infanterie, cavalerie et artillerie, plus un demi-millier de

prisonniers allemands glanés le long de la route.

On peut dire que tous ceux qui avaient vu cette mystérieuse armée

étaient pliés avec les bagages, et à chaque instant on en amenait

d'autres, étonnés de voir tout ce monde.

La nuit tomba vite avec la brume glacée des derniers jours d'automne,

qui revenait. Entre six et sept heures du soir, M. de Soleyrac, qui

avait été mandé par le maréchal, rejoignit sa troupe et ordonna

incontinent le départ. Où allait-on? À l'attaque des lignes de Wesel,

dont le siège, loin d'être levé, comme on l'avait dit, était poussé avec

une terrible activité par Ferdinand de Brunswick en personne?

Partout où il y a des hommes rassemblés, on trouve cette espèce

particulière de bavards qui sait ou prétend savoir la fin des choses, et

de nos jours, cette espèce, prodigieusement accrue, forme la majorité

des populations. Au régiment d'Auvergne, on comptait deux ou trois

hommes forts, qui connaissaient le plan de campagne bien mieux que le

général en chef lui-même. Ceux-là disaient qu'Auvergne était envoyé en

perdition, pour marquer un faux mouvement vers le sud, pendant que le

gros de l'armée allait prendre la ligne à revers, en suivant le cours de

la Lippe.

Dans cette hypothèse, Auvergne devait bientôt rencontrer le Rhin, et

l'événement sembla donner raison à cette opinion, car, vers onze heures

de nuit, le peloton d'avant-garde se heurta à la rive du grand fleuve,

qui roulait paisiblement ses basses eaux. On fit halte et le guide donna

un son du cor, auquel il fut répondu sur la rive droite, qui était

occupée par les Français depuis Dusseldorf jusqu'à Meurs.

Au bout de quelques instants, on entendit un bruit de rames dans le

brouillard, et M. de Plélo dit:

--Voilà le bac!

C'était une toute petite barque, et il eût fallu bien des voyages pour

passer le régiment dans ce bateau-là; mais le nouveau venu s'entendit

avec le guide, et Auvergne se remit en marche, eu remontant rapidement

le fleuve. Au bout d'une heure, on commença d'ouïr un tapage confus, et

ceux qui avaient quelque expérience de la guerre devinèrent qu'il y

avait là des pontonniers en train de faire leur office.

En effet, on aperçut bientôt dans le noir la tête d'un pont de bateaux

qui était achevé, et sur lequel Auvergne passa fort à l'aise. Le bruit

venait d'un autre pont beaucoup plus long, auquel on travaillait pour la

cavalerie. Les stratégistes furent déroutés. C'était donc toute une

armée qu'on attendait...

Auvergne arriva à Meurs au point du jour et y prit son repos. Le

lendemain, 15 octobre, Auvergne partit en plein jour, à deux heures de

l'après-midi, mais le régiment n'était plus seul. Environ trois mille

hommes de recrues se mirent en marche avec lui et deux autres

détachements de vieilles troupes, appartenant, celles-là, à M. de

Castries, emboîtèrent le pas entre Meurs et Kersel, car on avait l'air

de s'en aller vers la Meuse hollandaise.

La nuit vint que la troupe, augmentée d'un escadron de dragons, était à

deux ou trois lieues nord-ouest de Gueldre, dans un pays boisé où le

colonel de Soleyrac fit mine de prendre des dispositions pour

bivouaquer. On devait être bien près d'une ville ou d'un gros bourg, car

le vent apporta le son d'une horloge qui battait sept heures. On alluma

le feu sans se gêner: on était en pays ami, et M. de Soleyrac, qui

n'était pourtant pas causeur, fut entendu disant:

--Demain, nous coucherons à Clèves.

Les stratégistes, à tour de bras, pensèrent aussitôt que la campagne

était finie et se donnèrent la consolation de maudire un peu M. de

Choiseul, qui prenait ainsi plus de peine à reculer que les autres pour

aller en avant, si bien qu'à toutes les fois qu'on tournait les talons,

ce mot courait dans les rangs:

--La poste est arrivée de Versailles!

Cette fois, pourtant, ce n'était point le cas, et M. de Choiseul n'était

pour rien dans l'affaire.

Un peu avant huit heures, M. de Soleyrac manda Nicolas et lui dit:

--Chevalier, vous ne dormirez point cette nuit. Êtes-vous dispos et en

humeur de faire une demi-douzaine de lieues à travers champs?

--J'en ferai plutôt deux douzaines si c'est pour retourner à l'ennemi,

répliqua d'Assas.

--Retourner n'est pas le mot, chevalier, reprit M. de Soleyrac, qui

souriait: nous ne sommes point en déroute. Choisissez vingt gaillards

résolus, bon pied, bon oeil, et tenez-vous prêt à partir.

--Pour où?

--Vous aurez un guide. Votre mission est de battre l'estrade. Nous

sommes à deux de jeu avec le prince Ferdinand; il a douze mille hommes

de ce côté-ci du Rhin, par l'indiscrétion de nos diables de prisonniers

westphaliens, qui ont réussi, bon nombre d'entre eux du moins, à nous

glisser entre les doigts, les uns dans le parc de Dorsten, les autres le

long de la route...

Il souriait plus fort; jamais Nicolas ne l'avait vu en plus belle

humeur.

--Aussi, murmura ce dernier, je me disais que les maillets de ces

pontonniers, là-bas, faisaient terriblement du vacarme... Tout ce que

nous faisons depuis Flotow n'est qu'un dégagé.

--Il y a de ceci, il y a de cela. M. de Castries est un joli jeune

homme! Et je connais le pays!

--Dois-je obéir au guide?

--Non pas!... Quand il vous quittera, car il vous quittera pour gagner

l'autre moitié de son salaire, étant vendu deux fois et très cher, quand

il vous quittera, vous ne tirerez point sur lui, vous ne lancerez

personne à sa poursuite et vous vous arrêterez tout court comme il

convient à un homme subitement égaré dans les bois qu'il sait être plein

d'ennemis.

--Alors, l'ennemi sera là, devant?

--Ou derrière, je ne sais pas.

--Entendons-nous bien: quel est précisément mon devoir?

--Votre devoir, chevalier, répondit M. de Soleyrac, en reprenant, cette

fois, son sérieux, est de rester où vous serez, sans avancer ni reculer;

Auvergne tout entier sera derrière vous, jouant le même rôle que vous,

s'allongeant, s'élargissant, se gonflant pour figurer l'armée dans cette

nuit brumeuse qui sera noire comme l'encre sous bois, tandis que M. le

maréchal passera à droite ou à gauche de l'embuscade, peut-être à droite

et à gauche en même temps, à la faveur des ténèbres.

--De sorte que les autres se battront pendant qu'on fera chez nous le

pied de grue! dit Nicolas avec un mouvement de mauvaise humeur.

--M. de Castries m'a dit, répliqua Soleyrac: «Si je connaissais un plus

brave régiment qu'Auvergne, je le choisirais pour cette besogne-là.»

Nous serons plantés comme un lumignon pour marquer l'endroit où les

Allemands ont creusé leur chausse-trape.

--Et rien à faire?

--Qu'à attendre la mort... Mais ventrebleu! chevalier, comprenons-nous

bien tous les deux: il y aurait un cas de trahison, c'est celui où

quelqu'un d'entre nous se laisserait surprendre et assassiner sans crier

gare! Auvergne va être, cette nuit, la sentinelle de la France, et vous

serez la sentinelle d'Auvergne. Faut-il vous dire, comme M. le maréchal:

«Si je connaissais un plus brave que vous, je l'aurais choisi?...»

Nicolas saisit la main qui lui était tendue, et Soleyrac dit en lui

donnant congé:

--Bonne chance donc, chevalier, et souvenez-vous de ma dernière parole:

_Sentinelle, prenez garde à vous!_

Le dernier chevalier · 第 32 / 41 题