LES MÉMOIRES DU BONHOMME JOSEPH

À dater de ce jour, comme Madeleine Homayras l'avait dit à son compère

M. Marais, le chevalier Nicolas vint frapper chaque matin à la porte de

M. Joseph. Il ne se retirait que le soir, un peu avant l'heure où

Dupleix sortait lui-même pour aller nul ne savait où.

Leur journée entière à tous les deux se passait à écrire sans trêve ni

relâche.

Si Madeleine avait voulu, elle aurait pu raconter, par le menu, les

étranges péripéties qui avaient marqué la carrière de l'ancien

gouverneur de l'Inde, créé marquis par le roi Louis XV, et qui avait vu

vingt mille colons et cinq cent mille indigènes pressés autour de son

char triomphal, en cette grande fête universelle où l'Inde entière

célébra son investiture comme grand-cordon de l'ordre de Saint-Louis.

Madeleine avait entendu dicter deux fois, une fois pour le roi, une fois

pour le ministre, l'épopée de la guerre indienne, les fatales

dissensions soulevées entre le gouverneur de Bourbon, le malheureux Mahé

de la Bourdonnais et Dupleix, son rival un instant vainqueur, les

mauvais vouloirs, les tracasseries, les petitesses, les infamies, on

peut le dire, accumulées par les employés de la Compagnie et les agents

du gouvernement sur les pas de ce pauvre vaillant lutteur qui défendait

la France contre les Français, bien plus encore que contre l'étranger,

et qui, abandonné systématiquement par ceux de son propre pays, se

créait des ressources parmi les Indiens eux-mêmes, et improvisait, et

faisait sortir de terre, en quelque sorte, des soldats sauvages

combattant pour la France malgré la France, battant les Anglais, qui

étaient soutenus par le mauvais vouloir inouï des Français, et

conquérant un monde, lui tout seul, avec sa femme et son gendre, en

dépit de ceux-là mêmes, aveugles ou traîtres, à qui sa splendide

conquête devait profiter!

Madeleine avait écouté la kyrielle des méfaits attribués à cette

puissance occulte, routinière et funeste, mais éternelle, qu'on appelait

déjà LES BUREAUX, nom terrible qui sonne comme un glas chaque fois qu'il

est question de nos désastres, entrave vivante qui, partout et toujours,

a jeté son incapacité ou ses convoitises entre les jambes de nos

soldats.

Madeleine savait que nous n'avions pas été vaincus par l'Anglais, mais

qu'une armée de commis nous avait surpris vainqueurs et sourdement

assassinés; souris de ministères, rats de comptoirs et de boudoirs,

sauterelles d'antichambre, mouches de cabinet, vermine d'État,

commissaires, émissaires, caudataires, contrôleurs, enjôleurs,

endormeurs, intendants, traitants, dévorants, brouillons, cotillons,

frelons, courtiers, banqueroutiers, besaciers, neveux de celui-ci,

protégés de celle-là, maris de ces dames, frères de ces demoiselles,

gens qui ont su se rendre aimables--ou insupportables (on arrive par les

deux bouts), importuns, virtuoses de la platitude, mendiants à

escopettes, miauleurs à épinettes, complaisants, menaçants, ceux sur qui

l'on marche, ceux qui vous marchent dessus, les gracieux, les fâcheux,

les pleurards, les vantards... Ouf! on joue sa vie comme les plongeurs

quand on se risque dans les phrases de ce genre! Et notez qu'il n'y

avait pas encore de députés! qu'on ignorait le citoyen représentant de

Va-t-en-Ville, de Chouilloux-les-Navets ou de la Cantaloupe, plaçant,

casant, poussant les petits de SES ÉLECTEURS! Songez que notre pays en

retard n'avait qu'un seul roi, au lieu des mille ou douze cents

souverains qui font maintenant son bonheur et sa gloire,--et calculez,

si vous l'osez, à quel degré d'éblouissement ce soleil qui étonne

l'Europe, L'ADMINISTRATION FRANÇAISE, pourra parvenir dans un

demi-siècle, quand nous aurons, grâce au progrès, vingt mille empereurs

seulement, ayant chacun, au bas mot, cinquante sous-chefs à pourvoir de

prébendes nationales!

Du temps de Madeleine Homayras, il n'y avait encore d'attablés autour du

gâteau de la France que les invités de Mme de Pompadour et les familiers

du clan Choiseul. Cela suffisait amplement à l'enfance de l'art, et

Madeleine n'en demandait pas davantage. À force d'entendre dicter son

locataire, elle avait fini par comprendre ce mystérieux mécanisme, tout

encombré de chocs, de frottements, de coudes inutiles, qui constituait

le jeu de notre politique d'abandon et changeait les victoires en

désastres. Je ne peux pas affirmer qu'elle eût pour ces crimes

d'ignorance, de paresse, d'égoïsme et d'insouciance de bien énergiques

réprobations, car elle pratiquait, en sa qualité d'aubergiste, la

religion du «chacun pour soi», mais elle plaignait du moins, malgré

elle, cette angoisse dont elle n'avait eu jusqu'alors aucune idée: le

martyre de l'homme qui sert sa patrie seul, sans aide, envers et contre

tous ceux que la patrie solde pour être officiellement desservie.

Elle voyait avec un étonnement profond la ligue de tous les petits

intérêts, âpres et implacables, ameutés contre le grand intérêt

français. Elle n'avait point voulu croire d'abord, tant cette maladie de

notre pays lui semblait invraisemblable et impossible; mais l'évidence

la saisissait, et du fond de sa chambre noire, elle faisait, à elle

toute seule, la révolution de 89, trente ans par avance.

Et certes, elle ne se doutait guère que ce bruyant remue-ménage de la

révolution, si profond en apparence, tuerait des hommes et bifferait des

mots en quantité, mais laisserait subsister les choses. Elle n'était pas

sorcière, la bonne Madeleine; elle ne pouvait pas voir de si loin les

soldats de la grande république, victimes des marchands et des commis,

aller le ventre vide et les pieds nus; elle ne pouvait deviner les

fortunes scandaleuses des _fournisseurs_ de l'avenir, ni la

multiplication extravagante des rouages administratifs, ni la

_centralisation_, monstre obèse et aveugle, ni les orgies du brigandage

munitionnaire, que Napoléon Ier devait arrêter un instant en écrasant

quelques sangsues sous le talon de sa botte, mais qui allaient bientôt

s'étaler au soleil insolemment, et grandir et s'épanouir jusqu'à cette

énorme _fantasia_ marchande, carmagnole de tromperies, de frelatages, de

concussions et de trahisons qui marqua nos récents malheurs d'un

stigmate de honte, et sur laquelle la pudeur contemporaine a jeté son

voile pour essayer au moins de dissimuler à l'histoire l'ignoble

carnaval des usuriers ivres titubant dans le sang de la France égorgée!

Il ne s'agissait encore, au temps de Madeleine, que de nos colonies. Les

vautours ne s'acharnaient que sur un de nos membres, coupé loin du

coeur; mais il y avait dans la dictée de Dupleix des éclairs

prophétiques; le patriotisme ardent de ce malheureux homme s'unissait à

ses colères et déchirait toutes brumes au-devant de ses regards.

«Je demande pardon à Dieu, écrivait-il au roi, d'avoir combattu M. de la

Bourdonnais: en le frappant, j'ai tiré sur mes propres troupes:

j'entends sur celles de Votre Majesté. J'ignorais en ce temps-là qu'il

eût reçu une dépêche de votre conseil, disant textuellement: «Ne gardez

aucune conquête dans l'Inde.»

«Le premier dissentiment entre M. de la Bourdonnais et moi est venu de

ce qu'il voulait rendre Madras, ce trésor inestimable, et que, moi, je

voulais le garder à mon pays. Il ne faisait en cela qu'obéir à l'ordre

de vos ministres, qui lui avaient écrit: «Ne gardez aucune conquête dans

l'Inde!» Sire, le conseil d'Angleterre écrit à ses représentants:

«Gardez toutes vos conquêtes dans l'Inde, et ajoutez-y celles des

Français». Et l'Angleterre grandit toujours, toujours, et... que Dieu

ait pitié de la France, Sire!

«Des calomniateurs ont prêté un mot à votre Majesté, qui aurait dit,

selon eux: «Les choses dureront toujours bien autant que moi». Les

choses vont vite, Sire. M. de la Bourdonnais est mort, voilà six ans

déjà, ruiné, presque déshonoré; moi, je mourrai bientôt plus que ruiné,

déshonoré tout à fait, si votre Majesté ne me rend pas enfin justice.

Cela n'est rien: deux hommes à la mer, comme disent les matelots; mais

je vois venir le déshonneur et la ruine de la France même.

«Sire, la Prusse ne nous aime pas, et elle est forte; les Anglais nous

détestent, et ils sont forts; les philosophes, ennemis de la royauté, ne

sont rien par eux-mêmes, mais ils ont pour soutiens vos parlements,

votre noblesse, une partie même de votre clergé; ils vont devenir forts

contre Dieu et contre vous. Une caste naît qui s'appelle la bourgeoisie

et qui a de longues dents; un inconnu va naître qui s'appellera le

peuple...

«Dieu, qui protège la France, nous avait donné l'Inde comme une grande

richesse pour assouvir les appétits et une grande force pour les

dompter. Nous avons répudié la richesse et rejeté la force loin de nous,

comme si quelque fatalité nous enchaînait à notre pénurie et à notre

faiblesse. Sire, ce n'est pas votre Majesté qui a voulu cela. Le roi est

la France. En voulant cela, votre Majesté se serait frappée

elle-même...»

Ceci est, à de très faibles différences près, le texte même de la

fameuse _Supplique au Roi_ qui ne parvint jamais que jusqu'à

l'antichambre de Mme de Pompadour. Dans son _mémoire_ à M. le duc de

Choiseul, Dupleix disait:

«Nos malheurs dans les Indes étant principalement l'oeuvre des ministres

qui ont tenu avant vous, monseigneur, les rênes de l'État, il m'est

permis de les exposer ici avec liberté et franchise: rien de ce que

contient cette requête ne s'appliquant à votre personne illustre et

respectée.

«Il y avait dans ces lointaines contrées et dès le principe, deux

pouvoirs en présence: celui de l'État, représenté par M. de la

Bourdonnais, et celui de la Compagnie, qui avait mis ses intérêts entre

mes mains; j'étais directeur général des comptoirs et gouverneur de

Pondichéry. M. de la Bourdonnais portait le titre de gouverneur de

Bourbon.

«Madras était tombé au pouvoir de nos armes, et je m'étais aussitôt

enfermé avec mes cipayes dans cette splendide cité, coeur des

possessions anglaises en deçà du Gange, plus grande que Paris, presque

aussi peuplée et vingt fois plus riche, quand j'appris que M. le

gouverneur de Bourbon, qui tenait la mer avec son escadre, traitait

ouvertement de la reddition de la place avec l'ennemi deux fois battu et

incapable de tout effort pour la reprendre. Ignorant qu'il avait reçu

des ordres de la cour, je lui fis savoir que je me refusais à toute

capitulation, et j'ordonnai d'arrêter l'embarquement de l'indemnité et

du butin qui était déjà commencé, M. de la Bourdonnais me répondit qu'il

allait canonner le fort Saint-Georges. Je ripostai par écrit: «Nos

pièces sont chargées.»

«Ce fut mon unique tort, et M. de Bernis me donna raison, contre toute

justice, je dois le dire, puisque le gouverneur de Bourbon avait obéi à

des ordres formels. Je fus récompensé. Il paya son obéissance par la

perte de sa charge, de sa liberté, de sa fortune, puis de sa vie. Son

dernier soupir a été une malédiction contre moi qui l'aimais et qui

l'admirais.

«Tel est le point de départ: un déni de justice qui me fut en somme

favorable, mais que je devais cruellement expier. La Compagnie,

enchérissant sur le ministre, m'envoya ses actions de grâces en se

félicitant du «reflet qui lui venait de ma gloire», et à l'occasion du

cordon de Saint-Louis que la bonté du roi me décernait, elle faisait

frapper une médaille d'or en mon honneur à la Monnaie de Paris: _Duplex

gloria Dupleix, decus duplex consilio et armis_, avec cet exergue:

_Duplicavit magnitudinem patriæ_, et cette légende _Gallia nova et

divitiore reperta_...

«En même temps, le général Braddock me faisait tenir, de la part du

cabinet de Londres, l'offre d'un empire indépendant, reconnu par

l'Angleterre, ou d'une vice-royauté héréditaire, à mon choix.

«Je répondis à Braddock: «Je suis Français», comme j'avais répondu à

l'empereur du Mogol sollicitant la main de ma fille: «Ma fille épousera

un Français», et je soumis au roi d'abord, ensuite à la Compagnie, le

plan de mon grand projet, qui organisait, en effet, une nouvelle France

dans l'Inde. Dois-je vous rappeler, monseigneur, l'enthousiasme

universel qui accueillit ce projet à la fois si vaste et si simple?

«Mon pays n'a pas eu ce qu'il fallait de patience pour accomplir ce

projet: ma pensée est tombée à terre, mais quelqu'un l'a ramassée. Le

cabinet de Londres, qui ne laisse rien perdre, s'en est saisi, l'a

traduite en anglais, mettant partout le mot Angleterre à la place du mot

France, et à l'heure où je vous écris du fond de mon malheur, ma pensée,

réalisée contre moi, c'est-à-dire contre vous, a fait déjà de

l'Angleterre la reine de l'Inde, avant de la couronner reine du

monde!...

«J'avais, en ce temps-là, deux aides qui consentaient à me servir par la

fidèle affection qu'ils me portaient, mais qui avaient la taille d'être

mes maîtres: Jeanne Dupleix, ma femme, à qui on a tant reproché de

s'être laissé appeler la princesse Jeanne, et M. de Bussy-Castelnau, qui

devait épouser notre chère fille: celui dont je disais dans mon rapport

de 1752: «Rien n'est grand comme ce Bussy!» et ce n'était pas trop dire.

«Avec Bussy et ma glorieuse Jeanne, j'aurais conquis l'Inde en trois

ans, de fond en comble, du nord au midi et de l'ouest à l'est, si je ne

m'étais pas embarrassé d'obéir aux misérables instructions qui

arrivaient de Versailles (avant, bien entendu, que vous eussiez pris,

monseigneur, les rênes du pouvoir).

«Dans mon projet, l'Inde devait tirer tout de l'Inde, après les premiers

frais et les premiers efforts nécessités par la mise en train du

système. Avec moi, l'Inde avait son armée d'Indiens, sa flotte de

navires indiens, ses revenus fournis par l'Inde. Était-ce là une utopie?

Non, car l'Inde anglaise a suivi mon programme de point en point, et la

voilà qui dévore les derniers restes d l'Inde française, malgré la

suprême résistance de M. Lally: belle, mais inutile.

«Et cette résistance même, quel est son côté actif, puissant, presque

miraculeux? D'où nous vint encore l'écho de ces dernières victoires

imprévues, j'allais dire impossibles? Du Dekkan. Qui donc combat dans le

Dekkan? Bussy. Avec quelles troupes? Avec les régiments cipayes, levés

par moi; avec les Indiens francisés: avec les soldats créés par ma

pensée!...

«Je n'ai pas de répugnance à l'avouer, ce que j'appelle ma pensée

appartenait surtout à Jeanne, marquise Dupleix, ma femme. Elle avait sur

moi cet immense avantage d'être née dans le pays, d'en savoir par coeur

le fort et le faible et d'en posséder admirablement les divers idiomes.

Bien plus, son esprit de créole, si délié, si actif sous son apparence

indolente, son coup d'oeil perçant comme une divination, découvrait de

loin et démêlait les fils d'araignée des intrigues orientales, qui vont

sans cesse se brouillant, se cassant et se renouant. Elle voyait à

l'avance se former et grossir ces tempêtes sans nuages dont l'explosion

me surprenait toujours, même quand on me l'avait prédite.

«Là-bas, tout est en dehors de nos poids et de nos mesures: un grain de

sable peut éclater comme un volcan; j'ai vu des inondations de sang qui

noyaient des troupeaux d'hommes et des armées d'éléphants, produites par

la piqûre d'une épine de rose. Jeanne savait jouer avec les vertus

bizarres de ces peuples, avec leurs vices inouïs, avec leurs forces et

leurs délicatesses sauvages et le raffinement de leurs barbaries; elle

connaissait à fond leurs religions, leurs schismes, les monstrueuses

ténèbres de leurs philosophies, les lueurs qui resplendissent tout à

coup dans la nuit de leurs sciences; rien ne lui était étranger; elle se

trouvait chez elle au milieu de ces extravagances magnifiques et

baroques qui étonnent même les vieux colons; elle admettait tout, elle

ne reculait devant rien, et, marchant d'un pas sûr dans les

inextricables sentiers d'une politique subtile mais grossière, souriante

mais féroce, allait tournant ou brisant toute résistance, éludant ou

ruinant tout obstacle à son but passionnément visé: la fortune de la

France!

«Malheureusement la France fermait son coeur et ses yeux; l'Angleterre

seule était là pour nous regarder faire, de sorte que nous n'avons

instruit que nos ennemis. Et rien qu'en nous imitant nos ennemis sont

devenus nos maîtres.

«Il est vrai de dire que là-bas les deux pays sont représentés surtout

par leurs marchands. C'est compagnie contre compagnie. Mais les

marchands anglais voient loin et grand, tandis que les marchands

français voient petit et court. Les uns ont la patience de la force, les

autres sont comme les enfants qui, ayant mis un noyau en terre,

reviennent le lendemain au jardin pour voir si leur cerisier, levé,

poussé et fleuri dans la nuit, a déjà des cerises mûres.

«C'est une chance heureuse pour l'Angleterre que d'être menée par ses

marchands, qui sont des hommes; chaque fois que la France se laissera

conduire par les tiens, qui sont de vieux bambins, elle sera trahie ou

vendue.

«Ce furent les marchands anglais qui inventèrent notre vainqueur Bob

Clives, un tout jeune homme, enfoui dans l'obscurité des comptoirs de

Bombay; ils devinèrent en lui le grand homme de guerre et le firent en

deux mois de temps soldat, enseigne, capitaine, puis général[2]. Clives

avait regardé attentivement le travail politique de Jeanne et le procédé

stratégique de Bussy-Castelnau. Il imita l'un et l'autre, péniblement

d'abord et sans résultat, mais loin de se décourager, il s'obstina, et

la semence leva, et la moisson monta. Il y eut deux Indes. L'Inde alliée

à l'Angleterre se rua contre l'Inde amie de la France. La grande guerre

commença...»

Ici Dupleix débrouillait avec une lumineuse sûreté de mémoire l'écheveau

des batailles, des révolutions, des égorgements, enroulé, noué, tordu et

retordu autour des successions contestées du soud'habar du Dekkan et du

fameux nabab du Carnatic. En quelques pages, il éclairait les

fantastiques ténèbres de cette épopée où des héros aux noms sauvages,

plus nombreux que ceux de l'Iliade et plus terribles, s'entrehachaient

autour de l'éléphant blanc, monture du vieux Myrza-Jung, qui, à l'âge de

cent-dix ans, mirait encore la balle de son mousquet, enguirlandé de

perles et tout étincelant d'or, en plein coeur de ses ennemis, à cent

yards de distance. Myrza combattait pour les Anglais; un biscaïen

français le jeta mort en bas de sa tour d'ivoire; Murzapha-Jung, son

rival, fut proclamé nabab du Carnatic, puis soud'habar du Dekkan, et le

Grand Mogol, seigneur suzerain de l'Inde entière, fit acte de vasselage

vis-à-vis de la compagnie française, qui se trouva ainsi reconnue comme

étant la reine du roi des rois.

Triste reine, et qui ne demandait qu'à faire argent comptant des

couronnes! Ces victoires n'augmentaient pas sensiblement le tant pour

cent des actionnaires. Dans les bureaux de Paris, on accusa sourdement

Dupleix de n'être pas un homme _pratique_. (Je n'oserais pas affirmer

que ce mot anglais practical fût déjà importé chez nous, mais l'idée

qu'il exprime est contemporaine de la naissance du premier marchand.) Le

fonds social de la Compagnie, disait-on, n'était destiné à payer ni la

gloire ni même la puissance de la France.

C'est vrai, à la rigueur, et ces gens-là n'avaient qu'un tort, c'était

de ne pas comprendre que la gloire et la puissance de la France allaient

tout naturellement, dans un temps donné, décupler leurs capitaux.

À la nouvelle du premier échec subi par Bussy, la jalousie et la

malveillance générale, longtemps contenues, firent explosion. Un des

administrateurs de la compagnie, M. Godeheu, obligé personnel de

Dupleix, partit de Lorient en grand appareil. Il arriva à Pondichéry au

moment où les affaires de la France, un instant en péril, semblaient

prendre décidément une tournure favorable; mais il avait ses pouvoirs en

règle, et il dit brutalement à son ancien patron: «Vous n'êtes plus rien

ici, et je suis tout.»

À de certaines heures de sa vie, Dupleix vous aurait lancé ce Godeheu

par la fenêtre comme on descend une botte de foin du grenier; c'eût été

facile, et je suppose que ce Godeheu lui-même eût été plus contrarié que

surpris d'une pareille exécution.

Mais Dupleix, qui avait terrassé le grand Myrza-Jung et pris au collet

Mahé de la Bourdonnais, recula devant ce Godeheu.

Lui qui avait une armée superbe, une popularité sans égale, un prestige

que rien ne peut dire; lui le mari de la princesse Jeanne, devant qui

l'Inde entière était à genoux, le beau-père de Bussy, qui enchaînait la

victoire; lui le fort, le soudain, l'audacieux, l'indomptable; lui

Dupleix! écouta ce Godeheu sans mot dire et lui obéit docilement.

Aux observations de sa femme et de son gendre qui lui conseillaient la

résistance, il répondit:

--Si je ne vais pas en France, le roi ne saura jamais ce qu'il a à

perdre et à gagner ici.

On prétend que Jeanne Dupleix s'écria dans son étonnement irrité:

--Joseph! Joseph, mon mari, malheureux les lions qui perdent leurs

griffes à vieillir! Ils meurent en cage!

Dupleix ne voulut entendre à rien. Il rêvait, pour son retour en France,

des triomphes inouïs et se croyait certain d'obtenir les plus éclatantes

réparations.

Et en effet, les événements, au premier abord, semblèrent lui donner

raison. Lors de son arrivée, la curiosité publique, qu'il avait tant et

si souvent émue, le fêta bruyamment. La foule se portait partout sur son

passage et criait: «Vive Dupleix!» Il avait grand air, et sa figure

épanouie faisait bien dans une ovation. Un noueur de cadogans fit

fortune en inventant les bourses à la Dupleix. On porta des écharpes à

la princesse Jeanne. La compagnie fut caricaturée, sifflée, bafouée et

il n'y eut pas de gorges chaudes qu'on ne fît sur ce Godeheu.

Ce n'est pas tout: le roi eut fantaisie de voir ce «bon M. Dupleix,»

comme il voulait bien l'appeler. Le roi était charmant, quand il n'avait

pas ses «langueurs noires». Il dit à ce bon M. Dupleix les choses les

plus aimables et lui demanda obligeamment des détails sur les moeurs des

éléphants. Mme Pompadour alla plus loin, elle accepta de lui diverses

curiosités de prix et le tâta sur la question de savoir s'il y avait

aussi des tabourets _d'honneur_ à la cour du Grand Mogol.

En cas de destitution, elle n'aurait peut-être pas dédaigné une place de

Grande Mogolesse.

Enfin, M. le contrôleur général Hérault de Séchelles, qui donnait son

nom à des îles et qui inventait tous les matins un petit impôt avant son

déjeuner, le reçut si bien, mais si bien, que Dupleix lui fit cadeau

d'un diamant brut de dix mille écus. En rentrant, ce jour-là, il dit à

Mme Dupleix, qui ne partageait pas du tout ses illusions: «La France est

à nous, qu'avons-nous à faire de l'Inde?»

Le lendemain, les gazetiers, racontant l'histoire du diamant brut,

citaient le mot du contrôleur général qui avait dit, une fois les talons

de Dupleix tournés: «C'est un malotru, il a fait l'économie de la

taille!»

Le surlendemain, on s'aperçut qu'il y avait des rides au coin des yeux

de la princesse Jeanne. Un mauvais plaisant la baptisa _Princesse

Olive_, à cause de son teint, qui avait reçu de trop près les baisers du

soleil, au temps où elle travaillait pour nous sous l'ardent ciel de

Golconde. À l'Opéra, je ne sais qui fit courir le bruit que ses diamants

étaient faux. Et tout à coup, toutes les personnes qui s'y connaissaient

un peu trouvèrent qu'en définitive le héros Dupleix, avec sa grosse

figure réjouie, avait l'air d'un tabellion de village.

Godeheu était vengé. Au bout d'un mois, Dupleix gisait à cent pieds sous

terre.

[Note 2: Puis gouverneur du Bengale, puis pair d'Angleterre pour le

royaume d'Irlande. Mais les marchands, quoi qu'en pût dire Dupleix, sont

les mêmes partout. Ceux d'Angleterre se conduisirent plus tard vis-à-vis

de Clives comme ceux de France à l'égard de Dupleix. Robert Clives,

écrasé sous l'ingratitude publique, se donna la mort en 1774.]

Le dernier chevalier · 第 14 / 41 题