COUP DE SANG

_Captured Atalanta!_

Ces deux mots anglais appartenaient au texte même de la lettre signée

par l'agent de Joseph Dupleix, et qui ne contenait que trois lignes,

disant: «L'_Atalante_ a été capturée le 30 novembre, du fait de

Commodore Smith, par le travers du cap Saint-Vincent. Arrivée en rade de

Plymouth, 4 décembre. Capitaine blessé, un homme tué.»

«Cassé, le pot au lait!» Avant de s'ouvrir la poitrine d'un furieux coup

de couteau, le conquérant de l'Inde ne prononça que cette seule parole,

d'une voix si changée que le chevalier et Jeanne ne la reconnaissaient

pas.

Il ne poussa point de cri en tombant, nous l'avons dit. Rien ne

s'échappa de sa poitrine avec son sang, sinon un ricanement sourd. Le

poignard très petit était une arme excellente de fabrication anglaise,

qui avait pénétré jusqu'au manche.

Mlle de Vandes, une fois déjà repoussée, s'était précipitée de nouveau

sur son oncle, un peu avant le coup donné. Il y avait eu une très

courte lutte, si courte que le chevalier n'avait pu s'y mêler.

À vrai dire, il ne savait pas ce qui se passait, et il ne devina qu'au

moment où Mlle de Vandes, ayant arraché le couteau sanglant, le laissa

aller sur le carreau avec horreur; il la vit regarder, d'un air

consterné, sa main souillée de rouge, chanceler sur place et tomber à

son tour auprès de son oncle.

Alors seulement, l'angoisse le saisit à la gorge, car la prononciation

anglaise défigure pour nous si absolument le mot _captured_ qu'il

l'avait entendu sans lui appliquer aucun sens, et certes, cette autre

exclamation presque gaie: «Cassé, le pot au lait!» ne pouvait

pronostiquer pareille catastrophe.

Le chevalier avait pour son vieil ami une profonde admiration et un

attachement sans bornes, et ces deux sentiments se fortifiaient en lui

de tout le grand amour qu'il portait à Mlle de Vandes. Il fut comme

foudroyé et se jeta à corps perdu entre eux, essayant de soutenir d'une

main la jeune fille dans sa chute et, de l'autre, cherchant le coeur du

vieillard.

Ce fut juste à cette minute que _l'oeil de police_ s'ouvrit, comme nous

l'avons vu, pour donner passage aux regards curieux de l'inspecteur

Marais et de sa commère, Madeleine Homayras. Leur première pensée alla

vers un meurtre, à cause du sang qui était à la main de la belle

inconnue; mais l'attitude du chevalier démentait par trop énergiquement

cette supposition, et la carte de l'Inde, sautant aux yeux de M. Marais,

lui révéla tout de suite la vérité.

--Pourquoi diable ne m'avez-vous pas dit que c'était le vieux nabab?

grommela-t-il avec mauvaise humeur. Si on n'est plus servi comme il

faut, même par ses bonnes amies, le métier deviendra impossible!

C'était la Compagnie qui, copiant les gazettes de Londres, donnait à

Dupleix ce titre ironique de nabab.

Madeleine, qui était femme et assez bonne âme au fond, répondit:

--Monsieur Marais, ne pensez-vous point qu'il faudrait aller quérir un

médecin... ou tout au moins M. le commissaire? Car voilà le pauvre homme

défunt, et je suppose qu'il faudra arrêter la demoiselle.

--Du tout, point, Madeleine, répliqua l'inspecteur. Vous ne connaissez

pas les braves gens en peine d'affaires avec les bureaux, ma mie; ils

deviennent enragés et se poignardent à tout bout de champ. J'en ai connu

un qui suivait un règlement de comptes avec les commis du contrôle

général. Dans la même semaine, il se pendit, se noya, et se jeta par la

fenêtre de son logis, situé au quatrième étage...

--Oh! Monsieur Marais! s'écria la veuve avec reproche, avez-vous bien le

coeur de plaisanter ainsi quand il s'agit de vie et de mort?

--Je ne plaisante nullement, ma commère. Si on mourait du mal des

commis, Paris ne serait bientôt qu'un cimetière. Vous allez voir ce

vieux fou de Dupleix se relever comme un chat...

--Mais voilà son sang qui fait une mare!

--Tenez! interrompit Marais, il a ouvert un oeil! Avec son petit

couteau, il s'est sauvé lui-même d'une attaque d'apoplexie, voilà tout!

Le fait est que le bonhomme Joseph se releva en ce moment sur le coude.

--Le pot au lait... balbutia-t-il d'une voix épaisse.

--Écoutez! fit Madeleine. Que dit-il?

--Parbleu! grommela Marais, c'est tout simple, il bat la campagne... et

voyez sa face pourpre! il n'était que temps pour lui de prendre le

_baume d'acier_, comme disent les chirurgiens, et il l'a échappé

belle!... Quant à mon homme qui se noya, qui se broya et qui se pendit

dans la même huitaine, il se porte comme le Pont Neuf, et un chacun doit

s'habituer à tout cela, quand il a besoin, pour son malheur, de

Messieurs les gratte-papier du roi.

Quoi que le lecteur en puisse penser, l'inspecteur Marais, dont nous

sommes loin d'approuver le sang-froid stoïque en face d'un si triste

tableau, ne se trompait point de beaucoup, et la petite notice de M. de

la Conterie dit en propres termes que son parent et ami, Joseph Dupleix,

fut sauvé d'un coup de sang par une veine qu'il s'ouvrit

_accidentellement_ en apprenant la perte du navire chargé des débris de

sa fortune.

Il n'entre pas dans notre manière de voir de recommander cette

médication à personne.

Toujours est-il que Dupleix se trouva debout, entre les bras du

chevalier, puis assis dans son fauteuil, bien avant que la pauvre

Jeanneton eût repris ses sens, et qu'il chercha, et qu'il trouva

lui-même parmi les menus objets qui encombraient son tiroir, un flacon

de sels volatils pour le faire respirer à sa nièce.

Pendant cela, Marais et sa commère continuaient de causer assez

paisiblement dans la chambre noire. Madeleine avait expié le péché de sa

discrétion passée en racontant tout ce qu'elle savait de son locataire,

et l'inspecteur s'était montré frappé surtout de ce fait que le

chevalier Nicolas était parent ou allié du ministre. Il le considérait

désormais avec une attention respectueuse à travers l'écumoire.

--Ils sont partis si nombreux dans cette famille-là, dit-il enfin, que

personne ne peut se flatter de les connaître tous, et pourtant j'ai pris

soin de mettre dans ma tête les signalements des principaux, au nombre

d'un demi-cent, à peu près. Celui-ci, je ne l'avais pas encore vu, mais

je déclare qu'il est joliment planté, de bonne mine et tout à fait

tourné en homme de bien, comme tous ceux qui ont l'honneur d'appartenir

à M. le duc. Désormais, je le reconnaîtrai, et je vais aller l'attendre

à la porte de la rue pour le saluer, selon mon devoir... Mais ce doit

être un petit, tout petit cousin, qui ne pend à M. le Duc que par un

fil, ou du côté de Mme la duchesse.

--Chut! fit Madeleine, voici M. le gouverneur qui parle!

--Gouverneur de sa soupe, marmotta Marais, quand il l'a lampée!

Joseph Dupleix ouvrait la bouche en effet pour dire:

--Cassé... en miettes!

--Quoi donc qui est cassé? demanda Madeleine.

--Le pot au lait, donc! riposta l'inspecteur. Voilà son courrier à

terre. Il aura reçu une méchante lettre sur la nuque!

--Vrai, fit Madeleine révoltée, je vous croyais meilleur coeur que

cela... Vous êtes donc aussi l'ennemi de ce pauvre homme!

--Moi! s'écria Marais, l'ennemi du bonhomme Joseph! ah! par exemple!

mais je l'adore! Rien ne me va comme ces revenants de chez les sauvages

qui ont eu des bayadères, des éléphants et des pagodes! Seulement, vous

savez, quand ils ont rendu trop de services, ils taquinent les bureaux

du matin au soir. Ce sont mémoires, placets, requêtes, rôles, dires

d'experts, réclamations, balances, comptes d'apothicaires...

--Dame! voulut objecter Madeleine, si on leur doit, il faut les payer.

--Ils vont, continua Marais, qui s'animait, ils viennent, ils crient,

ils gênent, ils encombrent. On ne voit qu'eux: «J'ai fait ci, j'ai fait

ça et encore l'autre! C'est moi qui vous ai donné le Canada, un beau

pays plein de castors.--Mais nous n'en voulons pas de votre

Canada!...--C'est égal, payez!»

--J'ai ouï dire, murmura Madeleine, qu'il y aurait là-bas de quoi donner

à manger à tous ceux qui meurent de faim à Paris et dans la province.

--Ta! ta! ta! cancans de Jésuites! Vous ne les connaissez pas comme moi,

ma bonne, ces braves qui sont les bienfaiteurs du roi! De l'argent, des

soldats, des navires! Ils ont faim, ils ont soif! Ils portent dans leurs

poches percées des villes et des empires «Toc! toc!--qui est là?--Un

conquérant. Donnez un million pour Masulipatam, que les Anglais ont

repris; donnez quinze cent mille livres pour Aurengabad, qui est aux

Hindous, deux millions pour Bedjapour, Sakkar ou Ellightpour: des noms à

jeter à la porte! donnez, donnez, donnez!» Et si le malheureux ministre

ne dénoue pas assez vite les cordons de sa bourse, ils poussent des cris

de chouette qui s'entendent jusqu'à Pontoise. Ils s'asseyent sur la

borne, devant l'entrée du Ministère, ils ameutent les passants qui ne

connaissent ni Bedjapour ni le Travancore, mais qui font chorus avec eux

et qui hurlent: «Est-il possible que nous abandonnions le Travancore et

Bedjapour!» Et la France entière se met à regretter Bedjapour, que nous

n'avons jamais eu, et le Travancore, qui n'existe même pas, selon le

dire de M. Chenu, huissier juré de la sortie privée, au petit Cabinet de

Monseigneur... Ah! comme je comprends l'ennui de ces pauvres hidalgos

qui tenaient les écritures d'État à la Cour d'Espagne, quand Christophe

Colomb vint leur jeter dans les jambes la découverte de l'Amérique!

--Voici la demoiselle qui se ranime, dit Madeleine. Vertucotillon! le

beau brin de jeunesse!

M. Marais n'avait pas besoin qu'on réveillât son attention. C'était un

connaisseur. Il avait mis sa main en visière au-devant de ses yeux, et

détaillait trait à trait l'admirable beauté de Mlle de Vandes, qui

reprenait ses sens, soutenue par le chevalier.

--Ô père! père! dit-elle, et ce fut sa première parole, empreinte d'un

douloureux reproche: si j'avais été condamnée à rapporter de Paris la

nouvelle d'un pareil malheur! Elles m'attendent toutes les deux, là-bas,

au Cloître, votre femme et votre fille! Elles comptent les heures de mon

absence...

Elle s'interrompit pour demander avec anxiété:

--La blessure est-elle dangereuse?

--Je ne le crois pas, répondit le chevalier, mais il faudra vos soins,

Jeanne, vous qui êtes habituée à secourir nos soldats blessés.

Elle s'appuya sur le bras de Nicolas, et fit quelques pas chancelants

vers le fauteuil où Dupleix, très calme, semblait reposer.

--Tubieu! tubieu! fit M. Marais, on ne vit jamais tant de grâces! Je ne

me souviens plus du nom de la jeune nymphe qui était dans l'île de

Calypso...

--Eucharis! s'écria Madeleine, je suis justement à lire _Télémaque_, qui

est bien mignon pour un livre d'évêque... J'en pleure, pourtant, moi, à

regarder ces pauvres gens-là!

--Eucharis! s'écria Marais, la divine Eucharis! c'est cela! M. de

Fénélon était un bon chrétien qui aimait les dieux de la fable et la

philosophie... Savez-vous une chose, Madeleine? si la petite allait

elle-même porter un placet au roi...

--J'y pensais, interrompit la veuve: quelle pitié ce serait!

--Sans compter, ajouta Marais, que Mme de Pompadour me logerait gratis

au Fort-l'Évêque pour n'avoir pas fait bonne garde. Je n'ai pas perdu

mon temps, ce soir, c'est certain.

--Mais voyez donc! voyez! la voilà qui le panse avec autant d'adresse

qu'un _frater_!

Mlle de Vandes avait mis à nu, en effet, la plaie, qui semblait peu de

chose, malgré la quantité du sang répandu, et posait le premier appareil

d'une main évidemment exercée. Quand elle eut achevé, elle appuya ses

lèvres sur le front du vieillard en un long et filial baiser.

--Tu as raison, dit alors Dupleix, dont l'intelligence avait repris son

assiette, j'ai mal agi, et je m'en repens; pardonne-moi pour toi et pour

tous ceux qui m'aiment.

Le mouchoir de Madeleine, déjà mouillé, épongea ses yeux pleins de

larmes.

--Ah! moi, d'abord dit-elle, je ne suis pas maîtresse de ma sensibilité:

de voir un homme qui a refusé le Grand Mogol dans un état pareil, ça me

fend l'âme!

Dupleix continuait:

--Je vous remercie tous les deux, mes enfants. Nicolas, ton métier de

secrétaire, auprès de moi, est fini. On s'efforce tant que l'espoir vit;

mais quand l'espoir est mort, à quoi bon se roidir? Tu vas aller chez M.

de la C... lui annoncer que les Anglais ont achevé l'oeuvre de ma ruine

et lui dire que tout est consommé. Fais-lui mes adieux. Demain, si mes

forces le permettent, je partirai pour le Cloître avec cette chère

enfant, et j'y attendrai la mort en me soumettant à la volonté de Dieu.

--Bonne idée, fit Marais, et bon voyage!

La veuve s'éloigna de lui dans un mouvement d'indignation; mais elle se

rapprocha tout d'un coup, et ses yeux se séchèrent parce qu'il lui

demandait:

--Est-ce que sa note est payée ici?

--Jarnicoton répondit-elle, je n'y pensais pas! Ça rend bête d'être trop

sensible. Il redoit la quinzaine et deux jours de plus...

--Ce qui fait bien une autre quinzaine, dit Marais, s'il est ici au

demi-mois. Vous pouvez en être pour dix-huit ou vingt louis, avec la

nourriture et le feu.

Elle n'était pas riche, cette bonne femme Homayras. Dans le premier

moment, le combat qui s'établit en elle fut si vif qu'elle rougit

jusqu'à la racine de ses cheveux.

--Le compte est fait murmura-t-elle, c'est trente-trois pistoles, sept

livres et onze sols pour la quinzaine passée, et je dis que je

n'aimerais pas perdre pareil denier. Mais si le pauvre malheureux

monsieur se trouve à court...

--Vous lui prêterez encore l'argent de son voyage, Madeleine, hé?

demanda brusquement Marais.

--Jour de Dieu! fit la veuve, je ferai à mon idée, entendez-vous, M.

l'inspecteur, et je n'aurai pas recours à votre bourse pour cela!...

Mais chut! la demoiselle parle! Et c'est comme une mélodie!

Avant de se mettre aux écoutes, Marais lui prit la main qu'elle avait

grasse et forte, et l'approcha de ses lèvres galamment, en disant, et

cette fois sans ricaner:

--Vous êtes un brave coeur, Madeleine!

Ce n'était pas un méchant homme du tout, mais il en avait tant vu! Et

chaque fois qu'un bon mouvement lui venait, il en éprouvait un peu de

honte.

--Mon bien-aimé père, disait cependant Jeanne de Vandes, vous ne serez

point en état de voyager demain. Le chevalier va se rendre de ce pas

chez votre médecin, car je ne veux point me fier au pansement que j'ai

fait. Avec deux ou trois jours de repos, si vous pouvez chasser loin de

vous les soucis qui vous accablent...

--Ah! ma pauvre fillette, interrompit Dupleix, il n'y a plus de craintes

quand il n'y a plus d'espérances. Les soucis viennent de s'envoler, et

je me sens tranquille comme un saint de bois. Vous ne le croiriez pas,

mes enfants, je suis content que ces détestables coquins, les Anglais,

aient volé ma cargaison. Cela tranche la question nettement. Je suis

tout au fond du fossé, et je m'y endors. _By Jove!_ c'est bon d'être en

léthargie!... Va, chevalier, va, mon ami, non point chez le docteur, je

n'ai pas besoin du docteur, va chez toi, tout uniment te coucher, je te

souhaite la bonne nuit.

Il ferma les yeux, en homme que l'entretien désormais importune. Mlle de

Vandes et le chevalier échangèrent un regard.

--En somme, dit M. Marais, ça finit tout bêtement. Il n'y a de curieux

que le coup de couteau.

--Ah! fit Madeleine, est-ce assez dur, les hommes en place! Moi, si

j'avais le crédit dont vous jouissez dans le gouvernement et votre

capacité, j'arrangerais cette histoire-là bien arrangée, avec les deux

fiancés et le pauvre gouverneur, réduit par son infortune à se plonger

un poignard dans le sein, et j'irais faire pleurer Mme de Pompadour, qui

lui donnerait une pension...

--Faire pleurer Mme de Pompadour! s'écria Marais: fameuse idée! on tire

bien du feu des cailloux... Mais que font-ils donc là? Voici le Nicolas

qui s'empare du mémoire. Tubieu! ma commère, ils ont la même idée que

vous, on va jouer du mémoire!

Profitant du moment où le vieillard avait les yeux fermés, le chevalier,

après s'être concerté avec Mlle de Vandes, venait, en effet, de glisser

le mémoire sous le revers de son frac.

--C'est un coup d'épée dans l'eau, que je vais donner, dit-il. Chère

Jeanne, pensez-vous que j'aurais attendu jusqu'à aujourd'hui si j'avais

eu le moindre espoir? Mais il ne s'agit plus d'écouter mes doutes ou mes

répugnances; après ce qui vient de se passer, et du moment que vous

l'ordonnez, je n'hésite plus et vais tenter l'aventure.

--Il va chez Mme de Pompadour, à cette heure-ci! demanda Madeleine.

--Non pas, répliqua Marais, qui cherchait à tâtons sa canne et son

chapeau: c'est beaucoup plus grave.

--Où va-t-il donc?

Mais Marais lui imposa silence par un «chut» impérieusement sifflé. Il

regardait de tous ses yeux à l'écumoire.

De l'autre côté de la cloison, le bonhomme Joseph avait relevé tout

doucement ses paupières.

--Nicolas, mon ami, dit-il d'une voix qu'il voulait faire indifférente,

mais où toute sa passion vibrait malgré lui, il est bien entendu,

n'est-ce pas, que je ne t'ai nullement poussé à cette démarche?

--Ah! le vieux comédien! pensa tout haut Marais, il guettait tout à

travers ses yeux fermés!

--Mais quelle démarche? demanda Madeleine, désolée de ne point

comprendre.

--Je n'ai pas dit un traître mot, poursuivit Dupleix, qui ait pu te

porter à l'entreprendre; mais du moment que tu as l'idée de parler au

ministre...

--Bon! fit Madeleine, on comprend, à la fin!

--Il ne faut pas y aller, continua Dupleix, comme une corneille qui abat

des noix. Quelle heure avons-nous?

--Neuf heures, répondit Mlle de Vandes.

--M. le duc, reprit Dupleix d'un ton posé et précis, est donc encore

pour une demi-heure et même un peu plus avec Mme la duchesse de

Grammont, sa respectée soeur.

--Exact! fit Marais en _a parte_. Comme ils sont renseignés!

--N'est-ce pas aujourd'hui mercredi? demanda Dupleix?

--Si fait, mon oncle.

--Un des trois _petits soirs_ de Mme de Grammont, mes enfants. Je dis

tout cela pour toi, Nicolas. Dans ce monde-là, il faut regarder à ses

pieds comme si on marchait sur des oeufs. Dix heures sonnant, la belle

Béatrix de Choiseul-Stainville, ex-chanoinesse qui fait présentement le

bonheur de M. le duc de Grammont, mais à distance, comme il arrive en ce

siècle pour beaucoup d'époux trop bien assortis, va entrer dans son

salon, où l'attendra M. l'ambassadeur d'Autriche. M. l'ambassadeur

d'Espagne n'arrive qu'à dix heures et un quart, et jamais on ne laisse

entrer, quand ils sont là, M. le baron d'Asfeldt, qui fait sourdement

chez nous les affaires de la Prusse, du fond de ces grands vieux jardins

de l'hôtel de Nantouillet, au Marais, où les tilleuls sont plus hauts

que ceux des Tuileries et que la Vénitienne Rosalba Néroni a payés

comptant en reichthalers de Potsdam. Pendant cela, Mme la duchesse de

Choiseul, une vraie sainte, celle-là, s'occupe de bonnes oeuvres dans

son oratoire avec l'abbé Croizat du Châtel, son neveu, et monseigneur

Croizat de Caraman, évêque d'Andrinople, son oncle. Elle ne vaut rien

pour la politique et va tout bêtement au ciel, comme une admirable

chrétienne qu'elle est. À ce moment, dix heures juste, la grande

antichambre s'ouvre pour les audiences privées de M. le duc, les petites

audiences de M. de Praslin du Plessis, qui a sous lui le jeune Choiseul

de Beaupré, frère de Mme l'abbesse de Glossinde, et le vicomte de

Choiseul, ancien colonel de Chaulnes-infanterie, dont on va faire un

sous-secrétaire d'État. Son frère, M. le baron de Choiseul, n'est plus

là depuis la Toussaint, ayant passé ambassadeur en Sardaigne... Qui

connais-tu là dedans, Nicolas?

--Tout le monde et personne, répondit le chevalier. J'ai été admis à

baiser la main de Mme de Grammont, et j'ai dîné à la table de Mme de

Choiseul, à Chanteloup; mais c'est à M. le duc de Choiseul en personne

que mon père m'avait présenté lors de mon premier voyage à Paris.

--Cousinaient-ils tous deux, ton père et lui?

--Oui, mais M. de Choiseul n'était pas encore ministre.

Dupleix se leva sans secours, et, à voir l'animation de son visage,

personne n'aurait pu se douter qu'il avait eu quatre pouces de fer dans

la poitrine.

--Quel homme! pensait Marais: il en sait sur le Ministère bien plus long

que l'almanach du roi!

--Mon bon père, s'écria Mlle de Vandes, pas d'imprudence, je vous en

supplie.

--Il n'était pas encore ministre! grommela Dupleix en se rasseyant

docilement. Voyons, Nicolas, mon fils, cherche bien, retourne ta mémoire

comme un gant: ne te rappelles-tu parmi tes anciens camarades aucun

Choiseul, aucun demi-Choiseul? Quand ce ne serait qu'un quart de

Choiseul!

--Ma foi, dit le chevalier, j'ai fait la maraude dans le Hanovre avec

un dragon d'Aubigné qui avait nom Choiseul et qui était fils de M. de la

Beaume...

--_By Jove!_ s'écria Dupleix, et tu ne le disais pas! Il n'y a point de

petit Choiseul!

Il atteignit précipitamment un carnet qui était dans la poche de côté de

sa houppelande, et le feuilleta comme on consulte un vocabulaire.

--De la Beaume dit-il (André-Victor de Choiseul), ancien capitaine

d'Aubigné-dragon... c'est bien cela, hé?... sera poussé dans la marine,

est, en attendant, aux _réponses_, service de M. de Choiseul-Praslin du

Plessis, brun, caractère aimable, 27 ans et des dettes.

De l'autre côté de la cloison, M. Marais s'était levé aussi dans un élan

d'admiration.

--Mais il a du talent, ce bonhomme-là! gronda-t-il; quoiqu'il ait

conquis l'Inde, je l'aime tout plein, moi!

--Bien vrai? demanda Madeleine.

--Parole d'honneur!... Rangez-vous que je passe, ma commère.

--Pour aller où?

--Rue Sainte-Anne, parbleu! Pensez-vous que je vais laisser tomber ce

Nicolas chez monseigneur comme un pavé, sans l'annoncer?

--Vous l'empêcherez d'être reçu?

--Au contraire.

Il écarta la veuve lestement et prit la porte, au moment où le chevalier

quittait de son côté la chambre de Dupleix en disant:

--Je suis timide, c'est vrai, mais une fois devant l'ennemi, tout va

bien. Je ne peux pas vous dire comment je ferai, mon respectable ami,

mais quand le diable s'en mêlerait, je m'engage à pénétrer, ce soir

même, jusqu'au ministre.

--Si tu fais cela, chevalier... commença Dupleix.

Mais le chevalier ne put entendre la fin de la phrase, car il s'était

élancé dans l'escalier, après avoir effleuré du bout des lèvres la belle

main de Mlle de Vandes, qui lui cria:

--Merci; bon courage et bonne chance!

Le dernier chevalier · 第 20 / 41 题