POT AU LAIT

Il y avait un respectueux amour dans les caresses que la nouvelle venue

prodiguait à Joseph Dupleix. Elle n'avait accordé au chevalier qu'un

regard; toute son attention appartenait au vieillard, qui, perdant bien

vite sa passagère gaieté et, pris tout à coup d'inquiétudes, ajouta

d'une voix changée:

--Pourquoi es-tu ici? Y a-t-il un malheur? Jusqu'à présent, au milieu de

toutes mes misères, ma famille a été épargnée. Parle vite: Jeanne est

malade?... ou Jeannette? Laquelle des deux est morte?

Il tremblait de tout son pauvre vieux corps. La jeune fille releva son

voile, montrant cette pure et splendide beauté que nous avons décrite.

--Rassurez-vous, mon bien aimé oncle, dit-elle, mon père, plutôt. Ma

tante et ma cousine sont en bonne santé, grâce à Dieu.

Dupleix respira, mais fut obligé de s'asseoir.

--Nous sommes payés pour croire vite à l'infortune qui vient,

murmura-t-il; chaque fois qu'il arrive du nouveau, je me courbe pour

recevoir le coup de massue... Mais dis-lui donc au moins bonjour,

fillette!

Elle tendit aussitôt sa main, que le chevalier baisa respectueusement.

--C'est cela! s'écria le vieillard en riant avec effort, car le mystère

de la venue de sa nièce pesait toujours sur lui comme une menace,

offrez-lui vos doigts d'albâtre, damoiselle, car il s'agit de séduire ce

preux qui se fait tirer l'oreille pour affronter les horrifiques périls

entassés dans le palais de certain enchanteur, maître absolu de notre

vie et de notre mort... Mais voyons, chérie, quelles nouvelles

apportes-tu? Et d'abord comment as-tu trouvé ma retraite?

--Voici le coupable, répondit Jeanne de Vandes en retirant sa main au

chevalier pour qu'elle ne fût pas dévorée tout à fait. Le chevalier a

écrit là-bas... non pas à moi, certes, je suppose bien qu'il n'oserait;

mais à Mme la marquise, ma tante, et nous avons su que vous logiez aux

Trois-Marchands, rue Tiquetonne, chez une veuve qui tient à la police de

fort près...

--À la police! s'écria Dupleix, qui sauta sur son siège: Et c'est le

chevalier qui vous a dit cela! Et il ne m'a même pas prévenu!

--La lettre du chevalier nous disait, répliqua Mlle de Vandes, que, sous

ce rapport-là, toutes les hôtelleries de Paris se ressemblent. Rien ne

servait de vous inquiéter inutilement. Il veillait sur vous.

--Ah! ah! fit le vieillard, souriant non sans amertume, alors vous vous

entendiez tous les quatre, mon Nicolas et mes trois Jeanne? Quand je

crois me soustraire à la chère tyrannie des unes, je tombe sous la

tutelle de l'autre. Je suis surveillé, gardé, presque emmailloté, et dès

que je veux faire un mouvement, je sens que j'ai une lisière... Et la

police fait concurrence à ceux qui m'aiment pour me guetter. _By Jove!_

je ne serais pas mieux cadenassé si j'étais prisonnier des Anglais!...

Qui vous a conduite à Paris, ma fille? Le voyage est long de Wesel

jusqu'ici.

--Je suis venue avec Dorothy, mon père.

--Avec une servante! avec une Indienne! En vérité, Mme la marquise et

Mme de Bussy vous ont laissée partir sous l'escorte de cette pauvre

Dorothy!...

--Elles m'ont envoyée, cher oncle, interrompit Mlle de Vandes, parce

qu'elles n'osaient venir elles-mêmes... Quoi que vous disiez, vous savez

bien que vous êtes noire maître à tous, et même un maître ombrageux

parfois qui fait trembler ses esclaves... il n'y a que moi pour n'avoir

jamais peur de vous.

Sa voix grave et douce entrait dans le coeur comme une caresse. Dupleix

la serra contre sa poitrine. Il avait les yeux pleins de larmes.

--Chérie! chérie! balbutia-t-il, ô mes pauvres enfants!... Voilà que tu

me fais montrer ma faiblesse devant Nicolas!... Mais il m'a vu pleurer

bien d'autres fois. C'est peut-être l'âge. Pour un rien, l'eau monte de

mon coeur à mes yeux. Je vous aime toutes, ma fillette; vous êtes, à

vous trois, l'adoré trésor qui me reste dans ma misère; mais c'est vrai,

toi ma mignonne, ma fleur, toi, Jeanneton, qui dormais si malade sur mes

genoux pendant la traversée, toi qui n'a plus ni ton père ni ta mère, je

t'aime encore, si c'est possible, un peu mieux que les autres. Je ne

sais pas si c'est une idée folle que j'avais, mais il me semblait, quand

nous étions tous réunis, que les mauvaises nouvelles (et il en venait,

mon Dieu!) ne me venaient jamais par toi. Je tremblais dès que je voyais

une lettre dans la main de ma pauvre chère femme ou de Mme de Bussy.

D'avance, je savais qu'il y avait là pour moi une mine de colères

impuissantes, d'angoisses et de désespoirs... mais quand tu me montrais

de loin, dans les allées du parc, un pli que joyeusement tu agitais,

bien vrai, ce n'est pas une superstition, ma perle, j'étais sûr qu'un

rayon allait luire dans ma nuit et qu'un souffle d'espérance, si faible

qu'il fût, allait passer sur mon découragement. C'est toi qui me donnas

le dernier message de Bussy qui m'annonçait le départ de l'_Atalante_,

portant notre avenir, notre bonheur, notre vie. C'est encore toi qui me

tendis le pli de notre ami de la C..., contenant la première nouvelle de

la disgrâce de Godeheu... M'apportes-tu quelque chose, fillette chérie?

Ainsi parlent les enfants. Et c'était pitié d'entendre le désir

irraisonné de l'enfance et ses puériles terreurs trembler sous les

paroles de ce malheureux homme qui avait été si fort, si ferme, et qui

avait jadis commandé de si haut.

--J'ai des lettres, répondit Mlle de Vandes après un court silence, car

le serrement de son coeur arrêtait sa voix dans sa gorge.

--Sont-elles bonnes? Dis... dis vite! j'aime mieux ne recevoir qu'un

coup.

--Celles dont je connais le contenu, répliqua encore la jeune fille, ne

sont ni bonnes ni mauvaises.

--Il y en a donc que ma femme n'a pas ouvertes?

--Il y en a deux, oui.

--Pourquoi?

--Parce qu'elles portent toutes les deux sur l'enveloppe la même

mention: _confidentiel_.

--Je n'ai rien de caché pour Jeanne, balbutia Dupleix, et Jeanne le sait

bien...

Il avait baissé les yeux, et ses mains s'agitaient, mais il ne les

ouvrait point, quoique Mlle de Vandes lui tendît un paquet de lettres

parmi lesquelles il y en avait deux dont le cachet restait intact.

Peut-être ne voyait-il point; peut-être aussi qu'au moment de savoir, il

reculait volontairement tout au fond de ses épouvantes.

--Mon père, dit la jeune fille, voici toute votre correspondance, reçue

au Cloître, depuis que vous êtes parti.

Dupleix releva sur elle son regard avec lenteur.

--Bien vrai? murmura-t-il, tu ne connais pas le contenu de ces lettres?

Et avant qu'elle eût répondu, il saisit le paquet d'un geste plein de

fièvre.

--Alors, dit-il, appelant de force un sourire à ses lèvres, ayons

courage. Ce serait la première fois que tu m'apporterais le malheur!

Sans trier, et comme si cela se fût fait de soi, il laissa choir à ses

pieds tous les plis décachetés, ne gardant en main que les deux lettres

dont la clôture était intacte. Il y en avait une qui venait de Paris,

l'autre portait la marque de Londres. Dupleix les considéra longuement,

l'une après l'autre.

--Ces écritures-là, pensa-t-il tout haut, me sont inconnues... toutes

les deux!

Il s'assit parce que ses jambes défaillaient sous lui et de grosses

gouttes de sueur vinrent à ses tempes.

--Nicolas, dit-il, essoufflé comme s'il eût couru à perdre haleine,

aide-moi. Vois quel débris je suis, je ne peux pas. Mon sort est là

dedans, j'en suis sûr. J'ai tout au fond de moi une voix qui me le crie:

C'est ma vie ou ma mort... Et avec quelle étrange folie l'espoir

s'obstine dans le coeur des hommes! Romps un cachet, mon fils, celui de

Londres... Non, non, celui de Paris!... Je fais un voeu... un voeu

solennel; vous êtes témoins: je ne sais pas la partie que je joue,

j'ignore l'enjeu que je puis perdre ou gagner, mais je sais que c'est

mon va-tout, ma dernière mise. Si je gagne, j'irai m'agenouiller devant

un prêtre, je confesserai mes péchés, et je vous donnerai ce qui reste

de moi, Seigneur Dieu... Si je perds...

Il n'acheva pas, parce que Mlle de Vandes, qui s'était approchée de lui

doucement, mit son beau front comme un bâillon entre ses lèvres.

--Père, dit-elle, n'ajoutez rien, offrez à Celui qui vous écoute le

trésor de vos souffrances. Bénissez la divine main à l'heure même où

elle vous frappe...

--Tu sais donc qu'elle me frappe encore! s'écria le vieillard en se

redressant soudain: cette impitoyable main! tu as menti! tu avais lu ces

lettres!

--Non, je vous affirme que non, mon bien-aimé père, mais je sais

qu'au-delà des jours limités qui vous restent pour souffrir en cette

vie, il est une récompense qui n'a point de bornes, et que cette

récompense, supérieure à toutes choses, vous pouvez la mériter par une

seule minute de fervent sacrifice...

--Bon, bon! interrompit Dupleix, tout à coup refroidi. Nicolas me prêche

aussi quelquefois, c'est toi qui l'auras éduqué, car il prêche moins

bien que toi. Il y a temps pour tout. Tu es le plus joli capucin qui se

puisse voir; mais nous sommes ici à la loterie; tourne la roue,

chevalier, et tire mon numéro!

Le cachet de la lettre qui était allée de Paris à Klostercamp sauta. Au

moment où le vieillard la saisissait avec avidité, il en tomba un petit

papier que Mlle de Vandes ramassa.

--Ma grande carte! s'écria Dupleix, dont l'oeil étincelant avait

parcouru d'un trait la dépêche. Étalez ma grande carte! Bussy! brave

Bussy! grand Bussy! vainqueur des vainqueurs! Trois victoires! Trois

miracles! Haïdérabad! Tolocol! Mundapour!

Il s'élança vers la table où le chevalier venait de dérouler une carte

de l'Inde et son doigt frissonnant pointa les trois villes reconquises

par son gendre, ce brillant, cet incomparable soldat qui, malgré la

Compagnie et malgré les agents payés par la France, passant par-dessus

l'incapacité des uns, par dessus la trahison des autres, tracassé qu'il

était par l'autorité commerciale, harcelé par l'autorité civile,

contrecarré, il faut bien le dire, par l'autorité militaire elle-même,

sans troupes régulières, sans argent, sans provisions, manquant de tout,

y compris les munitions et les armes, tenait encore en échec dans le

Dekkan par le prodige de son entêtement héroïque, la colossale puissance

de l'Angleterre.

Là aussi, comme dans le Canada, il eût suffi de quelques régiments et de

quelques écus pour établir l'empire de la France à tout jamais. Ces

peuples étaient si bien à nous que les Cipayes de Bussy, au lieu de se

révolter dans les heures de famine, s'écriaient: «Donnez le riz au

Français, nous nous contenterons de l'eau où il a cuit!»

Mais M. de Choiseul, excellent ministre, loué par l'Encyclopédie,

n'avait jamais assez de régiments pour toutes les batailles qu'il

perdait à la frontière. Il avait besoin de tous nos écus pour solder les

appointements de sa famille, faire des petits cadeaux aux philosophes,

préparer la révolution, entretenir le bain d'or où pataugeait cette

vieille Pompadour, sa protectrice, et payer les frais de la guerre

contre les Jésuites.

Ah! ce n'était pas un homme de loisir: il avait de l'ouvrage!

Détournons les yeux, et regardons ailleurs, là où battait un coeur

vraiment français. Aussi bien, nous éprouvons comme un religieux

bonheur à répéter le nom d'un héros trop ignoré pendant sa vie et tout à

fait oublié après sa mort.

C'était quelque chose de splendide que ce suprême effort de

Bussy-Castelnau, saisissant corps à corps le géant britannique, et le

secouant, et le terrassant dans la convulsion de son agonie. Il avait

soulevé les Gurjanas et les Mahrattes; il avait fait son trou comme un

boulet de canon en traversant tout le Dekkan central et menaçait le

coeur du Karnatic anglais, où la France avait conservé d'ardentes

sympathies. D'un seul coup d'oeil large et rapide, Dupleix venait

d'établir sur la carte la juste position de la partie.

--Tout seul! s'écria-t-il. Grand ami! Vaillant ami! Bussy a fait cela

tout seul! sans M. de Lally, malheureux homme! ou plutôt malgré M. de

Lally. Il marche, il avance, il perce! Les populations le suivent! Et il

y a soixante millions d'âmes, rien que dans le Dekkan! Comprenez-vous,

maintenant, toi, Jeanneton, ma fille qui entends parler de guerre depuis

ton berceau, comprenez-vous l'importance de la visite que je vais rendre

à notre fidèle de la C...? L'_Atalante_! il nous faut l'_Atalante_! Et

je gagerais qu'elle est arrivée! Avec ce que porte l'_Atalante_, Bussy

armera trente mille, cinquante mille Mahrattes! Et vous ne savez pas

comment s'allument les colères chez ces peuples de feu! C'est une

traînée de poudre! Dans six mois, trois cent mille combattants peuvent

rouler comme un torrent jusqu'au littoral et couvrir, et submerger les

établissements anglais. Ne pensez pas que ce soit un rêve! nous l'avons

fait déjà, nous pouvons recommencer et, cette fois, je jure bien que

nous n'attendrons ni la permission des ministres ni celle de la favorite

pour faire au roi ce prodigieux cadeau de tout un monde! La France sera

plantée là résolument, solidement, et malheur à qui tenterait d'ébranler

son drapeau! Mes enfants, je vais de ce pas chez M. de la C..., et

demain, je commence mes achats, ou plutôt je les conclus, car tout est

préparé... Pensez-vous que j'aie perdu mes soirées depuis un mois? Dans

quinze jours, l'_Atalante_ peut reprendre la mer, escortant nos navires,

chargés de la foudre!

Il saisit son chapeau et le brandit en criant:

--France! France! Regarde vers l'Occident, brave Bussy! La fortune

t'arrive de France!

--Mon oncle, dit Mlle de Vandes, voici un petit papier qui s'est échappé

de la lettre.

--Ne m'arrête pas, chérie, répliqua Dupleix, qui, pourtant, prit le

papier et l'approcha de la lumière.

Il était radieux et ajouta, avant de lire, sur un ton de véritable

gaieté:

--Je parie que la pensée du pot au lait de Perrette vous est venue à

tous les deux. Je ne m'en fâche pas, mes enfants. C'est un gros pot au

lait que l'_Atalante_, mais qui peut se fêler, c'est vrai, car il y a

bien des récifs depuis les côtes du Bengale jusqu'à la rade de Lorient.

Ses yeux se portèrent sur le petit papier, et il se mit à rire en

haussant les épaules.

--Que me fait cela? s'écria-t-il. Figurez-vous que ces nouvelles de

Bussy me sont venues par la Compagnie même où j'ai conservé quelques

intelligences? Et certes, la source n'est pas suspecte, car ils n'ont

point coutume de chanter les louanges de ce pauvre Bussy dans les

bureaux de la Compagnie... Voilà donc ce que c'est: l'employé qui me

sert en cachette a pris la peine de glisser ce chiffon sous l'enveloppe

pour me prévenir que les directeurs ont découvert mon adresse à Paris et

qu'on va lancer contre moi la meute des recors... Il m'engage à changer

d'hôtellerie: à quoi bon? J'aurai de quoi payer avec l'_Atalante_...

Veux-tu m'accompagner, Jeanneton? Tu ne peux rester en tête-à-tête avec

le chevalier, viens...

--Et la seconde lettre? interrompit celui-ci.

--La lettre d'Angleterre? s'écria Dupleix. Voilà qui m'est bien égal!...

Donne tout de même.

Il la prit et en rompit le cachet d'une main ferme.

Mais dès que son regard fut tombé sur l'écriture, un flux de sang noir

lui monta au front; puis, tout de suite après, il devint livide.

Mlle de Vandes, effrayée, voulut s'approcher de lui, il la repoussa

brutalement. Il riait. Son rire faisait pitié. Il dit d'une voix sèche

et sifflante:

--Le pot au lait!

Puis en anglais:

--_Captured Atalanta!_

Puis il ouvrit le tiroir de sa table en ajoutant, avec une gaieté

fanfaronne, mais navrante:

--Cassé, le pot au lait!

Et quelque chose brilla dans sa main. Ce fut rapide comme l'éclair. Il

tomba sans pousser un cri, avec un coup de poignard au côté gauche de la

poitrine.

Le dernier chevalier · 第 18 / 41 题