M. Marais était un petit homme de 40 ans, frais, propre, grassouillet:
un joli inspecteur, bien peigné, bien couvert et que vous auriez presque
pris pour un financier, tant il avait d'agréables manières. Aussi Mme la
marquise de Pompadour avait-elle la bonté de l'admettre assez
fréquemment à son petit lever, chacun savait cela, pour renouveler sa
provision d'anecdotes.
Les journaux «bien informés» n'existaient pas encore, puisque c'est à
peine si Beaumarchais, leur père, commençait, tout au fond de ses
tracasseries, la première esquisse de son arlequin-perruquier, maraud
joyeux, mais sinistre, mêlant un peu de bien avec beaucoup de mal,
beaucoup d'esprit avec énormément de corruption, faisant mousser du même
coup de blaireau, son courage, sa lâcheté, ses convoitises, son bon
coeur, ses cruautés, son orgueil et sa bassesse, qui devait ravaler si
étrangement le niveau de nos moeurs, assassiner la vie privée et crotter
jusqu'à l'échine la robe nuptiale de la classe moyenne en France.
Les journaux bien informés n'existant pas, ce pauvre beau roi Louis XV,
qui en eût été le plus fidèle abonné, se fournissait où il pouvait: chez
la marquise et chez M. de Sartines, qui se fournissaient tous les deux
chez Marais.
Marais, en définitive, était donc un luron de qualité. Il jouissait de
la considération _sui generis_ dévolue à ceux qui regardent dans les
maisons par les trous de serrure. Les curieux d'un côté, de l'autre les
poltrons de scandale se cotisaient pour lui faire une aisance. Il
portait des bagues aux doigts, et prenait du tabac d'Espagne dans une
boîte d'or.
Avec cela, pas méchant. Il avait bien tué, çà et là, quelques familles,
mais c'était pour gagner sa vie.
La veuve du sergent Homayras ne s'était pas approchée impunément d'un si
attrayant personnage, et, quoique rien dans la conduite de M. Marais
n'eût dépassé jamais les bornes de la cordialité permise entre gens de
bonne humeur, elle nourrissait le secret espoir de s'élever, un jour
venant, jusqu'à la dignité d'_observatrice_.
--D'un roi, répéta-t-elle, oui, M. Marais, je ne m'en dédis pas, il a
l'air d'un roi, et, soit dit sans perdre le respect, le nôtre, de roi,
donnerait gros, puisque notre argent ne lui coûte rien, pour avoir la
mine de M. Nicolas, et le sang qu'il a sous la peau, et le feu qu'il a
dans les yeux, et son jarret, vertugodiche! Et sa figure, et sa
tournure, et tout!
--Tubieu! dit l'inspecteur en riant, comme vous vous enflammez,
Madeleine!
--Voulez-vous les voir, M. Joseph et lui? demanda la veuve. Ils sont
ensemble dans la chambre qui a un _oeil_.
Un instant la curiosité professionnelle de M. Marais avait été éveillée,
mais c'était déjà passé. Il fit sauter hors de son gousset une montre
épaisse et large et la consulta avec ostentation.
--Mon aimable commère dit-il en se levant, l'_oeil_ aura tort pour
aujourd'hui, et je vais, bien à regret, priver les miens du bonheur de
contempler les vôtres.
--Ah! fit Madeleine, comme c'est joliment dégoisé!
--Voici déjà six heures sonnées, continua l'inspecteur, et je n'ai pas
encore glané la moindre historiette. Si, au lieu de votre prince Joseph
et de votre roi Nicolas, il y avait seulement une bergère dans la
chambre qui a un _oeil_...
--Pour ça non! s'écria la veuve: depuis que M. Joseph est chez moi, pas
une seule dame n'a passé le seuil de sa porte!
--On demande M. Joseph, cria la voix d'une servante au bas de
l'escalier.
--Faites monter! ordonna la veuve.
Et elle ajouta:
--C'est drôle. Nicolas n'est pourtant pas ressorti, et hormis M.
Nicolas, jamais personne ne vient chez M. Joseph.
M. Marais avait pris sa canne et son chapeau; il se disposait à sortir.
On entendit un pas léger qui montait l'escalier. Madeleine se mit à
rire.
--Tiens! tiens! fit-elle, il y a un commencement à tout; on dirait que
ça sent la jeunesse!
M. Marais, en homme de cour qu'il était, se penchait justement pour lui
baiser la main avant de prendre congé. Il se retourna en sursaut. Une
voix douce disait sur le palier:
--Quelqu'un voudrait-il bien m'indiquer l'appartement de M. Joseph?
La porte, en même temps, s'entrouvrit, laissant voir une femme, vêtue
de noir et coiffée «à la créole», d'un voile de dentelle très riche et
très épais, disposé de façon à lui couvrir entièrement le visage.
--Tubieu! grommela Marais, nous avions un prince et un roi, voici la
reine! Et moi qui ne demandais qu'une bergère!
--Ne pouvez-vous vous adresser à une servante?... avait commencé
Madeleine, qui aimait assez à faire la dame, surtout en présence d'un
homme du bel air tel que M. l'inspecteur.
Mais elle n'alla pas seulement jusqu'à la moitié de sa phrase. Elle fit
une profonde révérence, accompagnée d'un «À votre service,
Mademoiselle,» et sortit précipitamment pour conduire elle-même la
nouvelle venue jusqu'à l'appartement de son locataire.
Quand elle revint, elle trouva M. Marais immobile à la même place. La
figure du chasseur d'aventures avait une si singulière expression que la
veuve lui demanda:
--Vous l'avez reconnue? je m'en doutais!
--Reconnue! répéta Marais: je la connais donc?
--Dame! fit Madeleine, est-ce que je sais, moi? à vous voir là planté
comme un mai...
--C'est la surprise.
--Surprise de quoi?
--Tant de noblesse! balbutia Marais, tant de beauté!...
--Vous avez donc pu voir sous son voile, vous?
--Ma foi, non, répondit l'inspecteur, qui se remettait; mais il y a des
choses qui passent à travers les voiles.
--Ça, c'est vrai, dit Madeleine.
--Dites-moi bien vite qui elle est.
--Je n'en sais rien.
--Comment! vous aviez pourtant débuté par de la rudesse...
--Et j'ai eu le bec cousu, c'est encore vrai.
--Et vous avez fait une révérence...
--Comme pour un évêque, je ne dis pas non!
--Et vous l'avez appelée «Mademoiselle...»
--Quand vous parleriez pendant une heure! Il y a des choses qui se
voient à travers les voiles: vous l'avez dit vous-même.
--C'est vrai, murmura l'inspecteur à son tour.
Au lieu de se retirer, il déposa de nouveau son chapeau sur un meuble,
puis sa canne dans un coin et reprit d'un ton digne:
--Ma chère Madame Homayras, je vous prie de m'ouvrir l'_oeil_ de la
chambre, là-bas, pour service public.
Assurément la veuve avait fait de son mieux pour en arriver là, et
pourtant elle n'obéit point tout de suite.
--Est-il vrai, demanda-t-elle, qu'on va tirer un feu d'artifice au
Pont-Tournant, pour la petite victoire de M. d'Aché, qui a brûlé quatre
frégates anglaises?
--Au Bengale? On le dit, répliqua Marais. Pondichéry est ravitaillé...
--Ça ne serait pas beaucoup la peine, continua la veuve, de montrer de
la complaisance aux amis qu'on a dans le gouvernement, s'ils ne vous
retournaient pas de temps en temps vos politesses.
--Vous avez envie de voir les fusées?
--Oui, mais pas avec le peuple.
--C'est naturel. Je vous apporterai deux billets verts pour le
boulingrin de la Petite-Provence.
--Pourquoi pas des billets bleus pour la terrasse du bord de l'eau?
--Ce sont les places du beau monde.
--Eh bien! fit la veuve, si vous me preniez sous le bras, vous, M.
Marais, qui êtes quelqu'un de conséquence, je suppose que nous ne
salirions pas les banquettes du beau monde à nous deux!
--Certes, certes, ma commère; mais qui veillerait au bien du roi, si
j'allais ainsi promener les dames à l'heure de la besogne? Vous aurez
des billets bleus à fleurs de lis jaunes. C'est dit, mais je ne vous
accompagnerai pas... Voyons! faisons vite!
Il se dirigea vers une petite porte qui n'était point celle où
l'inconnue voilée venait de se montrer; mais Madeleine l'arrêta encore.
--Assurez-moi dit-elle, qu'il n'arrivera point malheur à M. Joseph, en
suite de tout ceci.
--Comment! s'écria Marais, malheur? Pourquoi? Voici déjà deux ans que
Robert-François Damiens a été roué en place de Grève, et je n'ai pas ouï
dire qu'il ait laissé derrière lui des complices.
--A-t-on idée de me parler de Damiens à propos de ce brave homme-là! fit
la veuve. C'est la douceur même! S'il avait une mouche à tuer, il
sonnerait la chambrière. J'entendais tout bonnement qu'un chacun peut se
trouver dans l'embarras, pas vrai, M. Marais, avoir des dettes...
--Bien! bien! C'est un banqueroutier?
--Je ne dis pas cela...
--Mais vous le pensez... Qu'il soit ce qu'il voudra, ce n'est pas lui
qui m'occupe, mais bien la ravissante inconnue. J'ai un flair étonnant
pour ces choses-là, voyez-vous: je parierais que nous sommes sur la
piste d'une bonne aventure. Donc, découplons les chiens, et en chasse,
ma commère!
Il savait le chemin, car il passa le premier. La porte donnait accès sur
un couloir étroit et assez long, à l'extrémité duquel s'ouvrait une
toute petite chambre qui prenait jour sur le corridor. La veuve et
l'inspecteur y entrèrent sans bruit, et le carreau dormant qui laissait
passer un peu de lumière fut aveuglé à l'aide d'un rideau dont la chute
suffit à produire une complète obscurité.
Dans cette nuit, on entendit un bruit à peine perceptible et pareil au
grinchement d'un guichet qui s'ouvre.
Aussitôt une lueur vague apparut, désignant dans la muraille, à quatre
pieds du sol, un disque qui avait à peu près le diamètre et l'apparence
d'une écumoire, percée d'une multitude de trous brillants.
C'était l'_oeil_ de Madeleine Homayras qui venait de s'ouvrir.
À trois pas, cela faisait l'effet d'une petite lune luisant discrètement
dans le noir. M. Marais s'en approcha sur la pointe du pied, gaiement et
souriant d'avance au succès de sa chasse; mais à peine son regard eût-il
passé au travers du tamis, qu'il se rejeta en arrière avec effroi,
balbutiant d'une voix altérée:
--Venez donc ici, ma commère! Je vois trente-six chandelles, moi! on
dirait qu'ils ont fait la fin au bonhomme!
La veuve, qui était restée auprès de la porte, ne fit qu'un saut jusqu'à
la muraille, pendant que ce cri s'étouffait dans sa gorge:
--M. le gouverneur assassiné! chez moi! aux Trois-Marchands! ce serait
pour en perdre la tête!
Elle repoussa l'inspecteur stupéfait, qui tremblait vraiment, pour tout
de bon, et regarda à son tour dans la chambre voisine.