«La personne» chargée de mettre Nicolas en chaise était cet excellent M.
Marais, qui en agit, du reste, comme toujours, le plus décemment du
monde. On conduisit Nicolas à son hôtellerie, où il eut dix minutes pour
plier bagage. Défense d'aller aux Trois Marchands. Seulement M. Marais
se chargea avec beaucoup d'obligeance d'une lettre pour Mlle de Vandes,
lettre qui, à la vérité, s'égara en chemin.
La vraie victime de ce petit coup d'État fut l'huissier Chenu, qui
attendit en vain la fin de l'histoire du démon Robault de Fécamp, nièce
de Cartouche, et ne sut point ce que cette créature extraordinaire avait
pu dire à Sa Majesté dans la forêt de Fontainebleau.
Au fond, nous n'avons aucunement dessein de blâmer M. le duc de Choiseul
faisant accroc à la philosophie, abusant un peu de la force publique en
faveur de l'autorité paternelle du vieux d'Assas: les philosophes n'ont
jamais été à cela près, et leurs actes ne cadraient guère avec les
sympathiques générosités de leurs écrits. Le chevalier, d'ailleurs,
était en faute pour avoir outrepassé les limites de sa permission; il
avait encouru un châtiment plus sévère que ce départ subitement forcé,
suivi d'un voyage en chaise avec escorte.
Nous voulons seulement faire remarquer que le «grand ministre» ne fut
pas plus heureux dans cette mince entreprise qu'il ne l'était
ordinairement quand il s'agissait de combinaisons plus importantes. Il
était l'homme qui ne réussit jamais, et sa gloire est toute faite de
déconvenues.
Le chevalier rejoignit son corps, qui avait quitté ses quartiers sous
Klostercamp pour reculer jusqu'au camp de Ruremonde, au confluent de la
Meuse et de la Roër, où M. le maréchal de Contades venait de s'établir
pour l'hiver. Il trouva là M. de Soleyrac, muni d'une lettre écrite par
un sous-Choiseul quelconque, au nom de M. le duc, et toute pleine de
bienveillantes paroles. Il était dit dans cette lettre: 1º que M. le duc
songeait, le soir et le matin, au moyen d'avancer les affaires de M. de
Soleyrac, qui lui tenaient au coeur presque autant que les siennes
propres; 2º que, sauf les droits antérieurs et supérieurs de deux
Praslin, d'un Romanet, d'un Beaupré, de trois La Beaume et de quelques
autres Stainville, la première place de maréchal de camp serait, sans
conteste, pour ledit M. de Soleyrac; 3º que le chevalier d'Assas devait
être éclairé de près, dans son propre intérêt, les parents de Mme la
duchesse étant ceux de M. le duc et logés aussi ayant de son coeur...
nous savons le reste; 4º que M. de Soleyrac devait veiller spécialement
à ce que ledit chevalier d'Assas ne fît aucune excursion hors de service
dans le pays de Gueldre, vers ses anciens quartiers de Klostercamp.
Assurément, de la part d'un personnage politique si haut placé et chargé
de responsabilités si vastes, pareille préoccupation peut sembler
bizarre, et le lecteur trouvera que c'était pousser un peu loin la
complaisance envers les projets matrimoniaux du vieux d'Assas, mais il y
avait autre chose. Les gens comme M. le duc, si accablés de besogne
qu'ils soient, ont toujours le temps de n'aimer point les pauvres grands
vaincus comme Joseph Dupleix et de le leur témoigner.
Ce n'est pas méchanceté de leur part, c'est malaise de conscience.
Mais il se trouva que M. de Soleyrac attendait le grade de maréchal de
camp depuis trop longtemps, qu'il avait reçu trop de promesses, qu'il
n'y comptait plus et qu'il était porté naturellement de sympathie pour
les Montcalm, les Bussy, les Dupleix: pour tous ceux enfin qui ne
plaisaient point à M. le duc.
Ruremonde n'est pas bien loin de Klostercamp; M. de Soleyrac se fit une
maligne joie de rendre visite à son ancien voisin du Cloître revenu de
son expédition de Paris, aussi souvent que les circonstances le
permettaient, et d'emmener toujours Nicolas, qui se trouvait ainsi ne
point faire ses excursions _en dehors du service_.
Il arriva en même temps que Joseph Dupleix apprit, peut-être par les
soins de Nicolas, que le ministre tout puissant daignait apporter des
obstacles à l'idylle matrimoniale nouée entre le même Nicolas et la
belle Jeanneton de Vandes.
Vous ne vous étonnerez pas si je vous dis que le bonhomme Joseph
haïssait M. le duc du meilleur de son coeur. C'était la robuste rancune
de l'homme fort contre l'obstacle qu'il juge vil et qui fit pourtant
trébucher son élan. Aussitôt que Dupleix eut découvert la mauvaise
volonté du ministre, il devint fanatique partisan de l'union qu'il avait
d'abord repoussée.
D'autre part, le vent qui soufflait du Vigan devint un peu plus
favorable. Dans un héritage que fit le vieux M. d'Assas, se trouvèrent
comprises deux douzaines d'actions de la compagnie qui ne valaient pas
cher. Il s'informa. On lui dit que M. de Choiseul ruinait de parti pris
les affaires de l'Inde et que les basses rancunes des directeurs de la
compagnie ne l'aidaient que trop dans ce méfait; mais que si on laissait
seulement agir ce diable à quatre de Dupleix, les deux douzaines de
chiffons sans valeur deviendraient une superbe fortune.
_Tron dé Tarascon!_ connaissez-vous les héritiers du Languedoc? Chacun
d'eux vaut trois héritiers de Normandie. Le bon M. d'Assas, retourné de
bout en bout, brûla ce qu'il avait adoré et adora ce qu'il avait brûlé.
Dupleix prit des rayons dans ses rêves, et quand le chevalier lui
écrivit une lettre respectueuse, mais ferme, pour réclamer son
consentement au mariage, le brave gentilhomme répondit quatre pages sur
grand papier, qui contenaient, entre autres choses raisonnables les
sentences suivantes: «Tout ce qui reluit n'est pas or. Monseigneur mon
cousin de Choiseul a eu la bonté de me faire beaucoup de promesses qu'il
n'a point tenues, et après tout j'hésite à blâmer les pères Jésuites de
n'avoir point voulu compromettre les sacrements avec cette Pompadour,
notoirement impénitente, et qui pourrait bien être la femelle de Satan.
On parle beaucoup de cela chez nous. Est-ce vrai que les pères, si on
les chasse, emporteront avec eux dix-sept cents millions en lingots,
reliques et perles fines, et qu'ils excommunieront le roi? Je serais
bien aise aussi de savoir s'il est authentique que cette Pompadour ait
mis en gage trois gros diamants de la couronne pour acheter de la
fraîcheur. Mme ta mère penche vers la compagnie de Jésus: mais ton frère
Philippe tient pour la philosophie, ayant appris par notre chirurgien
qu'en disséquant les corps morts à la salle d'anatomie, on ne trouve
jamais d'âme dedans. Moi, je ne suis pas entièrement fixé: M. mon père
allait à la messe, et je fais de même, quoique notre curé ait le
caractère bourru; mais pour ce qui est de l'âme, il dit que si on n'en
trouve point dans les cadavres, c'est qu'elle a déménagé à temps pour
s'en aller au ciel, dans le purgatoire ou en enfer, selon que le défunt
a jugé bon de se conduire. À cela, je vois quelque apparence, puisque si
l'âme était dans le cadavre, le cadavre, vivant comme toi et moi, ne
souffrirait point les privautés des gâte-chair qui les dissèquent. Mais,
d'autre part, comment les Pères peuvent-ils déménager dix-sept cents
millions d'épargnes privées, quand moi qui suis de noblesse, j'ai tant
de peine à nouer les deux bouts! Philippe dit qu'ils usent de maléfices
et qu'ils ont trouvé derrière l'équateur, plus loin que l'Amérique, un
pays plein de perroquets où les sauvages ne mangent pas d'ail et rendent
de l'or. Je ne vais pas contre; mais vivre sans ail ne me paraît point
naturel. Philippe a de l'instruction plus qu'il ne faut pour un
gentilhomme, et il en abuse... De tout quoi, en passant, je t'ai voulu
entretenir pour arriver à ton mariage, qui va sur des roulettes par le
motif que feu ta cousine Anillou a décédé le mois passé, en son âge de
22 ans et quatre mois, n'étant pas née viable pour plus longtemps, à
cause de son infirmité, et a testé en ta faveur, selon la due forme,
sous condition que tu ne l'oublieras point dans tes prières. Il n'y
avait pas beaucoup à prendre d'ailleurs, ne t'inquiète point; Mme ta
mère l'a dépensé vivement, avec l'espoir que tu as assez de ta paye, et
qu'on te rembourserait sur les actions de la compagnie, quand M. le
marquis Dupleix (à qui nos civilités, comme de juste) les aura fait
remonter suffisamment; ce pourquoi, dans ton contrat, tu peux glisser
une clause stipulant que ledit M. Dupleix nous fera payer les premiers.
C'est un homme extraordinaire, et Mme la marquise Dupleix (à qui tous
nos hommages, bien entendu) a de certains traits dans sa vie qui font
penser à Jeanne d'Arc. Nous aurons du plaisir à les voir tous les deux.
Quel pays, que cette Inde, mon ami! Si ce n'était pas si loin, on y
ferait bien un voyage, car nous en sommes copropriétaires pour
vingt-quatre parts, et victimes de toutes les lâchetés, bévues,
maladresses, trahisons amoncelées en tas par je sais bien qui. Je ne
suis déjà pas si sûr que nous soyons parents de ces Choiseul, et encore
ce ne serait que par ma femme. On dit que Bouche-en-coeur branle dans le
manche, entre ses trois ministères: s'il tombe, il n'a pas besoin de
venir me chercher pour le relever. Vayadioux! sans ce prestolet, les
actions vaudraient le triple!... Et Mme ta mère, aussi bien que moi,
donne volontiers son consentement à ton mariage.»
Le jour où cette remarquable lettre arriva au camp de Ruremonde, il y
avait une grande nouvelle qui courait. M. le maréchal de Contades allait
prendre le commandement des deux armées et marquer un sérieux mouvement
d'offensive. On était au printemps de l'année 1760. Le 11 mai, Nicolas
obtint la permission de se rendre tout seul à Klostercamp pour célébrer
ses fiançailles et faire en même temps ses adieux, car il allait être
pris pour plusieurs mois, les travaux de cette campagne devant durer,
selon l'apparence, autant que la belle saison.
Il y avait bien de la tristesse du Cloître quand le chevalier arriva,
porteur de la bonne nouvelle. Depuis la blessure qu'il s'était faite
chez la veuve Homayras, à l'auberge des Trois Marchands, Joseph Dupleix
ne s'était jamais entièrement relevé; mais on peut dire qu'il souffrait
surtout d'une autre blessure: la perte de ses espérances, qui allaient
s'égrainant une à une comme les perles d'un collier dont le fil est
rompu. Les dernières dépêches de l'Inde étaient lamentables. Bussy, beau
comme un lion aux abois, se mourait de ses victoires, dont le stérile
miracle épuisait ses ressources et décimait son armée. Lally lui-même
n'avait plus que le sombre courage du désespoir. Il se croyait au comble
du malheur, il se trompait; M. de Choiseul, plus implacable que les
Anglais, lui réservait l'échafaud.
Car ce fut lui, ce duc et pair, qui montra d'avance et le premier aux
philosophes de 93 comment on coupe la tête aux martyrs!
La marquise Dupleix languissait; Mme de Bussy, reléguée tout au fond de
son deuil, vivait de larmes. Pour soutenir, pour relever et réchauffer
tous ces désespoirs, il n'y avait que Jeanneton, enfiévrée de courage et
prodiguant à ceux qu'elle aimait son corps et son coeur. Littéralement,
le vieillard et les deux pauvres femmes n'avaient, pour éclairer leur
nuit, que son cher et pur sourire.
Ce fut une fête mélancolique que ces accordailles où le fiancé prenait
en même temps congé pour aller au loin affronter les hasards de la
guerre, et où la fiancée avait des pleurs sous le voile serein de sa
résignation; mais ce fut une grande fête. On rompit l'anneau, selon la
coutume des Flandres. Mme Dupleix mit au cou de Jeanneton une petite
croix de diamants qui était une relique et dont la vue mouilla les yeux
de son mari:
--Tes premières pierreries, Jeanne! murmura-t-il: je n'étais pas encore
riche quand je te les donnai, et ce sont les seules que tu aies
gardées!
Lui-même, il parut au dîner avec son grand cordon de l'ordre de
Saint-Louis. Pour un moment, sa tête s'était redressée.
Mais quand les deux jeunes gens lui demandèrent sa bénédiction, tout ce
courage factice tomba, et il dit en un gémissement profond:
--Mes enfants! oh! mes chers enfants, je n'ose pas vous souhaiter du
bonheur. Il y a si longtemps que Dieu n'entend plus mes prières!
Tout de suite après le repas, on se sépara. C'était l'heure fixée pour
le départ du chevalier, dont la monture attendait dans la cour. Il n'y
eut que Jeanneton pour le reconduire jusque-là. Dupleix et la marquise
restaient auprès de Mme de Bussy, chez qui cette séparation avait
éveillé de poignants souvenirs et qui s'était trouvée faible tout à
coup.
La soirée était belle. Nicolas, au lieu de se mettre en selle, passa la
bride de son cheval à son bras et dit:
--Jeanne, ma chère Jeanne, donnez-moi encore une minute.
--Je vous conduirai, dit-elle, jusqu'au pont du moulin.
Et ils descendirent la rampe rocheuse en se tenant par la main. Nicolas
était obligé de tirer son cheval, qui avait peur de la pente et dont les
fers glissaient sur les cailloux. Ils ne parlaient point, mais leurs
coeurs étaient pleins à déborder.
--Je ne vous ai jamais dit comme je vous aime, murmura le chevalier,
dont la voix tremblait.
--Je le sais, répondit-elle.
Puis, regardant, au-dessus d'elle, la voûte semée d'étoiles:
--Là, là-haut, ajouta-t-elle sans savoir peut-être qu'elle parlait,
comme tout est calme, comme tout est beau!
--Et voilà, Jeanne chérie, demanda Nicolas, qui ne songeait point au
ciel, m'aimez-vous comme je vous aime?
--J'irai avec vous, murmura-t-elle, encore un peu plus loin, car j'ai de
la peine à vous quitter... Avez-vous vu comme ils souffrent chez nous?
Mon Dieu, vous êtes ici comme partout. Ayez pitié de ceux qui n'ont plus
d'espérance sur la terre!
Elle se reprit à marcher d'elle-même. Quand le pas du cheval sonna sur
les planches branlantes du pont, le meunier ouvrit son trou de guette et
regarda:
--Pour sûr, vous vous en allez donc tout de même, Monsieur le capitaine,
dit-il, promis comme vous êtes à quelqu'une qui est un ange?
--Je reviendrai, Bastian, répondit le chevalier.
--Le plus tôt, le mieux, Monsieur le capitaine, et bonne bataille je
vous souhaite!
Toujours se tenant par la main, ils arrivèrent à l'allée des aunes, qui
était noire, sauf les places où la lune, passant par les éclaircies
rares, marquait des ronds éclatants de blancheur.
L'étang, immobile comme une surface d'acier poli, mirait les dentelures
de ses bords où ça et là un rayon montrait les pointes aiguës des iris,
semblables à une moisson de glaives, et parmi lesquels des bruits se
glissaient, voix discrètes de la nuit.
Est-il un homme au monde ou une femme qui n'aient souvenir de cette
heure silencieuse où s'entendent les battements des coeurs?
Ils étaient beaux et grands dans leurs âmes, ces deux enfants qu'on
venait de bénir pour le bonheur au milieu de si amères tristesses; et à
travers l'ombre, Dieu les regardait aller, lui qui savait que leur
destinée était souverainement choisie.
Et, comme si elle eût pris conscience de cela, Jeanne de Vandes sentait
dans ces ténèbres si douces quelque chose qui lui souriait. Ses yeux ne
pouvaient se détacher de ces purs diamants du ciel qui brillaient à la
fois au-dessus de sa tête et à ses pieds dans le miroir du petit lac.
--On dit; murmura-t-elle, que chacun de nous ici-bas a la sienne.
Elle parlait des étoiles.
Vous connaissez bien ce refrain des fiancés que les vieillards appellent
un radotage. Nicolas, le pauvre Nicolas, en dehors de ce radotage du
coeur, n'aurait trouvé en lui-même ni une pensée, ni une parole, et il
répétait:
--Jeanne, ô Jeanne! ne voulez-vous donc jamais me dire que vous m'aimez?
--Si cela est vrai, mon ami, poursuivit-elle au lieu de répondre, il
doit y avoir, parmi ces vivantes étincelles qui sont aussi des âmes, il
doit y avoir des étoiles, de chères étoiles où deux avenirs mariés se
confondent...
--Dites-moi seulement ce mot: ce seul mot...
--À quoi bon?... Il n'y a qu'une étoile au ciel pour nous deux, mon
fiancé. J'ai maintenant mon coeur dans votre coeur, et la bonté de Dieu
a permis que vous soyez, après Lui, mon espoir et ma vie.
D'elle-même elle lui tendit son front.
C'était l'endroit où ils s'étaient parlé pour la première fois, ce jour
que Jeanneton revendit de chez la veuve du bûcheron, Lisela, pour qui
elle avait demandé l'aumône. Nicolas se pencha et ses lèvres
effleurèrent ce front, pareil au lis des champs dont il est dit, dans le
livre des livres, que toutes les richesses réunies de l'univers ne
sauraient payer la splendide parure.
Et ils allèrent encore, muets, cette fois, tous les deux. La route
tourna et se mit à monter cette pente rapide où il y avait des bouleaux
et des roches moussues dans la bruyère. En regardant derrière eux, ils
pouvaient voir l'étang briller et les jambes noires du moulin qui
plongeaient dans l'eau. De l'autre côté, au sommet de la colline, la
maisonnette de Joseph Dupleix blanchissait entre les deux ruines
sombres, et les grands arbres qui la dominaient s'inclinaient comme des
saules pleurant sur un tombeau.
--C'est là! dit tout à coup Jeanneton.
Ils étaient en haut de la montée, dans une petite clairière, bordée d'un
côté par les derniers bouleaux, de l'autre par une coupe de jeunes
chênes formant un impénétrable fourré. À une cinquantaine de pas,
adossée à la forêt, était une loge de bûcheron dont la toiture en chaume
s'en allait par poignées et qui n'avait plus à son unique fenêtre qu'un
débris de châssis. Entre la rampe et la loge, un chêne énorme étendait
loin du tronc ses branches bossues, grosses et longues comme des arbres
de soixante ans. Ces branches étaient sans verdure au milieu de la
végétation exubérante qui renaissait de toutes parts.
--L'arbre est mort à l'automne, dit Jeanneton, et la pauvre Lisela était
déjà bien près de s'en aller aussi, quand les feuilles séchèrent.
--C'est ici que demeurait votre protégée? demanda Nicolas. Vous
redescendiez de chez elle quand je vous rencontrai au bord de l'eau...
Et figurez-vous qu'il voyait, dans ses égoïstes souvenirs, la gracieuse
fille cheminant sous les aunes avec son panier de chèvrefeuille au bras,
et l'églantier, et la piqûre dont il avait gardé le sang aux lèvres.
--Lisela redevint belle le jour où le bon Dieu exauça enfin sa prière,
continua Mlle de Vandes. Elle avait tant demandé à mourir! Ma petite
Greete, à qui vous aviez donné une robe, mon petit Fritz, celui pour qui
je vous avais quêté des souliers, étaient partis et les autres aussi,
tous, tous, pour que rien ne l'attachât à la terre. Elle me dit en
souriant: «Me voilà qui m'en vais revoir mon mari Fritz... Mon Fritz
aimait le grand vieux chêne qui vient de sécher. Après moi, il ne
restera rien de ce qu'il aimait.»
Jeanne s'assit au pied de l'arbre, lassée qu'elle était d'avoir monté.
Nicolas se mit à genoux devant elle.
--C'est là reprit-elle, juste à l'endroit où je suis, que Lisela était
assise quand elle me dit: «Vous et ce grand jeune homme qui est
capitaine, vous serez fiancés bientôt...»
--Ce n'est pas cela que vous m'aviez rapporté Jeanne, interrompit le
chevalier.
--Oh! je sais bien! pouvais-je vous répéter de semblables paroles? Et
puis, c'est bien vrai qu'elle ajouta: «Tous les deux, vous mourrez tout
jeunes.» Souvent, elle annonçait ainsi les choses qui devaient
arriver... Et elle devinait ce qu'on pensait: car bien des fois, quand
je m'attristais en songeant à Greete, à Fritzau et aux autres qui
devaient rester abandonnés après elle, elle disait avec son sourire qui
faisait mal et était pourtant si doux: «Ne vous inquiétez pas,
demoiselle, j'aurai encore ce grand deuil-là avant de finir. C'est moi
qui partirai la dernière.» Et ce fut vrai, Greete rendit sa pauvre
petite âme dans mes bras, le matin même du jour où Lisela s'éteignit, la
main dans ma main... Et savez-vous pourquoi je disais tout à l'heure:
«C'est là?»
Elle était si pâle que le chevalier eut frayeur.
--Jeanne! s'écria-t-il, pourquoi me parler de ces choses? Je n'en veux
rien savoir! Je veux vivre pour vous qui êtes la meilleure et la plus
belle!
Elle lui serra le bras si fortement qu'il eut la parole coupée, et,
montrant de son doigt tendu la lisière de la forêt, elle répéta en
frissonnant:
--C'est là!
Puis sa tête charmante s'inclina sur sa poitrine.
Le chevalier lui parla, elle ne répondit point.
Au bout de quelques minutes, elle rouvrit les yeux et demanda, comme une
personne qui s'éveille:
--Qu'est-il donc arrivé?
Puis, avant même que son fiancé pût répondre:
--J'ai parlé, reprit-elle; quelque chose de plus fort que moi-même me
poussait... Mon ami, je vous prie de me pardonner.
--Jeanne, ma belle Jeanne, répondit le chevalier, je vous pardonnerai si
je vous vois sourire.
Elle sourit, en effet, et, comme Nicolas l'aidait à se relever, elle
murmura:
--Je suis une folle... Au revoir, ami, et que ce soit bientôt!
--Jeanne, répondit le chevalier, qui à son tour parlait gravement, nous
autres soldats, nous sommes visités souvent par la pensée de la mort.
J'ai peur de la craindre aujourd'hui que j'ai l'âme si pleine de vous et
de mon bonheur. Si elle vient, vous aurez après Dieu ma dernière pensée.
Priez, ma chère Jeanne, priez que je la reçoive le front haut, l'épée à
la main; priez surtout pour que mon sang versé profite à ma patrie!
Il y eut deux soupirs dans le silence, et le chevalier sauta en selle.
Les cailloux de la route qui tournait derrière la loge abandonnée,
retentirent sous le galop du cheval.
--Au revoir! cria-t-elle.
--Au revoir! répondit dans la nuit une voix déjà lointaine.
Elle resta un instant immobile; puis, allant avec peine, elle se mit en
marche, mais non point dans la direction du Cloître.
Ce fut vers la lisière du bois qu'elle alla.
Ses mains, qui tremblaient violemment, écartèrent les branches, et son
regard plongea à l'intérieur du taillis, derrière le grand chêne. Un
rayon égaré se jouait parmi les feuilles, éclairant un espace libre au
centre duquel se trouvait une souche; ce vide mesurait exactement la
place de l'arbre coupé, dont la souche restait au ras de l'herbe, et
dont la cime absente faisait trou dans la voûte de feuillage.
Les genoux de Jeanne fléchirent, et, pour la troisième fois, elle
répéta:
--C'est là!
Puis levant au ciel ses mains frissonnantes, elle balbutia cette prière
qui montait du fond de son coeur:
--Mon Dieu... Il l'a dit, exaucez-nous: s'il tombe, que ce soit le front
haut, l'épée à la main et que son cher, que son beau sang soit versé
pour la France.