JEANNETON

Nous en aurions fini avec le mémoire adressé à M. de Choiseul par Joseph

Dupleix si nous ne trouvions dans les dernières pages de sa dictée des

détails concernant sa vie intime à Klostercamp, et aussi quelques

paroles jetant à l'avance une triste lumière sur le tragique et muet

tableau que Madeleine et l'inspecteur Marais contemplaient avec tant de

surprise à travers l'oeil de police de l'auberge des Trois-Marchands.

Le dernier paragraphe du mémoire était ainsi conçu: «Il m'est arrivé,

Monseigneur, de parler avec mépris et dureté des malheureux qui, portant

sur eux-mêmes une main criminelle, cherchent dans le suprême sommeil un

remède à d'intolérables souffrances. Je n'ai point modifié, au fond de

ma misère, le jugement que je portais aux jours de mon bonheur. Se

donner la mort est le crime de la faiblesse. Mais, tout en condamnant,

j'ai le coeur plein d'une ardente pitié; car je sens par moi-même que la

force des hommes courageux a des bornes. Il vient une heure où le coeur

s'affaisse et où la pensée s'égare. Nul n'est à l'abri du vertige...

Jamais je ne me frapperai moi-même, Monsieur le duc, du moins tant que

ma tête sera saine. Si donc il arrivait qu'on trouvât mon corps mort

dans mon taudis, et que je fusse accusé par ma propre main, tenant

encore l'arme sanglante, c'est que la folie m'aurait pris.--Or, mon

testament est fait et déposé. Le monde saurait les noms de ceux qui

devraient être responsables de ce meurtre, et l'histoire dirait avec

certitude: «Joseph Dupleix n'est pas coupable de sa propre mort. On lui

a broyé la tête et le coeur: Joseph Dupleix a été assassiné par ceux qui

l'ont rendu fou».

Ceci n'avait pas été écrit par le chevalier Nicolas. C'était la main de

Dupleix lui-même qui avait tracé ces lignes, et, par conséquent,

Madeleine Homayras n'en pouvait avoir connaissance.

Auparavant, se trouvait le récit des suprêmes efforts de Bussy-Castelnau

dans le Dekkan et le détail des mille entraves que le nouveau directeur

Godeheu avait mises à la liquidation des affaires privées de Jeanne

Dupleix dans le gouvernement de Pondichéry, où elle possédait plusieurs

factoreries. L'action judiciaire au moyen de laquelle la compagnie des

Indes repoussait les réclamations de son ancien chef était aussi

exposée, et la frivolité décevante des arguments qui en formaient la

base ressortait avec une telle vigueur, qu'on se demandait, en écoutant

cette éloquente et courte plaidoirie, comment il s'était trouvé des

hommes pour mettre en avant ces effrontées fadaises et des juges pour y

donner attention.

Remarquez que c'était l'heure des mémoires. Les mémoires commençaient à

parler haut; ils étaient attentivement écoutés, non pas toujours par

ceux qui les devaient lire, mais par le public curieux. Parmi les juges

de Dupleix se trouvait peut-être ce conseiller Goëzman que l'immortelle

dialectique déployée par Beaumarchais dans ses mémoires et sa malice

impitoyable devaient clouer déshonoré et mort à la porte du parlement

Maupeou.

«J'ai voulu établir devant vous, Monseigneur, disait Dupleix en achevant

l'exposé de son procès, ce fait: que j'ai payé mon dévouement par la

perte de ma fortune et qu'on cherche à m'enlever l'honneur par surcroît.

Me laissera-t-on la vie? J'en doute: ce serait contre toutes les règles

de l'ingratitude humaine.

«Voici déjà longtemps que cette situation est la mienne. J'ai fatigué

tout le monde de mes réclamations, qui étaient justes, il est vrai, mais

n'en paraissaient que plus importunes. On me connaît dans les

antichambres des ministères: je ressemble à ce pauvre capitaine de

vaisseau Jacques Cassard qui avait sauvé la France du fléau de famine,

sous M. le cardinal de Fleury, et qui réclamait cinq millions, prix de

onze navires chargés de blé amenés par lui dans le port de Marseille au

plus fort de la disette. Je le vis une fois dans ma jeunesse, et jamais

je ne l'oublierai. Les valets de bureau se le poussaient de l'un à

l'autre en l'appelant «le bonhomme Jacques» et attachaient des lambeaux

de requêtes aux basques de son vieil habit... Seulement, un jour, M.

Duguay-Trouin, le glorieux vainqueur de Rio-Janeiro, lieutenant général

des galères du roi, reconnut le bonhomme Jacques, comme il passait dans

l'antichambre, et le pressa dans ses bras en disant: «Voilà le plus

grand homme de mer qui soit au monde!»

«Et il força la porte du cardinal! Et le cardinal eut honte!

«Mais il y a longtemps que M. Duguay est mort, et dans les antichambres,

moi, «le bonhomme Joseph», je n'ai jamais rencontré personne pour avoir

pitié de mon supplice...

«Je me cache; c'est le mieux que puisse faire un misérable à qui on doit

non pas cinq millions, mais treize, et qui n'a pas de quoi payer la

politesse des gens de livrée. Je vous supplie, Monseigneur, de ne pas

dire à ces marauds que je me plains d'eux, car ils sont les plus forts,

et ils se vengeraient...

«Voilà des années que ma famille et moi nous avons quitté Paris. Mme la

marquise Dupleix avait acheté un petit bien en Bretagne, auprès de la

ville de Lorient, dont toutes les cloches sonnèrent lors de notre retour

en France, et dont le peuple jonchait alors les rues de feuilles et de

fleurs sous les pas des chevaux de notre carrosse. La compagnie est

maîtresse à Lorient. Il lui en coûta peu pour nous faire insulter par

ses chiourmes. Nous fûmes obligés de nous enfuir.

«Et nous allâmes tout d'une traite, à travers la France entière,

jusqu'au pays allemand, où nous étions du moins inconnus, ce qui nous

mettait à l'abri de cette bête monstrueuse qu'on nomme l'ingratitude.

«Comme nous n'avions pas fait de bien aux gens de cette contrée, qui

donc aurait eu l'idée de nous y faire du mal? L'homme n'est pas méchant

au fond: il ne hait, par nature, que son bienfaiteur.

«Dans ce coin de la Gueldre qui semble un rond-point, placé au centre de

toutes les avenues militaires, un _théâtre_, pour employer la nouvelle

expression consacrée, où doivent aboutir forcément, de Hollande, de

France, de Prusse, d'Autriche et même d'Angleterre, à travers la mer,

tous les comédiens armés qui jouent cette farce lamentable qu'on nomme

la guerre, dans ce coin, dis-je, incessamment exposé, menacé, désolé,

ravagé par les vainqueurs et les vaincus, broyé sous les pieds des

chevaux et des hommes, et brûlé, et mangé comme si toutes les

sauterelles de l'Égypte y avaient passé, la terre est à bon marché, et

les maisons ne coûtent rien. Nous n'aurions pas eu de quoi acheter une

chaumière aux environs de Paris; mais ici, nous eûmes presque un

château, avec un parc ombreux, vaste et tranquille.

«Et savez-vous, Monsieur le duc? de même que les valets nous détestent,

nous autres, les gens comme Jacques Cassard et moi, de même les soldats

nous aiment. Le grand Duguay-Trouin prit dans ses bras les haillons du

bonhomme Jacques; l'asile du bonhomme Joseph fut respecté par M. de

Contades comme par M. de Clermont, d'un côté; de l'autre, par le prince

Ferdinand de Brunswick et les lieutenants du roi Frédéric. Français,

Frisons, Flamands, Prussiens, Bavarois, Saxons, s'arrêtèrent devant mon

mur, disant: «Ici demeure Dupleix».

«... Au bruit du canon, je puis le dire, je travaillais là-bas à mes

défenses et mémoires. Est-il un vrai malheur pour qui possède le

dévouement de trois anges? J'ai ma femme, ma fille et ma nièce, les

trois Jeanne, «Jeanne, Jeannette et Jeanneton,» comme disait Paris au

temps de ma popularité, et depuis quelques semaines, aux soins de ma

femme et de mes chers enfants venait se joindre l'amitié d'un noble

jeune homme qui a l'honneur de vous appartenir par les liens de la

parenté et qui, dans les loisirs que lui laissait le service du roi, ne

dédaignait pas d'écrire sous la dictée du proscrit...

«Les choses étaient de la sorte, quand je reçus en ma maison de

Klostercamp deux lettres qu'on me fit tenir à l'insu de ma famille.

L'une venait de l'Inde; elle était de Bussy-Castelnau, mon vaillant et

bien-aimé gendre, qui s'acharne là-bas à son métier de victorieux

martyr. Elle m'annonçait divers avantages remportés par lui sur les

troupes de Clives, et, ce qui est beaucoup plus important, elle

constatait le travail profond qui s'opère en notre faveur parmi les

populations hindoues, chez lesquelles le nom anglais est de plus en plus

abhorré. Les Afghans tout seuls nous fourniraient une armée capable

d'écraser la puissance anglaise en Orient. La lettre ajoutait qu'il

fallait faire un dernier effort et m'avisait du départ de _l'Atalante_,

goëlette française, où lui, Bussy-Castelnau, avait chargé, à destination

de moi, mes suprêmes ressources: cent mille écus en argent et environ

six cent mille livres, valeur en marchandises, au total près d'un

million, destiné à acheter des armes pour la grande levée des Afghans.

«La seconde lettre était de M. de la C..., mon ancien chancelier en mon

gouvernement de Pondichéry, homme fidèle, intelligent, que j'avais

laissé à Paris, lors de mon départ, pour y garder un oeil ouvert sur les

affaires courantes. Elle contenait plusieurs nouvelles: d'abord le

départ de M. Godeheu, mon successeur, quittant l'Inde pour revenir à

Paris donner des explications à la compagnie; ensuite l'annonce d'un

certain revirement dans l'opinion publique concernant les agissements de

cette même compagnie à mon égard, ce qui amenait l'opportunité (au sens

de M. de la C...), la complète opportunité d'un voyage de moi à Paris,

tant au point de vue de mes procès qu'au point de vue des démarches

personnelles à faire auprès du gouvernement du roi.

«Je suis venu et je suis descendu _incognito_ en une pauvre hôtellerie,

à cause de plusieurs prises de corps et jugements obtenus contre moi par

mes anciens associés, qui ont eu la cruauté d'acquérir les titres de mes

créanciers personnels et de les rendre exécutoires, retenant ainsi

d'une main mon argent, qui payerait mille fois tous mes créanciers, et

faisant de l'autre tout ce qu'il faut pour me bâillonner et enchaîner.

Je ne puis sortir que la nuit. Une seule fois, je me suis risqué dehors

à l'heure de vos audiences pour solliciter l'honneur d'être admis auprès

de vous. J'ai attendu depuis neuf heures du matin jusqu'à cinq heures du

soir dans l'antichambre de votre hôtel et je n'ai point eu l'honneur

d'être admis.

«... Désormais, j'attends, redoublant de précautions, l'arrivée de mon

navire _l'Atalante_, qui doit m'apporter les moyens de recouvrer ma

liberté en payant quelques misérables dettes dont le total ne s'élève

pas à vingt mille livres, et les fonds nécessaires pour réaliser le

désir de M. de Bussy. Je sors chaque soir. Grâce à l'aide de M. de la

C... tous nos achats sont prêts, fusils, canons et munitions, payables,

partie comptant, partie à terme, de sorte que mon gendre aura des armes

pour plus de trois millions.

«D'un autre côté, mon procès prend une favorable tournure; j'ai pu faire

entendre la voix de la vérité à quelques-uns de mes juges, et la

Providence m'a envoyé un auxiliaire qui, s'il ne peut pas ouvrir pour

moi la porte de votre cabinet, Monseigneur, pourra du moins porter

jusqu'à votre oreille même la voix de mon innocence et mes équitables

réclamations...»

Cette dernière ligne était d'aujourd'hui même. Dupleix venait d'y

ajouter de sa main les quelques paroles tristement prophétiques qui

faisaient allusion à la possibilité d'une mort violente.

Je n'ai pas dit _volontaire_, car Dupleix avait protesté d'avance contre

l'accusation de suicide, en donnant à entendre que la folie rôdait

autour de son désespoir.

L'encre de sa phrase n'était pas encore séchée quand la belle inconnue

qui avait excité naguère à un si haut degré la curiosité de M. Marais et

de Madeleine, entra dans la chambre du bonhomme Joseph, occupé à plier

son mémoire et disant au chevalier déjà levé pour prendre congé:

--Ce soir même, entends-tu, Nicolas, mon ami, ce soir, j'irai trouver M.

de la C..., qui attendait pour aujourd'hui un message de Bretagne.

Quelque chose me dit que la chance tourne en notre faveur. Tu n'es pas

philosophe, toi, tu crois tout uniment au bon Dieu et tu as peut-être

raison. Moi, du temps que j'étais heureux, M. de Voltaire m'a fait rire

parfois de bon coeur avec les coups de patte qu'il donne à _l'Infâme_.

Pourquoi les gens de Dieu ont-ils moins d'esprit que ceux du diable?

--Ma foi, répondit Nicolas, je n'en sais rien. Je n'ai pas le temps de

lire beaucoup, pas plus les livres de Dieu que ceux du diable. Je prie

notre Père qui est dans les cieux, aussi naturellement que je respire ou

que j'aime. Je lui demande mon pain quotidien pour qu'il me le donne, et

Mme ma chère mère m'a souvent dit que ce n'était pas seulement le pain

fait de froment, tel qu'il vient de chez le boulanger, ou de son, comme

MM. les fournisseurs le pétrissent pour l'armée, mais le bon pain du

contentement de mon âme, mon espoir, ma patience, qui veut toujours me

glisser entre les doigts, le brin d'humilité dont j'ai besoin pour

n'être pas mangé tout vif par mon orgueil, et par-dessus tout mon

courage, mon pauvre courage de soldat, que je sens toujours défaillir en

moi quand le canon gronde au loin, mais qui se relève tout seul à mesure

que le canon approche. Vous entendez, marquis, tout seul, c'est-à-dire

sans que je m'en mêle; mais un autre y prend garde pour moi, et c'est là

le meilleur pain quotidien que Dieu m'ait donné. On faisait courir au

régiment la copie écrite à la main d'une plaisanterie rimée de ce même

M. de Voltaire qui a nom _La Pucelle_. J'ai lu cela comme bien d'autres.

Il y en avait qui riaient, d'autres qui disaient que c'était la plus

lâche des infamies; moi, j'ai dormi dessus sans pouvoir l'achever. Cela

me grinçait à l'oreille comme un violon d'aveugle. S'il a plus d'esprit

que le bon Dieu, celui-là, grand bien lui fasse; moi j'aime mieux, pour

ma part, et nos soldats aussi, l'esprit qui anime Jeanne d'Arc que

l'esprit qui l'outrage. Bon pour les Prussiens, cet esprit-là! Il est de

son comme le pain de nos traitants!

--Sais-tu à quoi je pense, chevalier? demanda brusquement Dupleix.

--Je sais, M. le marquis, répondit bonnement Nicolas, que vous n'écoutez

guère mon sermon.

--C'est vrai. Que me fait Jeanne d'Arc? Voilà longtemps que ma petite

Jeanneton, si pieuse, m'aurait converti si mon heure était venue. Que me

fait Voltaire? C'est l'homme le plus heureux du siècle; il conspue la

France, et la France recueille son crachat pour en faire des reliques.

Voilà où il montre son esprit! Il a deviné, ce diable d'homme, que pour

être adoré de la France, il fallait la bafouer. Ministres, poètes,

pensionnés de la Prusse, ils battent tous monnaie avec cette bonne

idée-là... Chevalier, je pense à moi.

--Bien vous faites, M. le marquis.

--Je pense qu'à l'heure où nous sommes, la nouvelle de l'arrivée de

l'_Atalante_ en rade de Lorient doit m'attendre chez M. de la C...

--De tout mon coeur, je le souhaite.

--Je te crois: tu m'aimes un petit peu pour moi, beaucoup pour

Jeanneton... Ah! si elle était ici, entre nous deux, tu ne me

refuserais pas le service que je vais te demander.

--Jamais je ne vous refuserai aucun service, M. le marquis.

--Est-ce bien vrai, cela, chevalier? Tu m'as témoigné tant de

répugnances quand je t'ai sondé plus d'une fois à cet égard...

Nicolas rougit, mais il sourit.

--Je vous l'ai dit, murmura-t-il, quand le canon est loin, je tremble!

--Mais tu redeviens brave quand il approche... Tu m'as deviné,

chevalier, je pensais à l'hôtel de Choiseul, qui te fait, je ne l'ignore

pas, bien autrement peur que le canon. Je me disais, pendant que tu

bavardais sur le bon Dieu et sur Jeanne d'Arc, dont je ne me moque pas,

moi, puisque j'ai combattu comme elle et que Lui m'a prouvé au moins

deux fois son existence en m'élevant très haut, et en me précipitant

très bas, je pensais qu'il y a des jours marqués où tout arrive à la

fois, et qu'il faut profiter de ces jours. Bien souvent, ils n'ont pas

de lendemain. Je pensais que, ce soir, au moment même où je vais

m'assurer chez mon ami de la C... que notre argent et nos marchandises

sont à bon port, tu pourrais, toi, chevalier, mon ami bien plus cher,

entrer à l'hôtel de Choiseul seul tout encombré de tes cousins grands et

petits...

--Et présenter votre mémoire? interrompit Nicolas, qui secoua la tête

tristement.

--Oui, dit Dupleix en le couvrant de ce regard fixe comme en ont les

fous et ceux qui sont tourmentés par un passionné désir: présenter mon

mémoire, mais non point par intermédiaire, non point en le remettant à

quelque petit marquis de Choiseul-ceci ou à quelque petit comte de

Choiseul-cela, à quelque Grammont, à quelque Croizat, à quelque

Stainville. Je ne veux ni d'un Choiseul-Romanet, ni d'un

Choiseul-Beaupré, ni d'un Choiseul de la Beaume, entends-moi bien, ni

des Choiseul-Praslin non plus, ni des Choiseul-Lorges, ni des

Choiseul-Clésia. Ils sont cinq cents, ils viennent d'Autriche,

d'Espagne, d'Italie, ils viennent de partout. Ils sont archevêques,

cardinaux, lieutenants généraux, gouverneurs, surintendants, abbés

mitrés, brigadiers, maréchaux de camp, colonels, ambassadeurs, ils sont

tout, même abbesses et chanoinesses, il y en a qui sont duchesses et qui

pendent au même clou que la Pompadour! C'est une bande, c'est une armée,

c'est un vol d'oiseaux Choiseul au bec crochu, tous vautours, tous

philosophes, même les archevêques, tous austères, tous vertueux, gens

d'esprit, gens de savoir, gens de faim, gens de soif, coeurs bien

placés, grands estomacs, aimant la patrie jusqu'à la manger! Je ne veux

ni les cousins, ni les oncles, ni les cousins des oncles, ni les neveux

des cousins, ni les pages de ces dames, ni les perruquiers de ces

messieurs: je veux le seul Choiseul, le grand Choiseul, l'énorme, le

puissant, l'insatiable, qui est au-dessus des autres Choiseul comme le

soleil surpasse les astres, qui domine tous les Grammont, tous les

Croizat, tous les Lorges, tous les du Plessis, et les Praslin, et les

Gouffier, et les Stainville et leurs alliances, et leurs croisements, et

leurs produits, sang, demi-sang, métis, mulâtres, quarterons, depuis le

Choiseul pur, sans mélange d'aucune sorte, jusqu'à ces Choiseul qui ne

contiennent qu'une goutte de Choiseul, lavée et perdue dans les 37

palettes de leur sang, mais qui n'en sont pas moins, à cause de cette

seule larme, supérieurs en appétit au restant de l'humanité. Je veux

Choiseul-Lama, Choiseul-Mogol, Étienne-François de Choiseul, mon maître,

mon bourreau, aplati comme un tapis sous le pied de la favorite, mais

haut, plus haut qu'une montagne et pesant de ses deux talons sur le

coeur de la France! C'est celui-là que je veux, entends-moi bien,

celui-là et non pas un autre; c'est à celui-là que tu remettras mon

mémoire, dans sa propre et illustre main, si les florins de

Marie-Thérèse d'Autriche y laissent une petite place... Le feras-tu? Je

te le demande en mon nom et aussi, et surtout au nom de Jeanne de

Vandes, que tu aimes et qui m'aime!

Il s'arrêta, tremblant de colère et de désir. Le chevalier répondit

doucement:

--Monsieur le marquis, vous avez beaucoup de haine. Je ne connais pas

encore à fond les hommes, mais je sais que la haine a ce mystérieux

pouvoir d'aller, de frapper, de rebondir et de revenir à celui qui en a

décoché le trait.

--Ainsi en est-il, répliqua le vieillard amèrement, et ma haine n'est

que le ricochet de la haine de ce méchant homme qui, au moment même où

il poignarde la France dans l'Inde, répond au généreux Montcalm mendiant

un sac d'écus et un régiment pour la France canadienne expirante, ces

paroles ironiques que l'histoire lui clouera au dos comme un écriteau de

parricide: «Je suis bien fâché de vous mander que vous ne recevrez point

de troupes de renfort; outre qu'elles augmenteraient votre disette de

vivres, leur envoi engagerait le cabinet de Londres à renforcer son

armée»; ce qui revient à dire: «Ma sollicitude pour vous est si tendre

que je me garderai bien de vous secourir!» M. de la Palisse, qui était

un brave soldat et que l'erreur populaire a sacré roi des grotesques,

n'a jamais proféré semblable pantalonnade... Oui, c'est vrai, chevalier,

je hais M. le duc de Choiseul. On a écartelé Damiens, qui n'avait frappé

que le roi; je voudrais tenailler le coeur de celui qui égorge la

patrie!

Il prit en main le cahier mis en ordre et ajouta:

--Je vous prie, monsieur le chevalier, de me faire une réponse

catégorique: voulez-vous, oui ou non, être mon messager auprès du

ministre?

Avant que Nicolas eût le temps de répliquer, la porte s'ouvrit

brusquement, et la jeune fille voilée à qui Madeleine Homayras avait

servi de guide entra.

À la vue du chevalier, elle eut un de ces gestes involontaires qu'on

traduit presque toujours par le mot surprise, mais qui expriment surtout

la soudaine émotion.

Malgré son voile, le vieillard et le jeune homme la reconnurent tous les

deux du premier coup d'oeil, car un double cri s'échappa de leurs

lèvres.

--Mademoiselle de Vandes! dit le chevalier.

--Jeanneton! s'écria Dupleix.

La jeune fille ferma la porte derrière elle et s'élança, les bras

ouverts, sur le sein de son oncle, qui dit, en la pressant contre son

coeur:

--Nous sommes sauvés, puisque te voilà, fillette! Tu vas mettre à la

raison ton chevalier, qui est en train de me faire perdre la tête.

Le dernier chevalier · 第 16 / 41 题